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Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-3Il nous faut maintenant revenir aux questions qui se rapportent à la condition première et préalable de l’initiation, c’est-à-dire à ce qui est désigné comme les « qualifications » initiatiques ; à vrai dire, ce sujet est de ceux qu’il n’est guère possible de prétendre traiter d’une façon complète, mais du moins pouvons-nous y apporter quelques éclaircissements. Tout d’abord, il doit être bien entendu que ces qualifications sont exclusivement du domaine de l’individualité ; en effet, s’il n’y avait à envisager que la personnalité ou le « Soi », il n’y aurait aucune différence à faire à cet égard entre les êtres, et tous seraient également qualifiés, sans qu’il y ait lieu de faire la moindre exception ; mais la question se présente tout autrement par le fait que l’individualité doit nécessairement être prise comme moyen et comme support de la réalisation initiatique ; il faut par conséquent qu’elle possède les aptitudes requises pour jouer ce rôle, et tel n’est pas toujours le cas. L’individualité n’est ici, si l’on veut, que l’instrument de l’être véritable ; mais, si cet instrument présente certains défauts, il peut être plus ou moins complètement inutilisable, ou même l’être tout à fait pour ce dont il s’agit. Il n’y a d’ailleurs là rien dont on doive s’étonner, si l’on réfléchit seulement que, même dans l’ordre des activités profanes (ou du moins devenues telles dans les conditions de l’époque actuelle), ce qui est possible à l’un ne l’est pas à l’autre, et que, par exemple, l’exercice de tel ou tel métier exige certaines aptitudes spéciales, mentales et corporelles tout à la fois. La différence essentielle est que, dans ce cas, il s’agit d’une activité qui relève tout entière du domaine individuel, qui ne le dépasse en aucune façon ni sous aucun rapport, tandis que, en ce qui concerne l’initiation, le résultat à atteindre est au contraire au delà des limites de l’individualité ; mais, encore une fois, celle-ci n’en doit pas moins être prise comme point de départ, et c’est là une condition à laquelle il est impossible de se soustraire.

 

On peut encore dire ceci : l’être qui entreprend le travail de réalisation initiatique doit forcément partir d’un certain état de manifestation, celui où il est situé actuellement, et qui comporte tout un ensemble de conditions déterminées : d’une part, les conditions qui sont inhérentes à cet état et qui le définissent d’une façon générale, et, d’autre part, celles qui, dans ce même état, sont particulières à chaque individualité et la différencient de toutes les autres. Il est évident que ce sont ces dernières qui doivent être envisagées en ce qui concerne les qualifications, puisqu’il s’agit là de quelque chose qui, par définition même, n’est pas commun à tous les individus, mais caractérise proprement ceux-là seuls qui appartiennent, virtuellement tout au moins, à l’« élite » entendue dans le sens ou nous avons déjà souvent employé ce mot ailleurs, sens que nous préciserons davantage encore par la suite, afin de montrer comment il se rattache directement à la question même de l’initiation.

 

Maintenant, il faut bien comprendre que l’individualité doit être prise ici telle qu’elle est en fait, avec tous ses éléments constitutifs, et qu’il peut y avoir des qualifications concernant chacun de ces éléments, y compris l’élément corporel lui-même, qui ne doit aucunement être traité, à ce point de vue, comme quelque chose d’indifférent ou de négligeable. Peut-être n’y aurait-il pas besoin de tant y insister si nous ne nous trouvions en présence de la conception grossièrement simplifiée que les Occidentaux modernes se font de l’être humain : non seulement l’individualité est pour eux l’être tout entier, mais encore cette individualité elle-même est réduite à deux parties supposées complètement séparées l’une de l’autre, l’une étant le corps, et l’autre quelque chose d’assez mal défini, qui est désigné indifféremment par les noms les plus divers et parfois les moins appropriés. Or, la réalité est tout autre : les éléments multiples de l’individualité, quelle que soit d’ailleurs la façon dont on voudra les classer, ne sont point ainsi isolés les uns des autres, mais forment un ensemble dans lequel il ne saurait y avoir d’hétérogénéité radicale et irréductible ; et tous, le corps aussi bien que les autres, sont, au même titre, des manifestations ou des expressions de l’être dans les diverses modalités du domaine individuel. Entre ces modalités, il y a des correspondances telles que ce qui se passe dans l’une a normalement sa répercussion dans les autres ; il en résulte que, d’une part, l’état du corps peut influer d’une façon favorable ou défavorable sur les autres modalités, et que, d’autre part, l’inverse n’étant pas moins vrai (et même l’étant davantage encore, car la modalité corporelle est celle dont les possibilités sont les plus restreintes), il peut fournir des signes traduisant sensiblement l’état même de celles-ci (1) ; il est clair que ces deux considérations complémentaires ont l’une et l’autre leur importance sous le rapport des qualifications initiatiques. Tout cela serait parfaitement évident si la notion spécifiquement occidentale et moderne de « matière », le dualisme cartésien et les conceptions plus ou moins « mécanistes » n’avaient tellement obscurci ces choses pour la plupart de nos contemporains (2) ; ce sont ces circonstances contingentes qui obligent à s’attarder à des considérations aussi élémentaires, qu’il suffirait autrement d’énoncer en quelques mots, sans avoir à y ajouter la moindre explication.

