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Publié par Abdoullatif

Cheikh abd al wahid 3Nous pensons en avoir dit assez pour montrer, aussi clairement qu’il est possible de le faire, la nécessité de la transmission initiatique, et pour bien faire comprendre qu’il ne s’agit pas là de choses plus ou moins nébuleuses, mais au contraire de choses extrêmement précises et bien définies, où la rêverie et l’imagination ne sauraient avoir la moindre part, non plus que tout ce qu’on qualifie aujourd’hui de « subjectif » et d’« idéal ». Il nous reste encore, pour compléter ce qui se rapporte à cette question, à parler quelque peu des centres spirituels dont procède, directement ou indirectement, toute transmission régulière, centres secondaires rattachés eux-mêmes au centre suprême qui conserve le dépôt immuable de la Tradition primordiale, dont toutes les formes traditionnelles particulières sont dérivées par adaptation à telles ou telles circonstances définies de temps et de lieu. Nous avons indiqué, dans une autre étude (1), comment ces centres spirituels sont constitués à l’image du centre suprême lui-même, dont ils sont. en quelque sorte comme autant de reflets ; nous n’y reviendrons donc pas ici, et nous nous bornerons à envisager certains points qui sont en relation plus immédiate avec les considérations que nous venons d’exposer.

 

Tout d’abord, il est facile de comprendre que le rattachement au centre suprême soit indispensable pour assurer la continuité de transmission des influences spirituelles depuis les origines mêmes de la présente humanité (nous devrions même dire au delà de ces origines, puisque ce dont il s’agit est « non-humain ») et à travers toute la durée de son cycle d’existence ; il en est ainsi pour tout ce qui a un caractère véritablement traditionnel, même pour les organisations exotériques, religieuses ou autres, tout au moins à leur point de départ ; à plus forte raison en est-il de même dans l’ordre initiatique. En même temps, c’est ce rattachement qui maintient l’unité intérieure et essentielle existant sous la diversité des apparences formelles, et qui est, par conséquent, la garantie fondamentale de l’« orthodoxie », au vrai sens de ce mot. Seulement, il doit être bien entendu que ce rattachement peut ne pas demeurer toujours conscient, et cela n’est que trop évident dans l’ordre exotérique ; par contre, il semble qu’il devrait l’être toujours dans le cas des organisations initiatiques, dont une des raisons d’être est précisément, en prenant pour point d’appui une certaine forme traditionnelle, de permettre de passer au delà de cette forme et de s’élever ainsi de la diversité à l’unité. Ceci, naturellement, ne veut pas dire qu’une telle conscience doive exister chez tous les membres d’une organisation initiatique, ce qui est manifestement impossible et rendrait d’ailleurs inutile l’existence d’une hiérarchie de degrés ; mais elle devrait normalement exister au sommet de cette hiérarchie, si tous ceux qui y sont parvenus étaient véritablement des « adeptes », c’est à-dire des êtres ayant réalisé effectivement la plénitude de l’initiation (2) ; et de tels « adeptes » constitueraient un centre initiatique qui serait constamment en communication consciente avec le centre suprême. Cependant, en fait, il peut arriver qu’il n’en soit pas toujours ainsi, ne serait-ce que par suite d’une certaine dégénérescence que rend possible l’éloignement des origines, et qui peut aller jusqu’au point où, comme nous le disions précédemment, une organisation en arriverait à ne plus comprendre que ce que nous avons appelé des initiés « virtuels », continuant toutefois à transmettre, même s’ils ne s’en rendent plus compte, l’influence spirituelle dont cette organisation est dépositaire. Le rattachement subsiste alors malgré tout par là même que la transmission n’a pas été interrompue, et cela suffit pour que quelqu’un de ceux qui auront reçu l’influence spirituelle dans ces conditions puisse toujours en reprendre conscience s’il a en lui les possibilités requises ; ainsi, même dans ce cas, le fait d’appartenir à une organisation initiatique est loin de ne représenter qu’une simple formalité sans portée réelle, du même genre que l’adhésion à une quelconque association profane, comme le croient trop volontiers ceux qui ne vont pas au fond des choses et qui se laissent tromper par quelques similitudes purement extérieures, lesquelles ne sont d’ailleurs dues, en fait, qu’à l’état de dégénérescence dans lequel se trouvent actuellement les seules organisations initiatiques dont ils peuvent avoir quelque connaissance plus ou moins superficielle.

