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Publié par Abdoullatif

La « simplicité » dont il a été question plus haut correspond à l’unité « sans dimension » du point primordial, auquel aboutit le mouvement de retour vers l’origine. « L’homme absolument simple fléchit par sa simplicité tous les êtres,…si bien que rien ne s’oppose à lui dans les six régions de l’espace, que rien ne lui est hostile, que le feu et l’eau ne le blesse pas. »(1) En effet, il se tient au centre, dont les six directions sont issues par rayonnement, et où elles viennent, dans le mouvement de retour, se neutraliser deux à deux, de sorte que, en ce point unique, leur triple opposition cesse entièrement, et que rien de ce qui en résulte ou s’y localise ne peut atteindre l’être qui demeure dans l’unité immuable. Celui-ci ne s’opposant à rien, rien non plus ne saurait s’opposer à lui, car l’opposition est nécessairement une relation réciproque, qui exige deux termes en présence, et qui, par conséquent, est incompatible avec l’unité principielle ; et l’hostilité, qui n’est qu’une suite ou une manifestation extérieure de l’opposition, ne peut exister à l’égard d’un être qui est en dehors et au-delà de toute opposition. Le feu et l’eau, qui sont le type des contraires dans le « monde élémentaire », ne peuvent le blesser, car, à vrai dire, ils n’existent même plus pour lui en tant que contraires, étant rentrés, en s’équilibrant et se neutralisant l’un l’autre par la réunion de leurs qualités apparemment opposées, mais réellement complémentaires, dans l’indifférenciation de l’éther primordial.

 

Ce point central, par lequel s’établit, pour l’être humain, la communication avec les états supérieurs ou « célestes », est aussi la « porte étroite » du symbolisme évangélique, et l’on peut dès lors comprendre ce que sont les « riches » qui ne peuvent qui ne peuvent y passer : ce sont les êtres attachés à la multiplicité, et qui, par suite, sont incapables de s’élever de la connaissance distinctive à la connaissance unifiée. Cet attachement, en effet, est directement contraire au détachement dont il a été question plus haut, comme la richesse est contraire à la pauvreté, et il enchaîne l’être à la série indéfinie des cycles de manifestation.(2) L’attachement à la multiplicité est aussi, en un certain sens, la « tentation » biblique, qui, en faisant goûter à l’être le fruit de l’ « Arbre de la Science du bien et du mal », c'est-à-dire de la connaissance duelle et distinctive des choses contingentes, l’éloigne de l’unité centrale originelle et l’empêche d’atteindre le fruit de l’ « Arbre de Vie » ; et c’est bien par là, en effet, que l’être est soumis à l’alternance des mutations cycliques, c'est-à-dire à la naissance et à la mort. Le parcours indéfini de la multiplicité est figuré précisément par les spires du serpent s’enroulant autour de l’arbre qui symbolise l’ « Axe du Monde » : c’est le chemin des « égarés » (Ed-dâllîn), de ceux qui sont dans l’ « erreur » au sens étymologique de ce mot, par opposition au « chemin droit » (Eç-çirâtul-mustaqîm), en  ascension verticale suivant l’axe même, dont il est parlé dans la première sûrat du Qorân.(3)

 

1- Lie-tseu, II.

2- C’est le samsâra bouddhique, la rotation indéfinie de la « roue de vie » dont l’être doit se libérer pour atteindre le Nirvâna.

3- Ce « chemin droit » est identique au Te ou « Rectitude » de Lao-tseu, qui est la direction qu’un être doit suivre pour que son existence soit selon la « Voie » (Tao), ou, en d’autres termes, en conformité avec le Principe.

 

 « Pauvreté », « simplicité », « enfance », ce n’est là qu’une seule et même chose, et le dépouillement que tous ces mots expriment (1) aboutit à une « extinction » qui est, en réalité, la plénitude de l’être, de même que le « non-agir » (wou-wei) est la plénitude de l’activité, puisque c’est de là que sont dérivées toutes les activités particulières : « Le Principe est toujours non-agissant, et cependant tout est fait par lui ».(2) L’être qui est ainsi arrivé au point central a réalisé par là même l’intégralité de l’état humain : c’est l’ « homme véritable » (tchenn-jen) du Taoïsme, et lorsque, partant de ce point pour s’élever aux états supérieurs, il aura accompli la totalisation parfaite de ses possibilités, il sera devenu l’ « homme divin » (cheun-jen), qui est l’ « Homme Universel » (El-Insânul-Kâmil) de l’ésotérisme musulman. Ainsi, on peut dire que ce sont les « riches » au point de vue de la manifestation qui sont véritablement les « pauvres » au regard du Principe, et inversement ; c’est ce qu’exprime encore très nettement cette parole de l’Evangile : « Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » ;(3) et nous devons constater à cet égard, une fois de plus, le parfait accord de toutes les doctrines traditionnelles, qui ne sont que les expressions diverses de la Vérité une.

 

Mesr, 11 – 12 rabî awal 1349 H ; (Mûlid En-Nabi.)

 

1- C’est le « dépouillement des métaux » dans le symbolisme maçonnique.

2- Tao-te-King, XXXVII.

3- Matthieu, XX, 16.

 

(René Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme, chap.IV : El-Faqru).

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