 

(1) De là la science qui, dans la tradition islamique, est désignée comme ilm-ul-firâsah.

(2) Sur toutes ces questions, voir Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps.

 

Il va de soi que la qualification essentielle, celle qui domine toutes les autres, est une question d’« horizon intellectuel » plus ou moins étendu ; mais il peut arriver que les possibilités d’ordre intellectuel, tout en existant virtuellement dans une individualité, soient, du fait des éléments inférieurs de celle-ci (éléments d’ordre psychique et d’ordre corporel tout à la fois), empêchées de se développer, soit temporairement, soit même définitivement. C’est là la première raison de ce qu’on pourrait appeler les qualifications secondaires ; et il y a encore une seconde raison qui résulte immédiatement de ce que nous venons de dire : c’est que, dans ces éléments, qui sont les plus accessibles à l’observation, on peut trouver des marques de certaines limitations intellectuelles ; dans ce dernier cas, les qualifications secondaires deviennent en quelque sorte des équivalents symboliques de la qualification fondamentale elle-même. Dans le premier cas, au contraire, il peut se faire qu’elles n’aient pas toujours une égale importance : ainsi, il peut y avoir des obstacles s’opposant à toute initiation, même simplement virtuelle, ou seulement à une initiation effective, ou encore au passage à des degrés plus ou moins élevés, ou enfin uniquement à l’exercice de certaines fonctions dans une organisation initiatique (car on peut être apte à recevoir une influence spirituelle sans être pour cela nécessairement apte à la transmettre) ; et il faut ajouter aussi qu’il y a des empêchements spéciaux qui peuvent ne concerner que certaines formes d’initiation.

 

Sur ce dernier point, il suffit en somme de rappeler que la diversité des modes d’initiation, soit d’une forme traditionnelle à une autre, soit à l’intérieur d’une même forme traditionnelle, a précisément pour but de répondre à celle des aptitudes individuelles ; elle n’aurait évidemment aucune raison d’être si un mode unique pouvait convenir également à tous ceux qui sont, d’une façon générale, qualifiés pour recevoir l’initiation. Puisqu’il n’en est pas ainsi, chaque organisation initiatique devra avoir sa « technique » particulière, et elle ne pourra naturellement admettre que ceux qui seront capables de s’y conformer et d’en retirer un bénéfice effectif, ce qui suppose, quant aux qualifications, l’application de tout un ensemble de règles spéciales, valables seulement pour l’organisation considérée, et n’excluant aucunement, pour ceux qui seront écartés par là, la possibilité de trouver ailleurs une initiation équivalente, pourvu qu’ils possèdent les qualifications générales qui sont strictement indispensables dans tous les cas. Un des exemples les plus nets que l’on puisse donner à cet égard, c’est le fait qu’il existe des formes d’initiation qui sont exclusivement masculines, tandis qu’il en est d’autres où les femmes peuvent être admises au même titre que les hommes (1) ; on peut donc dire qu’il y a là une certaine qualification qui est exigée dans un cas et qui ne l’est pas dans l’autre, et que cette différence tient aux modes particuliers d’initiation dont il s’agit ; nous y reviendrons d’ailleurs par la suite, car nous avons pu constater que ce fait est généralement fort mal compris à notre époque.