 

D’autre part, il importe de remarquer qu’une organisation initiatique peut procéder du centre suprême, non pas directement, mais par l’intermédiaire de centres secondaires et subordonnés, ce qui est même le cas le plus habituel ; comme il y a dans chaque organisation une hiérarchie de degrés, il y a ainsi, parmi les organisations elles-mêmes, ce qu’on pourrait appeler des degrés d’« intériorité » et d’« extériorité » relative ; et il est clair que celles qui sont les plus extérieures, c’est-à-dire les plus éloignées du centre suprême, sont aussi celles où la conscience du rattachement à celui-ci peut se perdre le plus facilement. Bien que le but de toutes les organisations initiatiques soit essentiellement le même, il en est qui se situent en quelque sorte à des niveaux différents quant à leur participation à la Tradition primordiale (ce qui d’ailleurs ne veut pas dire que, parmi leurs membres, il ne puisse pas y en avoir qui aient atteint personnellement un même degré de connaissance effective) ; et il n’y a pas lieu de s’en étonner, si l’on observe que les différentes formes traditionnelles elles-mêmes ne dérivent pas toutes immédiatement de la même source originelle ; la « chaîne » peut compter un nombre plus ou moins grand d’anneaux intermédiaires, sans qu’il y ait pour cela aucune solution de continuité. L’existence de cette superposition n’est pas une des moindres raisons parmi toutes celles qui font la complexité et la difficulté d’une étude quelque peu approfondie de la constitution des organisations initiatiques ; encore faut-il ajouter qu’une telle superposition peut se rencontrer aussi à l’intérieur d’une même forme traditionnelle, ainsi qu’on peut en trouver un exemple particulièrement net dans le cas des organisations appartenant à la tradition extrême-orientale. Cet exemple, auquel nous ne pouvons faire ici qu’une simple allusion, est même peut-être un de ceux qui permettent le mieux de comprendre comment la continuité est assurée à travers les multiples échelons constitués par autant d’organisations superposées, depuis celles qui, engagées dans le domaine de l’action, ne sont que des formations temporaires destinées à jouer un rôle relativement extérieur, jusqu’à celles de l’ordre le plus profond, qui, tout en demeurant dans le « non-agir » principiel, ou plutôt par cela même, donnent à toutes les autres leur direction réelle. A ce propos, nous devons appeler spécialement l’attention sur le fait que, même si certaines de ces organisations, parmi les plus extérieures, se trouvent parfois être en opposition entre elles, cela ne saurait en rien empêcher l’unité de direction d’exister effectivement, parce que la direction en question est au delà de cette opposition, et non point dans le domaine où celle-ci s’affirme. Il y a là, en somme, quelque chose de comparable aux rôles joués par différents acteurs dans une même pièce de théâtre, et qui, alors même qu’ils s’opposent, n’en concourent pas moins à la marche de l’ensemble ; chaque organisation joue de même le rôle auquel elle est destinée dans un plan qui la dépasse ; et ceci peut s’étendre même au domaine exotérique, où, dans de telles conditions, les éléments qui luttent les uns contre les autres n’en obéissent pas moins tous, quoique tout à fait inconsciemment et involontairement, à une direction unique dont ils ne soupçonnent même pas l’existence (3).

 

