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Publié par Abdoullatif

René Guénon 11Ce sur quoi il convient d’insister tout particulièrement, c’est la nature essentiellement supra-individuelle de l’intellect pur ; c’est d’ailleurs seulement ce qui appartient à cet ordre qui peut vraiment être dit « transcendant », ce terme ne pouvant normalement s’appliquer qu’à ce qui est au-delà du domaine individuel. L’intellect n’est donc jamais individualisé ; ceci correspond encore à ce qu’on peut exprimer, au point de vue plus spécial du monde corporel, en disant que quelles que puissent être les apparences, l’esprit n’est jamais réellement « incarné », ce qui d’ailleurs est également vrai pour toutes les acceptions où ce mot d’ « esprit » peut être pris légitimement (2). Il résulte de là que la distinction qui existe entre l’esprit et les éléments d’ordre individuel est  beaucoup plus profonde que toutes celles qu’on peut établir parmi ces derniers, et notamment entre les éléments psychiques et les éléments corporels, c’est-à-dire entre ceux qui appartiennent respectivement à la manifestation subtile et à la manifestation grossière, lesquelles ne sont en somme l’une et l’autre que des modalités de la manifestation formelle (3).

 

Ce n’est pas tout encore : non seulement Buddhi, en tant qu’elle est la première production de Prakriti, constitue le lien entre tous les états de manifestation, mais d’un autre côté, si l’on envisage les choses à partir de l’ordre principiel, elle apparaît comme le rayon lumineux directement émané du Soleil spirituel, qui est Atmâ lui-même ; on peut donc dire qu’elle est aussi la première manifestation d’Atmâ (4), quoiqu’il doive être bien entendu que, en soi, celui-ci ne pouvant être affecté ou modifié par aucune contingence  demeure toujours non manifesté (5). Or la lumière est essentiellement une et pas d’une nature différente dans le Soleil et dans ses rayons, qui ne se distinguent de lui qu’en mode illusoire à l’égard du Soleil lui-même (bien que cette distinction n’en soit pas moins réelle pour l’œil qui perçoit ces rayons, et qui représente ici l’être situé dans la manifestation) (6) ; en raison de cette « connaturalité » essentielle, Buddhi n’est donc pas autre chose que l’expression même d’Atmâ dans la manifestation. Ce rayon lumineux qui relie tous les états entre eux est aussi représenté symboliquement par le « souffle » par lequel ils subsistent, ce qui, on le remarquera, est strictement conforme au sens étymologique des mots désignant l’esprit (que ce soit le latin spiritus ou le grec pneuma) ; et, ainsi que nous l’avons déjà expliqué en d’autres occasions, il est proprement le sûtrâtma, ce qui revient à dire qu’il est en réalité Atmâ même, ou plus précisément, qu’il est l’apparence que prend Atmâ dès que, au lieu de ne considérer que le Principe suprême (qui serait alors représenté comme le Soleil contenant en lui-même tous ses rayons à l’état « indistingué »), on envisage aussi les états de manifestation, cette apparence n’étant d’ailleurs telle, en tant qu’elle semble donner au rayon une existence distincte de sa source, que du point de vue des êtres qui sont situés dans ces états, car il est évident que l’ « extériorité » de ceux-ci par rapport au Principe ne peut être que purement illusoire.

 

La conclusion qui résulte immédiatement de là, c’est que, tant que l’être est, non pas seulement dans l’état humain, mais dans un état manifeste quelconque, individuel ou supra-individuel, il ne peut y avoir pour lui aucune différence effective entre l’esprit et l’intellect, ni par conséquent entre la spiritualité et l’intellectualité véritables. En d’autres termes, pour parvenir au but suprême et final il n’y a d’autre voie pour cet être que le rayon même par lequel il est relié au Soleil spirituel ; quelle que soit la diversité apparente des voies existant au point de départ, elles doivent toutes s’unifier tôt ou tard dans cette seule voie « axiale » ; et, quand l’être aura suivi celle-ci jusqu’au bout, il « entrera dans son propre Soi », hors duquel il n’a jamais été qu’illusoirement, puisque ce « Soi », qu’on l’appelle analogiquement esprit, essence ou de quelque autre nom qu’on voudra, est identique à la réalité absolue en laquelle tout est contenu, c’est—à-dire à l’Atmâ suprême et inconditionné.

 

(2) On pourrait même dire que c’est là ce qui marque, d’une façon tout à fait générale, la distinction la plus nette et la plus importante entre ces acceptions et les sens illégitimes qui sont trop souvent attribués à ce même mot.

(3) C’est ainsi pourquoi, en toute rigueur, l’homme ne peut pas parler de « son esprit » comme il parle de « son âme » ou de « son corps », le possessif impliquant qu’il s’agit d’un élément appartenant au « moi », c’est-à-dire d’ordre individuel. Dans la division ternaire des éléments de l’être l’individu comme tel est composé de l’âme et du corps, tandis que l’esprit (sans lequel il ne pourrait d’ailleurs exister en aucune façon) est transcendant par rapport à lui.

(4) Cf. La Grande Triade, p.80, note 2.

(5) Il est suivant la formule upanishadique, « ce par quoi tout est manifesté, et qui n’est en soi-même non manifesté par « rien ».

(6) On sait que la lumière est le symbole traditionnel de la nature même de l’esprit ; nous avons fait remarquer ailleurs qu’on rencontre également, à cet égard, les expressions de « lumière spirituelle » et de « lumière intelligible », comme si elles étaient en quelque sorte synonymes, ce qui implique encore manifestement une assimilation entre l’esprit et l’intellect.

 

(René Guénon, Esprit et intellect, Etudes Traditionnelles, juillet-août 1947).

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mohamed 03/09/2016 01:27

merci infiniment pour le partage