 

Là où il existe une organisation sociale traditionnelle, même dans l’ordre extérieur, chacun, étant à la place qui convient à sa propre nature individuelle, doit par là même pouvoir trouver aussi plus facilement, s’il est qualifié, le mode d’initiation qui correspond à ses possibilités. Ainsi, si l’on envisage à ce point de vue l’organisation des castes, l’initiation des Kshatriyas ne saurait être identique à celle des Brâhmanes (2), et ainsi de suite ; et, d’une façon plus particulière encore, une certaine forme d’initiation peut être liée à l’exercice d’un métier déterminé, ce qui ne peut avoir toute sa valeur effective que si le métier qu’exerce chaque individu est bien celui auquel il est destiné par les aptitudes inhérentes à sa nature même, de telle sorte que ces aptitudes feront en même temps partie intégrante des qualifications spéciales requises pour la forme d’initiation correspondante. Au contraire, là ou rien n’est plus organisé suivant des règles traditionnelles et normales, ce qui est le cas du monde occidental moderne, il en résulte une confusion qui s’étend à tous les domaines, et qui entraîne inévitablement des complications et des difficultés multiples quant à la détermination précise des qualifications initiatiques, puisque la place de l’individu dans la société n’a plus alors qu’un rapport très lointain avec sa nature, et que même, bien souvent, ce sont uniquement les côtés les plus extérieurs et les moins importants de celle-ci qui sont pris en considération, c’est-à-dire ceux qui n’ont réellement aucune valeur, même secondaire, au point de vue initiatique. Une autre cause de difficultés qui s’ajoute encore à celle-là, et qui en est d’ailleurs solidaire dans une certaine mesure, c’est l’oubli des sciences traditionnelles : les données de certaines d’entre elles pouvant fournir le moyen de reconnaître la véritable nature d’un individu, lorsqu’elles viennent à faire défaut, il n’est jamais possible, par d’autres moyens quelconques, d’y suppléer entièrement et avec une parfaite exactitude ; quoi qu’on fasse à cet égard, il y aura toujours une part plus ou moins grande d’« empirisme » qui pourra donner lieu à bien des erreurs. C’est là, du reste, une des principales raisons de la dégénérescence de certaines organisations initiatiques : l’admission d’éléments non qualifiés, que ce soit par ignorance pure et simple des règles qui devraient les éliminer, ou par impossibilité de les appliquer sûrement, est en effet un des facteurs qui contribuent le plus à cette dégénérescence, et peut même, si elle se généralise, amener finalement la ruine complète d’une telle organisation.

 

(1) Il y eut même aussi, dans l’antiquité, des formes d’initiation exclusivement féminines.

(2) Nous reviendrons là-dessus plus loin, à propos de la question de l’initiation sacerdotale et de l’initiation royale.

 

Après ces considérations d’ordre général, il nous faudrait, pour préciser davantage la signification réelle qu’il convient d’attribuer aux qualifications secondaires, donner des exemples bien définis des conditions requises pour l’accession à telle ou telle forme initiatique, et en montrer dans chaque cas le sens et la portée véritables ; mais un tel exposé, quand il doit s’adresser à des Occidentaux, est rendu fort difficile par le fait que ceux-ci, même dans le cas le plus favorable, ne connaissent qu’un nombre extrêmement restreint de ces formes initiatiques, et que des références à toutes les autres risqueraient de rester à peu près entièrement incomprises. Encore tout ce qui subsiste en Occident des anciennes organisations de cet ordre est-il fort amoindri à tous égards, comme nous l’avons déjà dit bien des fois, et il est aisé de s’en rendre compte plus spécialement en ce qui concerne la question même dont il s’agit présentement : si certaines qualifications y sont encore exigées, c’est bien plutôt par la force de l’habitude que par une compréhension quelconque de leur raison d’être ; et, dans ces conditions, il n’y a pas lieu de s’étonner s’il arrive parfois que des membres de ces organisations protestent contre le maintien de ces qualifications, où leur ignorance ne voit qu’une sorte de vestige historique, un reste d’un état de choses disparu depuis longtemps, en un mot un « anachronisme » pur et simple. Cependant, comme on est bien obligé de prendre pour point de départ ce qu’on a le plus immédiatement à sa disposition, cela même peut fournir l’occasion de quelques indications qui, malgré tout, ne sont pas sans intérêt, et qui, bien qu’ayant surtout à nos yeux le caractère de simples « illustrations », n’en sont pas moins susceptibles de donner lieu à des réflexions d’une application plus étendue qu’il ne pourrait le sembler au premier abord.