Ces considérations font aussi comprendre comment, au sein d’une même organisation, il peut exister en quelque sorte une double hiérarchie, et ceci plus spécialement dans le cas ou les chefs apparents ne sont pas conscients eux-mêmes du rattachement à un centre spirituel ; il pourra y avoir alors, en dehors de la hiérarchie visible qu’ils constituent, une autre hiérarchie invisible, dont les membres, sans remplir aucune fonction « officielle », seront cependant ceux qui assureront réellement, par leur seule présence, la liaison effective avec ce centre. Ces représentants des centres spirituels, dans les organisations relativement extérieures, n’ont évidemment pas à se faire connaître comme tels, et ils peuvent prendre telle apparence qui convient le mieux à l’action « de présence » qu’ils ont à exercer, que ce soit celle de simples membres de l’organisation s’ils doivent y jouer un rôle fixe et permanent, ou bien, s’il s’agit d’une influence momentanée ou devant se transporter en des points différents, celle de ces mystérieux « voyageurs » dont l’histoire a gardé plus d’un exemple, et dont l’attitude extérieure est souvent choisie de la façon la plus propre à dérouter les investigateurs, qu’il s’agisse d’ailleurs de frapper l’attention pour des raisons spéciales, ou au contraire de passer complètement inaperçus (4). On peut comprendre également par là ce que furent véritablement ceux qui, sans appartenir eux-mêmes à aucune organisation connue (et nous entendons par là une organisation revêtue de formes extérieurement saisissables), présidèrent dans certains cas à la formation de telles organisations, ou, par la suite, les inspirèrent et les dirigèrent invisiblement ; tel fut notamment, pendant une certaine période (5), le rôle des Rose-Croix dans le monde occidental, et c’est là aussi le vrai sens de ce que la Maçonnerie du XVIIIème siècle désigna sous le nom de « Supérieurs Inconnus ».

 

Tout ceci permet d’entrevoir certaines possibilités d’action des centres spirituels, en dehors même des moyens que l’on peut considérer comme normaux, et cela surtout lorsque les circonstances sont elles-mêmes anormales, nous voulons dire dans des conditions telles qu’elles ne permettent plus l’emploi de voies plus directes et d’une régularité plus apparente. C’est ainsi que, sans même parler d’une intervention immédiate du centre suprême, qui est possible toujours et partout, un centre spirituel, quel qu’il soit, peut agir en dehors de sa zone d’influence normale, soit en faveur d’individus particulièrement « qualifiés », mais se trouvant isolés dans un milieu où l’obscurcissement en est arrivé à un tel point que presque rien de traditionnel n’y subsiste plus et que l’initiation ne peut plus y être obtenue, soit en vue d’un but plus général, et aussi plus exceptionnel, comme celui qui consisterait à renouer une « chaîne » initiatique rompue accidentellement. Une telle action se produisant plus particulièrement dans une période ou dans une civilisation où la spiritualité est presque complètement perdue, et où, par conséquent, les choses de l’ordre initiatique sont plus cachées que dans aucun autre cas, on ne devra pas s’étonner que ses modalités soient extrêmement difficiles à définir, d’autant plus que les conditions ordinaires de lieu et parfois même de temps y deviennent pour ainsi dire inexistantes. Nous n’y insisterons donc pas davantage ; mais ce qu’il est essentiel de retenir, c’est que, même s’il arrive qu’un individu apparemment isolé parvienne à une initiation réelle, cette initiation ne pourra jamais être spontanée qu’en apparence, et que, en fait, elle impliquera toujours le rattachement, par un moyen quelconque, à un centre existant effectivement (6) ; en dehors d’un tel rattachement, il ne saurait en aucun cas être question d’initiation. Si nous revenons à la considération des cas normaux, nous devons dire encore ceci pour éviter toute équivoque sur ce qui précède : en faisant allusion à certaines oppositions, nous n’avons nullement en vue les voies multiples qui peuvent être représentées par autant d’organisations initiatiques spéciales, soit en correspondance avec des formes traditionnelles différentes, soit dans une même forme traditionnelle. Cette multiplicité est rendue nécessaire par le fait même des différences de nature qui existent entre les individus, afin que chacun puisse trouver ce qui, lui étant conforme, lui permettra de développer ses propres possibilités ; si le but est le même pour tous, les points de départ sont indéfiniment diversifiés, et comparables à la multitude des points d’une circonférence, d’où partent autant de rayons qui aboutissent tous au centre unique, et qui sont ainsi l’image des voies mêmes dont il s’agit. Il n’y a en tout cela aucune opposition, mais au contraire une parfaite harmonie ; et, à vrai dire, il ne peut y avoir d’opposition que lorsque certaines organisations sont, du fait des circonstances contingentes, appelées à jouer un rôle en quelque sorte accidentel, extérieur au but essentiel de l’initiation et n’affectant celui-ci en aucune façon.

