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Publié par Abdoullatif

René Guénon 3Le Principe suprême, total et universel, que les doctrines religieuses de l’Occident appellent « Dieu », doit-il être conçu comme impersonnel ou comme personnel ? Cette question peut donner lieu à des discussions interminables, et d’ailleurs sans objet, parce qu’elle ne procède que de conceptions partielles et incomplètes, qu’il serait vain de chercher à concilier sans s’élever au-dessus du domaine spécial, théologique et philosophique, qui est proprement le leur. Au point de vue métaphysique, il faut dire que ce Principe est la fois impersonnel et personnel, suivant l’aspect sous lequel on l’envisage : impersonnel ou, si l’on veut, « supra-personnel » en soi ; personnel par rapport à la manifestation universelle, mais, bien entendu, sans que cette « personnalité divine » présente le moindre caractère anthropomorphique car il faut se garder de confondre « personnalité » et « individualité ». La distinction fondamentale que nous venons de formuler, et par laquelle les contradictions apparentes des points de vue secondaires et multiples se résolvent en l’unité d’une synthèse supérieure, est exprimée par la métaphysique extrême-orientale comme la distinction du « Non-Être » et de l’ « Être » ; elle n’est pas moins nette dans la doctrine hindoue, comme le veut d’ailleurs l’identité essentielle de la métaphysique pure sous la diversité des formes dont elle peut être revêtue.


Le Principe impersonnel, donc absolument universel, est désigné par Brahma ; la « personnalité divine », qui en est une détermination ou une spécification, impliquant un moindre degré d’universalité, a pour appellation la plus générale celle d’Ishwara. Brahma, dans son Infinité, ne peut être caractérisé par aucune attribution positive, ce qu’on exprime en disant qu’il est nirguna ou « au-delà de toute qualification », et encore nirvishêsha ou « au-delà de toute distinction » ; par contre Ishwara est dit saguna ou « qualifié », ou savishêsha ou « conçu distinctement » parce qu’il peut recevoir de telles attributions, qui s’obtiennent par une transposition analogique, dans l’universel, des diverses qualités ou propriétés des êtres dont il est le principe. Il est évident qu’on peut concevoir ainsi une indéfinité d’ « attributs divins », et que, d’ailleurs, on pourrait transposer, en l’envisageant dans son principe, n’importe quelle qualité ayant une existence positive ; du reste, chacun de ces attributs ne doit être considéré en réalité que comme une base ou un support pour la méditation d’un certain aspect de l’Etre universel. Ce que nous avons dit au sujet du symbolisme permet de se rendre compte de la façon dont l’incompréhension qui donne naissance à l’anthropomorphisme peut avoir pour résultat de faires des « attributs divins » autant de « dieux », c’est-à-dire d’entités conçues sur le type des êtres individuels, et auxquelles est prêtée une existence propre et indépendante. C’est là un des cas les plus évidents de l’ « idolâtrie », qui prend le symbole pour ce qui est symbolisé, et qui revêt ici la forme du « polythéisme » ; mais il est clair qu’aucune doctrine ne fut jamais polythéiste en elle-même et dans son essence, puisqu’elle ne pouvait le devenir que par une déformation profonde, qui ne se généralise d’ailleurs que bien plus rarement qu’on ne le croit vulgairement ; à vrai dire, nous ne connaissons même qu’un seul exemple certain de la généralisation de cette erreur, celui de la civilisation gréco-romaine, et encore y eut-il au moins quelques exceptions dans son élite intellectuelle. En Orient, où la tendance à l’anthropomorphisme n’existe point, à part des aberrations individuelles toujours possibles, mais rares et anormales, rien de semblable n’a jamais pu se produire ; cela étonnera sans doute bien des Occidentaux, que la connaissance exclusive de l’antiquité classique porte à vouloir découvrir partout des « mythes » et du « paganisme », mais c’est pourtant ainsi. Dans l’Inde, en particulier, une image symbolique représentant l’un ou l’autre des « attributs divins », et qui est appelée pratîka, n’est point une « idole », car elle n’a jamais été prise pour autre chose que ce qu’elle est réellement, un support de méditation et un moyen auxiliaire de réalisation, chacun pouvant d’ailleurs s’attacher de préférence aux symboles qui sont le plus en conformité avec ses dispositions personnelles.


(René Guénon, Introduction générale à l’étude des  doctrines hindoues, chap.VII : Shivaïsme et Vishnuïsme, Editions Trédaniel 1997, p.207-211)

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