 

Il n’y a plus guère dans le monde occidental, comme organisations initiatiques pouvant revendiquer une filiation traditionnelle authentique (condition en dehors de laquelle, rappelons-le encore une fois, il ne saurait être question que de « pseudo-initiation »), que le Compagnonnage et la Maçonnerie, c’est-à-dire des formes initiatiques basées essentiellement sur l’exercice d’un métier, à l’origine tout au moins, et, par conséquent, caractérisées par des méthodes particulières, symboliques et rituelles, en relation directe avec ce métier lui-même (1). Seulement, il y a ici une distinction à faire : dans le Compagnonnage, la liaison originelle avec le métier s’est toujours maintenue, tandis que, dans la Maçonnerie, elle a disparu en fait ; de là, dans ce dernier cas, le danger d’une méconnaissance plus complète de la nécessité de certaines conditions, pourtant inhérentes à la forme initiatique même dont il s’agit. En effet, dans l’autre cas, il est évident que tout au moins les conditions voulues pour que le métier puisse être exercé effectivement, et même pour qu’il le soit d’une façon aussi adéquate que possible, ne pourront jamais être perdues de vue, même si l’on n’y envisage rien de plus que cela, c’est-à-dire si l’on ne prend en considération que leur raison extérieure et si l’on oublie leur raison plus profonde et proprement initiatique. Au contraire, là où cette raison profonde n’est pas moins oubliée et où la raison extérieure elle-même n’existe plus, il est assez naturel en somme (ce qui, bien entendu, ne veut point dire légitime) qu’on en soit arrivé à penser que le maintien de semblables conditions ne s’impose en aucune façon, et à ne les regarder que comme des restrictions gênantes, voire même injustes (c’est là une considération dont on abuse beaucoup à notre époque, conséquence de l’« égalitarisme » destructeur de la notion de l’« élite »), apportées à un recrutement que la manie du « prosélytisme » et la superstition démocratique du « grand nombre », traits bien caractéristiques de l’esprit occidental moderne, voudraient faire aussi large que possible, ce qui est bien, comme nous l’avons déjà dit, une des causes les plus certaines et les plus irrémédiables de dégénérescence pour une organisation initiatique.

 

Au fond, ce qu’on oublie en pareil cas, c’est tout simplement ceci : si le rituel initiatique prend pour « support » le métier, de telle sorte qu’il en est pour ainsi dire dérivé par une transposition appropriée (et sans doute faudrait-il, à l’origine, envisager plutôt les choses en sens inverse, car le métier, au point de vue traditionnel, ne représente véritablement qu’une application contingente des principes auxquels l’initiation se rapporte directement), l’accomplissement de ce rituel, pour être réellement et pleinement valable, exigera des conditions parmi lesquelles se retrouveront celles de l’exercice même du métier, la même transposition s’y appliquant également et cela en vertu des correspondances qui existent entre les différentes modalités de l’être ; et, par là, il apparaît clairement que, comme nous l’avons indiqué plus haut, quiconque est qualifié pour l’initiation, d’une façon générale, ne l’est pas par là même indifféremment pour toute forme initiatique quelle qu’elle soit. Nous devons ajouter que la méconnaissance de ce point fondamental, entraînant la réduction toute profane des qualifications à de simples règles corporatives, apparaît, du moins en ce qui concerne la Maçonnerie, comme liée assez étroitement à une méprise sur le vrai sens du mot « opératif », méprise sur laquelle nous aurons à nous expliquer par la suite avec les développements voulus, car elle donne lieu a des considérations d’une portée initiatique tout à fait générale.

 

(1) Nous avons exposé les principes sur lesquels reposent les rapports de l’initiation et du métier dans Le Règne de la Quantité et des Signes des Temps, ch. VIII.

