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Publié par Abdoullatif

René Guénon 11Nous pouvons revenir maintenant à la question des conditions de l’initiation, et nous dirons tout d’abord, quoique la chose puisse paraître aller de soi, que la première de ces conditions est une certaine aptitude ou disposition naturelle, sans laquelle tout effort demeurerait vain, car l’individu ne peut évidemment développer que les possibilités qu’il porte en lui dès l’origine ; cette aptitude, qui fait ce que certains appellent l’« initiable », constitue proprement la « qualification » requise par toutes les traditions initiatiques (1). Cette condition est, du reste, la seule qui soit, en un certain sens, commune à l’initiation et au mysticisme, car il est clair que le mystique doit avoir, lui aussi, une disposition naturelle spéciale, quoique entièrement différente de celle de l’« initiable », voire même opposée par certains cotés ; mais cette condition, pour lui, si elle est également nécessaire, est de plus suffisante ; il n’en est aucune autre qui doive venir s’y ajouter, et les circonstances font tout le reste, faisant passer à leur gré de la « puissance » à l’« acte » telles ou telles des possibilités que comporte la disposition dont il s’agit. Ceci résulte directement de ce caractère de « passivité » dont nous avons parlé plus haut : il ne saurait en effet, en pareil cas, s’agir d’un effort ou d’un travail personnel quelconque, que le mystique n’aura jamais à effectuer, et dont il devra même se garder soigneusement, comme de quelque chose qui serait en opposition avec sa « voie » (2), tandis que, au contraire, pour ce qui est de l’initiation, et en raison de son caractère « actif », un tel travail constitue une autre condition non moins strictement nécessaire que la première, et sans laquelle le passage de la « puissance » à l’« acte », qui est proprement la « réalisation », ne saurait s’accomplir· en aucune façon (3).

 

(1) On verra d’ailleurs, par l’étude spéciale que nous ferons dans la suite de la question des qualifications initiatiques, que cette question présente en réalité des aspects beaucoup plus complexes qu’on ne pourrait le croire au premier abord et si l’on s’en tenait à la seule notion très générale que nous en donnons ici.

(2) Aussi les théologiens voient-ils volontiers, et non sans raison, un « faux mystique » dans celui qui cherche, par un effort quelconque, à obtenir des visions ou d’autres états extraordinaires, cet effort se bornât-il même à l’entretien d’un simple désir.

(3) Il résulte de là, entre autres conséquences, que les connaissances d’ordre doctrinal, qui sont indispensables à l’initié, et dont la compréhension théorique est pour lui une condition préalable de toute « réalisation », peuvent faire entièrement défaut au mystique ; de là vient souvent, chez celui-ci, outre la possibilité d’erreurs et de confusions multiples, une étrange incapacité de s’exprimer intelligiblement. Il doit être bien entendu, d’ailleurs, que les connaissances dont il s’agit n’ont absolument rien à voir avec tout ce qui n’est qu’instruction extérieure ou « savoir » profane, qui est ici de nulle valeur, ainsi que nous l’expliquerons encore par la suite, et qui même, étant donné ce qu’est l’éducation moderne, serait plutôt un obstacle qu’une aide en bien des cas ; un homme peut fort bien ne savoir ni lire ni écrire et atteindre néanmoins aux plus hauts degrés de l’initiation, et de tels cas ne sont pas extrêmement rares en Orient, tandis qu’il est des « savants » et même des « génies », suivant la façon de voir du monde profane, qui ne sont « initiables » à aucun degré.