 

On pourrait cependant croire, d’après certaines apparences, et on croit souvent en fait, qu’il y a des initiations qui sont, en elles-mêmes, opposées les unes aux autres ; mais c’est là une erreur, et il est bien facile de comprendre pourquoi il ne saurait en être réellement ainsi. En effet, comme il n’y a en principe qu’une Tradition unique, dont toute forme traditionnelle orthodoxe est dérivée, il ne peut y avoir qu’une initiation également unique en son essence, quoique sous des formes diverses et avec des modalités multiples ; là où la « régularité » fait défaut, c’est-à-dire là où il n’y a pas de rattachement à un centre traditionnel orthodoxe, on n’a plus affaire à la véritable initiation, et ce n’est qu’abusivement que ce mot pourra être encore employé en pareil cas. En cela, nous n’entendons pas parler seulement des organisations pseudo-initiatiques dont il a déjà été question précédemment qui ne sont en vérité qu’un pur néant ; mais il est autre chose qui présente un caractère plus sérieux, et qui est précisément ce qui peut donner une apparence de raison à l’illusion que nous venons de signaler : s’il semble qu’il y ait des initiations opposées, c’est que, en dehors de l’initiation véritable, il y a ce qu’on peut appeler la « contre-initiation » , à la condition de bien préciser en quel sens exact une telle expression doit être entendue, et dans quelles limites quelque chose peut vraiment s’opposer à l’initiation ; nous nous sommes du reste suffisamment expliqué ailleurs sur cette question pour n’avoir pas besoin d’y revenir ici d’une façon spéciale (7).

 

(1) Le Roi du Monde.

(2) C’est là le seul sens vrai et légitime de ce mot, qui, à l’origine appartenait exclusivement à la terminologie initiatique et plus spécialement rosicrucienne ; mais il faut encore signaler à ce propos un de ces étranges abus de langage si nombreux à notre époque : on en est arrivé, dans l’usage vulgaire, à prendre « adeptes » pour un synonyme d’« adhérents », si bien qu’on applique couramment ce mot à l’ensemble des membres de n’importe quelle organisation, s’agit-il de l’association la plus purement profane qu’il soit possible de concevoir !

(3) D’après la tradition islamique, tout être est naturellement et nécessairement muslim, c’est-à-dire soumis à la Volonté divine, à laquelle, en effet, rien ne peut se soustraire ; la différence entre les êtres consiste en ce que, tandis que les uns se conforment consciemment et volontairement à l’ordre universel, les autres l’ignorent ou même prétendent s’y opposer (voir Le Symbolisme de la Croix, p. 187). Pour comprendre entièrement le rapport de ceci avec ce que nous venons de dire, il faut remarquer que les véritables centres spirituels doivent être considérés comme représentant la Volonté divine en ce monde ; aussi ceux qui y sont rattachés de façon effective peuvent-ils être regardés comme collaborant consciemment à la réalisation de ce que l’initiation maçonnique désigne comme le « plan du Grand Architecte de l’Univers » ; quant aux deux autres catégories auxquelles nous venons de faire allusion, les ignorants purs et simples sont les profanes, parmi lesquels il faut, bien entendu, comprendre les « pseudo-initiés » de toute sorte, et ceux qui ont la prétention illusoire d’aller contre l’ordre préétabli relèvent, à un titre ou à un autre, de ce que nous avons appelé la « contre-initiation ».

(4) Pour ce dernier cas, qui échappe forcément aux historiens, mais qui est sans doute le plus fréquent, nous citerons seulement deux exemples typiques, très connus dans la tradition taoïste, et dont on pourrait trouver l’équivalent même en Occident : celui des jongleurs et celui des marchands de chevaux.

(5) Bien qu’il soit difficile d’apporter ici de grandes précisions, on peut regarder cette période comme s’étendant du XIVème au XVIIème siècle ; on peut donc dire qu’elle correspond à la première partie des temps modernes, et il est dès lors facile de comprendre qu’il s’agissait avant tout d’assurer la conservation de ce qui, dans les connaissances traditionnelles du moyen âge, pouvait être sauvé en dépit des nouvelles conditions du monde occidental.

(6) Certains incidents mystérieux de la vie de Jacob Bœhme, par exemple, ne peuvent s’expliquer réellement que de cette façon.

(7) Voir Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXXVIII.

 

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, chap.X : Des centres initiatiques, p.65-71)

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