 

Ainsi, si l’initiation maçonnique exclut notamment les femmes (ce qui, nous l’avons déjà dit, ne signifie nullement que celles-ci soient inaptes à toute initiation), et aussi les hommes qui sont affectés de certaines infirmités, ce n’est point tout simplement parce que, anciennement, ceux qui y étaient admis devaient être capables de transporter des fardeaux ou de monter sur des échafaudages, comme certains l’assurent avec une déconcertante naïveté ; c’est que, pour ceux qui sont ainsi exclus, l’initiation maçonnique comme telle ne saurait être valable, si bien que les effets en seraient nuls par défaut de qualification. On peut dire d’abord, à cet égard, que la connexion avec le métier, si elle a cessé d’exister quant à l’exercice extérieur de celui-ci, n’en subsiste pas moins d’une façon plus essentielle, en tant qu’elle demeure nécessairement inscrite dans la forme même de cette initiation ; si elle venait à en être éliminée, ce ne serait plus l’initiation maçonnique, mais quelque autre chose toute différente ; et, comme il serait d’ailleurs impossible de substituer légitimement une autre filiation traditionnelle à celle qui existe en fait, il n’y aurait même plus alors réellement aucune initiation. C’est pourquoi, là où il reste encore tout au moins, à défaut d’une compréhension plus effective, une certaine conscience plus ou moins obscure de la valeur propre des formes rituéliques, on persiste à considérer les conditions dont nous parlons ici comme faisant partie intégrante des landmarks (le terme anglais, dans cette acception « technique », n’a pas d’équivalent exact en français), qui ne peuvent être modifiés en aucune circonstance, et dont la suppression ou la négligence risquerait d’entraîner une véritable nullité initiatique (1).

 

Maintenant, il y a encore quelque chose de plus : si l’on examine de près la liste des défauts corporels qui sont considérés comme des empêchements à l’initiation, on constatera qu’il en est parmi eux qui ne semblent pas très graves extérieurement, et qui, en tout cas, ne sont pas tels qu’ils puissent s’opposer à ce qu’un homme exerce le métier de constructeur (2).

 

(1) Ces landmarks sont regardés comme existant from time immemorial, c’est-à-dire qu’il est impossible de leur assigner aucune origine historique définie.

(2) Ainsi, pour donner un exemple précis en ce genre, on ne voit pas en quoi un bègue pourrait être gêné dans l’exercice de ce métier par son infirmité.

 

C’est donc qu’il n’y a là encore qu’une explication partielle, bien qu’exacte dans toute la mesure où elle est applicable, et que, en outre des conditions requises par le métier, l’initiation en exige d’autres qui n’ont plus rien à voir avec celui-ci, mais qui sont uniquement en rapport avec les modalités du travail rituélique, envisagé d’ailleurs non pas seulement dans sa « matérialité », si l’on peut dire, mais surtout comme devant produire des résultats effectifs pour l’être qui l’accomplit. Ceci apparaîtra d’autant plus nettement que, parmi les diverses formulations des landmarks (car, bien que non écrits en principe, ils ont cependant été souvent l’objet d’énumérations plus ou moins détaillées), on se reportera aux plus anciennes, c’est-à-dire à une époque où les choses dont il s’agit étaient encore connues, et même, pour quelques-uns tout au moins, connues d’une façon qui n’était pas simplement théorique ou « spéculative », mais réellement « opérative », dans le vrai sens auquel nous faisions allusion plus haut. En faisant cet examen, on pourra même s’apercevoir d’une chose qui, assurément, semblerait aujourd’hui tout à fait extraordinaire à certains s’ils étaient capables de s’en rendre compte : c’est que les empêchements à l’initiation, dans la Maçonnerie, coïncident presque entièrement avec ce que sont, dans l’Eglise catholique, les empêchements à l’ordination (1).

