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Publié par Abdoullatif

GUENONCe qui précède contient, dans toute son universalité, le fondement de la théorie des états multiples : si l’on envisage un être quelconque dans sa totalité, il devra comporter, au moins virtuellement, des états de manifestation et des états de non-manifestation, car ce n’est que dans ce sens qu’on peut parler vraiment de « totalité » ; autrement, on n’est en présence que de quelque chose d’incomplet et de fragmentaire, qui ne peut pas constituer véritablement l’être total (1). La non-manifestation, avons-nous dit plus haut, possède seule le caractère de permanence absolue ; c’est donc d’elle que la manifestation, dans sa condition transitoire, tire toute sa réalité ; et l’on voit par là que le Non-Être, loin d’être le « néant », serait exactement tout le contraire, si toutefois le « néant » pouvait avoir un contraire, ce qui lui supposerait encore un certain degré de « positivité », alors qu’il n’est que la « négativité » absolue, c’est-à-dire la pure impossibilité (2).

 

Cela étant, il en résulte que ce sont essentiellement les états de non-manifestation qui assurent à l’être la permanence et l’identité ; et, en dehors de ces états, c’est-à-dire si l’on ne prend l’être que dans la manifestation, sans le rapporter à son principe non-manifesté, cette permanence et cette identité ne peuvent être qu’illusoires, puisque le domaine de la manifestation est proprement le domaine du transitoire et du multiple, comportant des modifications continuelles et indéfinies. Dès lors, on comprendra aisément ce qu’il faut penser, au point de vue métaphysique, de la prétendue unité du « moi », c’est-à-dire de l’être individuel, qui est si indispensable à la psychologie occidentale et « profane » : d’une part, c’est une unité fragmentaire, puisqu’elle ne se réfère qu’à une portion de l’être, à un de ses états pris isolément, et arbitrairement, parmi une indéfinité d’autres (et encore cet état est-il fort loin d’être envisagé ordinairement dans son intégralité) ; et, d’autre part, cette unité, en ne considérant même que l’état spécial auquel elle se rapporte, est encore aussi relative que possible, puisque cet état se compose lui-même d’une indéfinité de modifications diverses, et elle a d’autant moins de réalité qu’on fait abstraction du principe transcendant (le « Soi » ou la personnalité) qui pourrait seul lui en donner vraiment, en maintenant l’identité de l’être, en mode permanent, à travers toutes ces modifications.

 

Les états de non-manifestation sont du domaine du Non-Être, et les états de manifestation sont du domaine de l’Être, envisagé dans son intégralité ; on peut dire aussi que ces derniers correspondent aux différents degrés de l’Existence, ces degrés n’étant pas autre chose que les différents modes, en multiplicité indéfinie, de la manifestation universelle. Pour établir ici une distinction nette entre l’Être et l’Existence, nous devons, ainsi que nous l’avons déjà dit, considérer l’Être comme étant proprement le principe même de la manifestation ; l’Existence universelle sera alors la manifestation intégrale de l’ensemble des possibilités que comporte l’Être, et qui sont d’ailleurs toutes les possibilités de manifestation, et ceci implique le développement effectif de ces possibilités en mode conditionné. Ainsi, l’Être enveloppe l’Existence, et il est métaphysiquement plus que celle-ci, puisqu’il en est le principe ; l’Existence n’est donc pas identique à l’Être, car celui-ci correspond à un moindre degré de détermination, et, par conséquent, à un plus haut degré d’universalité (3).

 

Bien que l’Existence soit essentiellement unique, et cela parce que l’Être en soi-même est un, elle n’en comprend pas moins la multiplicité indéfinie des modes de la manifestation, car elle les comprend tous également par là même qu’ils sont également possibles, cette possibilité impliquant que chacun deux doit être réalisé selon les conditions qui lui sont propres. Comme nous l’avons dit ailleurs, en parlant de cette « unicité de l’Existence » (en arabe Wahdatul-wujûd) suivant les données de l’ésotérisme islamique (4), il résulte de là que l’Existence, dans son « unicité » même, comporte une indéfinité de degrés, correspondant à tous les modes de la manifestation universelle (laquelle est au fond la même chose que l’Existence elle-même) ; et cette multiplicité indéfinie des degrés de l’Existence implique corrélativement, pour un être quelconque envisagé dans le domaine entier de cette Existence, une multiplicité pareillement indéfinie d’états de manifestation possibles, dont chacun doit se réaliser dans un degré déterminé de l’Existence universelle. Un état d’un être est donc le développement d’une possibilité particulière comprise dans un tel degré, ce degré étant défini par les conditions auxquelles est soumise la possibilité dont il s’agit, en tant qu’elle est envisagée comme se réalisant dans le domaine de la manifestation (5).