 

Pourtant, ce n’est pas encore tout : nous n’avons fait en somme que développer la distinction, posée par nous au début, de l’« activité » initiatique et de la « passivité » mystique, pour en tirer cette conséquence que, pour l’initiation, il y a une condition qui n’existe pas et ne saurait exister en ce qui concerne le mysticisme ; mais il est encore une autre condition non moins nécessaire dont nous n’avons pas parlé, et qui se place en quelque sorte entre celles dont il vient d’être question. Cette condition, sur laquelle il faut d’autant plus insister que les Occidentaux, en général, sont assez portés à l’ignorer ou à en méconnaître l’importance, est même, à la vérité, la plus caractéristique de toutes, celle qui permet de définir l’initiation sans équivoque possible, et de ne la confondre avec quoi que ce soit d’autre ; par là, ce cas de l’initiation est beaucoup mieux délimité que ne saurait l’être celui du mysticisme, pour lequel il n’existe rien de tel. Il est souvent bien difficile, sinon tout à fait impossible, de distinguer le faux mysticisme du vrai ; le mystique est, par définition même, un isolé et un « irrégulier », et parfois il ne sait pas lui-même ce qu’il est vraiment ; et le fait qu’il ne s’agit pas chez lui de connaissance à l’état pur, mais que même ce qui est connaissance réelle est toujours affecté par un mélange de sentiment et d’imagination, est encore bien loin de simplifier la question ; en tout cas, il y a là quelque chose qui échappe à tout contrôle, ce que nous pourrions exprimer en disant qu’il n’y a pour le mystique aucun « moyen de reconnaissance » (1). On pourrait dire aussi que le mystique n’a pas de « généalogie », qu’il n’est tel que par une sorte de « génération spontanée », et nous pensons que ces expressions sont faciles à comprendre sans plus d’explications ; dès lors, comment oserait-on affirmer sans aucun doute que l’un est authentiquement mystique et que l’autre ne l’est pas, alors que cependant toutes les apparences peuvent être sensiblement les mêmes ? Par contre, les contrefaçons de l’initiation peuvent toujours être décelées infailliblement par l’absence de la condition à laquelle nous venons de faire allusion, et qui n’est autre que le rattachement à une organisation traditionnelle régulière.

 

(1) Nous n’entendons pas par là des mots ou des signes extérieurs et conventionnels, mais ce dont de tels moyens ne sont en réalité que la représentation symbolique.

 