 

Ce dernier point est encore de ceux qui, pour être bien compris, appellent quelque commentaire, car on pourrait, à première vue, être tenté de supposer qu’il y a là une certaine confusion entre des choses d’ordre différent, d’autant plus que nous avons souvent insisté sur la distinction essentielle qui existe entre les deux domaines initiatique et religieux, et qui, par conséquent, doit se retrouver aussi entre les rites qui se rapportent respectivement à l’un et à l’autre. Cependant, il n’est pas besoin de réfléchir bien longuement pour comprendre qu’il doit y avoir des lois générales conditionnant l’accomplissement des rites, de quelque ordre qu’ils soient, puisqu’il s’agit toujours, en somme, de la mise en oeuvre de certaines influences spirituelles, quoique le but en soit naturellement différent suivant les cas. D’un autre côté, on pourrait aussi objecter que, dans le cas de l’ordination, il s’agit proprement de l’aptitude à remplir certaines fonctions (2), tandis que, pour ce qui est de l’initiation, les qualifications requises pour la recevoir sont distinctes de celles qui peuvent être nécessaires pour exercer en outre une fonction dans une organisation initiatique (fonction concernant principalement la transmission de l’influence spirituelle) ; et il est exact que ce n’est pas à ce point de vue des fonctions qu’il faut se placer pour que la similitude soit véritablement applicable. Ce qu’il faut considérer, c’est que, dans une organisation religieuse du type de celle du Catholicisme, le prêtre seul accomplit activement les rites, alors que les laïques n’y participent qu’en mode « réceptif » ; par contre, l’activité dans l’ordre rituélique constitue toujours, et sans aucune exception, un élément essentiel de toute méthode initiatique, de telle sorte que cette méthode implique nécessairement la possibilité d’exercer une telle activité. C’est donc, en définitive, cet accomplissement actif des rites qui exige, en dehors de la qualification proprement intellectuelle, certaines qualifications secondaires, variables en partie suivant le caractère spécial que revêtent ces rites dans telle ou telle forme initiatique, mais parmi lesquelles l’absence de certains défauts corporels joue toujours un rôle important, soit en tant que ces défauts font directement obstacle à l’accomplissement des rites, soit en tant qu’ils sont le signe extérieur de défauts correspondants dans les éléments subtils de l’être. C’est là surtout la conclusion que nous voulions arriver à dégager de toutes ces considérations ; et, au fond, ce qui paraît ici se rapporter plus spécialement à un cas particulier, celui de l’initiation maçonnique, n’a été pour nous que le moyen le plus commode d’exposer ces choses, qu’il nous reste encore à rendre plus précises à l’aide de quelques exemples déterminés d’empêchements dus à des défauts corporels ou à des défauts psychiques manifestés sensiblement par ceux-ci. Si nous considérons les infirmités ou les simples défauts corporels en tant que signes extérieurs de certaines imperfections d’ordre psychique, il conviendra de faire une distinction entre les défauts que l’être présente dès sa naissance, ou qui se développent naturellement chez lui, au cours de son existence, comme des conséquences d’une certaine prédisposition, et ceux qui sont simplement le résultat de quelque accident. Il est évident, en effet, que les premiers traduisent quelque chose qui peut être regardé comme plus strictement inhérent à la nature même de l’être, et qui, par conséquent, est plus grave au point de vue où nous nous plaçons, bien que d’ailleurs, rien ne pouvant arriver à un être qui ne corresponde réellement à quelque élément plus ou moins essentiel de sa nature, les infirmités d’origine apparemment accidentelle elles-mêmes ne puissent pas être regardées comme entièrement indifférentes à cet égard. D’un autre côté, si l’on considère ces mêmes défauts comme obstacles directs à l’accomplissement des rites ou à leur action effective sur l’être, la distinction que nous venons d’indiquer n’a plus à intervenir ; mais il doit être bien entendu que certains défauts qui ne constituent pas de tels obstacles n’en sont pas moins, pour la première raison, des empêchements à l’initiation, et même parfois des empêchements d’un caractère plus absolu, car ils expriment une « déficience » intérieure rendant l’être impropre à toute initiation, tandis qu’il peut y avoir des infirmités faisant seulement obstacle à l’efficacité des méthodes « techniques » particulières à telle ou telle forme initiatique. Certains pourront s’étonner que nous disions que les infirmités accidentelles ont aussi une correspondance dans la nature même de l’être qui en est atteint ; ce n’est pourtant là, en somme, qu’une conséquence directe de ce que sont réellement les rapports de l’être avec l’ambiance dans laquelle il se manifeste : toutes les relations entre les êtres manifestés dans un même monde, ou, ce qui revient au même, toutes leurs actions et réactions réciproques, ne peuvent être réelles que si elles sont l’expression de quelque chose qui appartient à la nature de chacun de ces êtres. En d’autres termes, tout ce qu’un être subit, aussi bien que tout ce qu’il fait, constituant une « modification » de lui-même, doit nécessairement correspondre à quelqu’une des possibilités qui sont dans sa nature, de telle sorte qu’il ne peut rien y avoir qui soit purement accidentel, si l’on entend ce mot au sens d’« extrinsèque » comme on le fait communément. Toute la différence n’est donc ici qu’une différence de degré : il y a des modifications qui représentent quelque chose de plus important ou de plus profond que d’autres ; il y a donc, en quelque sorte, des valeurs hiérarchiques à observer sous ce rapport parmi les diverses possibilités du domaine individuel ; mais, à rigoureusement parler, rien n’est indifférent ou dépourvu de signification, parce que, au fond, un être ne peut recevoir du dehors que de simples « occasions » pour la réalisation, en mode manifesté, des virtualités qu’il porte tout d’abord en lui-même.