 

Ainsi, chaque état de manifestation d’un être correspond à un degré de l’Existence, et cet état comporte en outre des modalités diverses, suivant les différentes combinaisons de conditions dont est susceptible un même mode général de manifestation ; enfin, chaque modalité comprend elle-même une série indéfinie de modifications secondaires et élémentaires. Par exemple, si nous considérons l’être dans cet état particulier qu’est l’individualité humaine, la partie corporelle de cette individualité n’en est qu’une modalité, et cette modalité est déterminée, non pas précisément par une condition spéciale d’existence, mais par un ensemble de conditions qui en délimitent les possibilités, ces conditions étant celles dont la réunion définit le monde sensible ou corporel (6). Comme nous l’avons déjà indiqué (7), chacune de ces conditions, considérée isolément des autres, peut s’étendre au delà du domaine de cette modalité, et, soit par sa propre extension, soit par sa combinaison avec des conditions différentes, constituer alors les domaines d’autres modalités, faisant partie de la même individualité intégrale. D’autre part, chaque modalité doit être regardée comme susceptible de se développer dans le parcours d’un certain cycle de manifestation, et, pour la modalité corporelle, en particulier, les modifications secondaires que comporte ce développement seront tous les moments de son existence (envisagée sous l’aspect de la succession temporelle), ou, ce qui revient au même, tous les actes et tous les gestes, quels qu’ils soient, qu’elle accomplira au cours de cette existence (8).

 

Il est presque superflu d’insister sur le peu de place qu’occupe le « moi » individuel dans la totalité de l’être (9), puisque, même dans toute l’extension qu’il peut acquérir quand on l’envisage dans son intégralité (et non pas seulement dans une modalité particulière comme la modalité corporelle), il ne constitue qu’un état comme les autres, et parmi une indéfinité d’autres, et cela alors même que l’on se borne à considérer les états de manifestation ; mais, en outre, ceux-ci ne sont eux-mêmes, au point de vue métaphysique, que ce qu’il a de moins important dans l’être total, pour les raisons que nous avons données plus haut (10). Parmi les états de manifestation, il en est certains, autres que l’individualité humaine, qui peuvent être également des états individuels (c’est-à-dire formels), tandis que d’autres sont des états non-individuels (ou informels), la nature de chacun étant déterminée (ainsi que sa place dans l’ensemble hiérarchiquement organisé de l’être) par les conditions qui lui sont propres, puisqu’il s’agit toujours d’états conditionnés, par là même qu’ils sont manifestés. Quant aux états de non-manifestation, il est évident que, n’étant pas soumis à la forme, non plus qu’à aucune autre condition d’un mode quelconque d’existence manifestée, ils sont essentiellement extra-individuels ; nous pouvons dire qu’ils constituent ce qu’il y a de vraiment universel en chaque être, donc ce par quoi tout être se rattache, en tout ce qu’il est, à son principe métaphysique et transcendant, rattachement sans lequel il n’aurait qu’une existence toute contingente et purement illusoire au fond.

 

(1) Comme nous l’avons indiqué au début, si l’on veut parler de l’être total, il faut bien, quoique ce terme ne soit plus proprement applicable, l’appeler encore analogiquement « un être », faute d’avoir un autre terme plus adéquat à notre disposition.

(2) Le « néant » ne s’oppose donc pas à l’Être, contrairement à ce qu’on dit d’ordinaire ; c’est à la Possibilité qu’il s’opposerait, s’il pouvait entrer à la façon d’un terme réel dans une opposition quelconque ; mais, comme il n’en est pas ainsi, il n’y a rien qui puisse s’opposer à la Possibilité, ce qui se comprend sans peine, dès lors que la Possibilité est en réalité identique à l’Infini.

(3)  Nous rappelons encore qu’« exister », dans l’acception étymologique de ce mot (du latin ex-stare), c’est proprement être dépendant ou conditionné; c’est donc, en somme, ne pas avoir en soi-même son propre principe ou sa raison suffisante, ce qui est bien le cas de la manifestation, ainsi que nous l’expliquerons par la suite en définissant la contingence d’une façon plus précise.

(4) Le Symbolisme de la Croix, pp. 20-2l.

(5) Cette restriction est nécessaire parce que, dans son essence non-manifestée, cette même possibilité ne peut évidemment être soumise à de telles conditions.

(6) C’est ce que la doctrine hindoue désigne comme le domaine de la manifestation grossière ; on lui donne aussi quelquefois le nom de « monde physique », mais cette expression est équivoque, et, si elle peut se justifier par le sens moderne du mot « physique », qui ne s’applique plus en effet qu’à ce qui concerne les seules qualités sensibles, nous pensons qu’il vaut mieux garder toujours à ce mot son sens ancien et étymologique (de υσσις, « nature ») ; lorsqu’on l’entend ainsi, la manifestation subtile n’est pas moins « physique » que la manifestation grossière, car la « nature », c’est-à-dire proprement le domaine du « devenir », est en réalité identique à la manifestation universelle tout entière.

(7) Le Symbolisme de la Croix, p. 102.

(8) Ibid., p. 107.

(9) Voir ibid., ch. XXVII.

(10) On pourrait donc dire que le « moi », avec tous les prolongements dont il est susceptible, a incomparablement moins d’importance que ne lui en attribuent les psychologues et les philosophes occidentaux modernes, tout en ayant des possibilités indéfiniment plus étendues qu’ils ne le croient et qu’ils ne peuvent même le supposer (voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, pp. 43-44, et aussi ce que nous dirons plus loin des possibilités de la conscience individuelle).

 

(René Guénon, Les états multiples de l’être, chap. IV : fondement de la théorie des états multiples).

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