Il est des ignorants qui s’imaginent qu’on « s’initie » soi-même, ce qui est en quelque sorte une contradiction dans les termes ; oubliant, s’ils l’ont jamais su, que le mot initium signifie « entrée » ou « commencement », ils confondent le fait même de l’initiation, entendue au sens strictement étymologique, avec le travail à accomplir ultérieurement pour que cette initiation, de virtuelle qu’elle a été tout d’abord, devienne plus ou moins pleinement effective. L’initiation, ainsi comprise, est ce que toutes les traditions s’accordent à désigner comme la « seconde naissance » ; comment un être pourrait-il bien agir par lui-même avant d’être né (1) ? Nous savons bien ce qu’on pourra objecter à cela : si l’être est vraiment « qualifié », il porte déjà en lui les possibilités qu’il s’agit de développer ; pourquoi, s’il en est ainsi, ne pourrait-il pas les réaliser par son propre effort, sans aucune intervention extérieure ? C’est là, en effet, une chose qu’il est permis d’envisager théoriquement, à la condition de la concevoir comme le cas d’un homme « deux-fois né » dès le premier moment de son existence individuelle ; mais, s’il n’y a pas à cela d’impossibilité de principe, il n’y en a pas moins une impossibilité de fait, en ce sens que cela est contraire à l’ordre établi pour notre monde, tout au moins dans ses conditions actuelles. Nous ne sommes pas à l’époque primordiale où tous les hommes possédaient normalement et spontanément un état qui est aujourd’hui attaché à un haut degré d’initiation (2) ; et d’ailleurs, à vrai dire, le mot même d’initiation, dans une telle époque, ne pouvait avoir aucun sens. Nous sommes dans le Kali-Yuga, c’est-à-dire dans un temps où la connaissance spirituelle est devenue cachée, et où quelques-uns seulement peuvent encore l’atteindre, pourvu qu’ils se placent dans les conditions voulues pour l’obtenir ; or, une de ces conditions est précisément celle dont nous parlons, comme une autre condition est un effort dont les hommes des premiers âges n’avaient non plus nul besoin, puisque le développement spirituel s’accomplissait en eux tout aussi naturellement que le développement corporel. Il s’agit donc d’une condition dont la nécessité s’impose en conformité avec les lois qui régissent notre monde actuel ; et, pour mieux le faire comprendre, nous pouvons recourir ici à une analogie : tous les êtres qui se développeront au cours d’un cycle sont contenus dès le commencement, à l’état de germes subtils, dans l’« Œuf du Monde » ; dès lors, pourquoi ne naîtraient-ils pas à l’état corporel d’eux-mêmes et sans parents ? Cela non plus n’est pas une impossibilité absolue, et on peut concevoir un monde où il en serait ainsi ; mais, en fait, ce monde n’est pas le nôtre. Nous réservons, bien entendu, la question des anomalies ; il se peut qu’il y ait des cas exceptionnels de « génération spontanée », et, dans l’ordre spirituel, nous avons-nous-même appliqué tout à l’heure cette expression au cas du mystique ; mais nous avons dit aussi que celui-ci est un « irrégulier », tandis que l’initiation est chose essentiellement « régulière », qui n’a rien à voir avec les anomalies. Encore faudrait-il savoir exactement jusqu’où celles-ci peuvent aller ; elles doivent bien, elles aussi, rentrer en définitive dans quelque loi, car toutes choses ne peuvent exister que comme éléments de l’ordre total et universel. Cela seul, si l’on voulait bien y réfléchir, pourrait suffire pour donner à penser que les états réalisés par le mystique ne sont pas précisément les mêmes que ceux de l’initié, et que, si leur réalisation n’est pas soumise aux mêmes lois, c’est qu’il s’agit effectivement de quelque chose d’autre ; mais nous pouvons maintenant laisser entièrement de côté le cas du mysticisme, sur lequel nous en avons dit assez pour ce que nous nous proposions d’établir, pour ne plus envisager exclusivement que celui de l’initiation.

 

(1) Rappelons ici l’adage scolastique élémentaire : « pour agir, il faut être ».

(2) C’est ce qu’indique, dans la tradition hindoue, le mot Hamsa, donné comme le nom de la caste unique qui existait à l’origine, et désignant proprement un état qui est ativarna, c’est-à-dire au delà de la distinction des castes actuelles.

 

Il nous reste en effet à préciser le rôle du rattachement à une organisation traditionnelle, qui ne saurait, bien entendu, dispenser en aucune façon du travail intérieur que chacun ne peut accomplir que par soi-même, mais qui est requis, comme condition préalable, pour que ce travail même puisse effectivement porter ses fruits. Il doit être bien compris, dès maintenant, que ceux qui ont été constitués les dépositaires de la connaissance initiatique ne peuvent la communiquer d’une façon plus ou moins comparable à celle dont un professeur, dans l’enseignement profane, communique à ses élèves des formules livresques qu’ils n’ auront qu’à emmagasiner dans leur mémoire ; il s’agit ici de quelque chose qui, dans son essence même, est proprement « incommunicable », puisque ce sont des états à réaliser intérieurement. Ce qui peut s’enseigner, ce sont seulement des méthodes préparatoires à l’obtention de ces états ; ce qui peut être fourni du dehors à cet égard, c’est en somme une aide, un appui qui facilite grandement le travail à accomplir, et aussi un contrôle qui écarte les obstacles et les dangers qui peuvent se présenter ; tout cela est fort loin d’être négligeable, et celui qui en serait privé risquerait fort d’aboutir à un échec, mais encore cela ne justifierait-il pas entièrement ce que nous avons dit quand nous avons parlé d’une condition nécessaire. Aussi bien n’est-ce pas là ce que nous avions en vue, du moins d’une façon immédiate ; tout cela n’intervient que secondairement, et en quelque sorte à titre de conséquences, après l’initiation entendue dans son sens le plus strict, tel que nous l’avons indiqué plus haut, et lorsqu’il s’agit de développer effectivement la virtualité qu’elle constitue ; mais encore faut-il, avant tout, que cette virtualité préexiste. C’est donc autrement que doit être entendue la transmission initiatique proprement dite, et nous ne saurions mieux la caractériser qu’en disant qu’elle est essentiellement la transmission d’une influence spirituelle ; nous aurons à y revenir plus amplement, mais, pour le moment, nous nous bornerons à déterminer plus exactement le rôle que joue cette influence, entre l’aptitude naturelle préalablement inhérente à l’individu et le travail de réalisation qu’il accomplira par la suite.