 

(1) Il en est ainsi, en particulier, pour ce qu’on appelait au XVIIIème siècle la « règle de la lettre B », c’est-à-dire pour les empêchements qui sont constitués, de part et d’autre également, par une série d’infirmités et de défauts corporels dont les noms en français, par une coïncidence assez curieuse, commencent tous par cette même lettre B.

(2) Ce cas est d’ailleurs, comme nous l’avons fait remarquer précédemment, le seul où des qualifications particulières puissent être exigées dans une organisation traditionnelle d’ordre exotérique.

 

Il peut aussi sembler étrange, à ceux qui s’en tiennent aux apparences, que certaines infirmités peu graves au point de vue extérieur aient été toujours et partout considérées comme un empêchement à l’initiation ; un cas typique de ce genre est celui du bégaiement. En réalité, il suffit de réfléchir tant soit peu pour se rendre compte que, dans ce cas, on trouve précisément à la fois l’une et l’autre des deux raisons que nous avons mentionnées ; et en effet, tout d’abord, il y a le fait que la « technique » rituelle comporte presque toujours la prononciation de certaines formules verbales, prononciation qui doit naturellement être avant tout correcte pour être valable, ce que le bégaiement ne permet pas à ceux qui en sont affligés. D’autre part, il y a dans une semblable infirmité le signe manifeste d’une certaine « dérythmie » de l’être, s’il est permis d’employer ce mot ; et d’ailleurs les deux choses sont ici étroitement liées, car l’emploi même des formules auxquelles nous venons de faire allusion n’est proprement qu’une des applications de la « science du rythme » à la méthode initiatique, de sorte que l’incapacité à les prononcer correctement dépend en définitive de la « dérythmie » interne de l’être.

 

Cette « dérythmie » n’est elle-même qu’un cas particulier de désharmonie ou de déséquilibre dans la constitution de l’individu ; et l’on peut dire, d’une façon générale, que toutes les anomalies corporelles qui sont des marques d’un déséquilibre plus ou moins accentué, si elles ne sont pas forcément toujours des empêchements absolus (car il y a évidemment là bien des degrés à observer), sont tout au moins des indices défavorables chez un candidat à l’initiation. Il peut d’ailleurs se faire que de telles anomalies, qui ne sont pas proprement des infirmités, ne soient pas de nature à s’opposer à l’accomplissement du travail rituélique, mais que cependant, si elles atteignent un degré de gravité indiquant un déséquilibre profond et irrémédiable, elles suffisent à elles seules à disqualifier le candidat, conformément à ce que nous avons déjà expliqué plus haut. Telles sont, par exemple, des dissymétries notables du visage ou des membres ; mais, bien entendu, s’il ne s’agissait que de très légères dissymétries, elles ne pourraient même pas être considérées véritablement comme une anomalie, car, en fait, il n’y a sans doute personne qui présente en tout point une exacte symétrie corporelle. Ceci peut d’ailleurs s’interpréter comme signifiant que, dans l’état actuel de l’humanité tout au moins, aucun individu n’est parfaitement équilibré sous tous les rapports ; et, effectivement, la réalisation du parfait équilibre de l’individualité, impliquant la complète neutralisation de toutes les tendances opposées qui agissent en elle, donc la fixation en son centre même, seul point où ces oppositions cessent de se manifester, équivaut par là même, purement et simplement, à la restauration de l’« état primordial ». On voit donc qu’il ne faut rien exagérer, et que, s’il y a des individus qui sont qualifiés pour l’initiation, ils le sont malgré un certain état de déséquilibre relatif qui est inévitable, mais que précisément l’initiation pourra et devra atténuer si elle produit un résultat effectif, et même faire disparaître si elle arrive à être poussée jusqu’au degré qui correspond à la perfection des possibilités individuelles, c’est-à-dire, comme nous l’expliquerons encore plus loin, jusqu’au terme des « petits mystères » (1).

 

Nous devons encore faire remarquer qu’il est certains défauts qui, sans être tels qu’ils s’opposent à une initiation virtuelle, peuvent l’empêcher de devenir effective ; il va de soi, d’ailleurs, que c’est ici surtout qu’il y aura lieu de tenir compte des différences de méthodes qui existent entre les diverses formes initiatiques ; mais, dans tous les cas, il y aura des conditions de cette sorte à considérer dès lors qu’on entendra passer du « spéculatif » à l’« opératif ». Un des cas les plus généraux, dans cet ordre, sera notamment celui des défauts qui, comme certaines déviations de la colonne vertébrale, nuisent à la circulation normale des courants subtils dans l’organisme ; il est à peine besoin, en effet, de rappeler le rôle important que jouent ces courants dans la plupart des processus de réalisation, à partir de leur début même, et tant que les possibilités individuelles ne sont pas dépassées. Il convient d’ajouter, pour éviter tonte méprise à cet égard, que, si la mise en action de ces courants est accomplie consciemment dans certaines méthodes (2), il en est d’autres où il n’en est pas ainsi, mais où cependant une telle action n’en existe pas moins effectivement et n’en est même pas moins importante en réalité ; l’examen approfondi de certaines particularités rituéliques, de certains « signes de reconnaissance » par exemple (qui sont en même temps tout autre chose quand on les comprend vraiment), pourrait fournir là-dessus des indications très nettes, bien qu’assurément inattendues pour qui n’est pas habitué à considérer les choses à ce point de vue qui est proprement celui de la « technique » initiatique.

 

Comme il faut nous borner, nous nous contenterons de ces quelques exemples, peu nombreux sans doute, mais choisis à dessein parmi ceux qui correspondent aux cas les plus caractéristiques et les plus instructifs, de façon à faire comprendre le mieux possible ce dont il s’agit véritablement ; il serait en somme peu utile, sinon tout à fait fastidieux, de les multiplier indéfiniment. Si nous avons tant insisté sur le côté corporel des qualifications initiatiques, c’est qu’il est certainement celui qui risque d’apparaître le moins clairement aux yeux de beaucoup, celui que nos contemporains sont généralement le plus à méconnaître, donc celui sur lequel il y a d’autant plus lieu d’attirer spécialement leur attention. C’est aussi qu’il y avait là une occasion de montrer encore, avec toute la netteté voulue, combien ce qui concerne l’initiation est loin des simples théories plus on moins vagues que voudraient y voir tant de gens qui, par un effet trop commun de la confusion moderne, ont la prétention de parler de choses dont ils n’ont pas la moindre connaissance réelle, mais qu’ils n’en croient que plus facilement pouvoir « reconstruire » au gré de leur imagination ; et, enfin, il est particulièrement facile de se rendre compte, par des considérations « techniques » de cette sorte, que l’initiation est chose totalement différente du mysticisme et ne saurait véritablement avoir le moindre rapport avec lui.

 

(1) Nous avons signalé ailleurs, à propos des descriptions de l’Antéchrist, et précisément en ce qui concerne les dissymétries corporelles, que certaines disqualifications initiatiques de ce genre peuvent constituer au contraire des qualifications à l’égard de la « contre-initiation » (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXXIX).

(2) En particulier dans les méthodes « tantriques » auxquelles nous avons déjà fait allusion dans une note précédente.

 

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, chap. XIV : Des qualifications initiatiques.)

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