 

Nous avons fait remarquer ailleurs que les phases de l’initiation, de même que celles du « Grand Œuvre » hermétique qui n’en est au fond qu’une des expressions symboliques, reproduisent celles du processus cosmogonique (1) ; cette analogie, qui se fonde directement sur celle du « microcosme » avec le « macrocosme », permet, mieux que toute autre considération, d’éclairer la question dont il s’agit présentement. On peut dire, en effet, que les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d’abord, en elles-mêmes, qu’une materia prima, c’est-à-dire une pure potentialité, où il n’est rien de développé ou de différencié (2) ; c’est alors l’état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l’être qui n’est pas encore parvenu à la « seconde naissance ». Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle dont nous venons de parler (3). Dès lors, et par la vertu de cette influence, les possibilités spirituelles de l’être ne sont plus la simple potentialité qu’elles étaient auparavant ; elles sont devenues une virtualité prête à se développer en acte dans les divers stades de la réalisation initiatique.

 

(1) Voir L’Esotérisme de Dante, notamment pp, 63-64 et 94.

(2) Il va de soi que ce n’est, à. rigoureusement parler, une materia prima qu’en un sens relatif, non au sens absolu ; mais cette distinction n’importe pas au point de vue où nous nous plaçons ici, et d’ailleurs il en est de même de la materia prima d’un monde tel que le notre, qui, étant déjà déterminée d’une certaine façon, n’est en réalité, par rapport à la substance universelle, qu’une materia secunda (cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. II), de sorte que, même sous ce rapport, l’analogie avec le développement de notre monde à partir du chaos initial est bien vraiment exacte.

(3) De là viennent des expressions comme celles de « donner la lumière » et « recevoir la lumière », employées pour désigner, par rapport à l’initiateur et à l’initié respectivement, l’initiation au sens restreint, c’est-à-dire la transmission même dont il s’agit ici. On remarquera aussi, en ce qui concerne les Elohim, que le nombre septénaire qui leur est attribué est en rapport avec la constitution des organisations initiatiques, qui doit être effectivement une image de l’ordre cosmique lui-même.

 

Nous pouvons résumer tout ce qui précède en disant que l’initiation implique trois conditions qui se présentent en mode successif, et qu’on pourrait faire correspondre respectivement aux trois termes de « potentialité », de « virtualité » et d’« actualité » : la « qualification », constituée par certaines possibilités inhérentes à la nature propre de l’individu, et qui sont la materia prima sur laquelle le travail initiatique devra s’effectuer ; la transmission, par le moyen du rattachement à une organisation traditionnelle, d’une influence spirituelle donnant à l’être l’« illumination » qui lui permettra d’ordonner et de développer ces possibilités qu’il porte en lui ; le travail intérieur par lequel, avec le secours d’« adjuvants » ou de « supports » extérieurs s’il y a lieu et surtout dans les premiers stades, ce développement sera réalisé graduellement, faisant passer l’être, d’échelon en échelon, à travers les différents degrés de la hiérarchie initiatique, pour le conduire au but final de la « Délivrance » ou de l’« Identité Suprême ».

 

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, chap.IV : Des conditions de l’initiation).

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