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Publié par Abdoullatif

 Guenon-author-pg-image-1Ishwâraest envisagé sous une triplicité d’aspects qui constituent la Trimûrti ou « triple manifestation », et desquels dérivent d’autres aspects plus particuliers, secondaires par rapport à ceux-là. Brahmâ est Ishwâra en tant que principe producteur des êtres manifestés ; il est ainsi appelé parce qu’il est considéré comme le reflet direct, dans l’ordre de la manifestation, de Brahma, le Principe suprême. Il faut remarquer, pour éviter toute confusion, que le mot Brahma est neutre, tandis que Brahmâ est masculin ; l’emploi, courant chez les orientalistes, de la forme Brahman, qui est commune aux deux genres, a le grave inconvénient de dissimuler cette distinction essentielle, qui est encore marquée parfois par des expressions comme Para-Brahma ou le « suprême Brahma » et Apara-Brahma ou le « non-suprême Brahma ». Les deux autres aspects constitutifs de la Trimurtî, qui sont complémentaires l’un de l’autre, sont Vishnu, qui est Ishwâra en tant que principe animateur et conservateur des êtres, et Shiva, qui est Ishwâra en tant que principe, non pas destructeur comme on le dit communément, mais plus exactement transformateur ; ce sont donc bien là des « fonctions universelles », et non des entités séparées et plus ou moins individualisées. Chacun, pour se placer, comme nous l’avons indiqué, au point de vue qui s’adapte le mieux à ses propres possibilités, pourra naturellement accorder la prépondérance à l’une ou l’autre de ces fonctions, et surtout, en raison de leur symétrie au moins apparente, des deux fonctions complémentaires de Vishnu et de Shiva : de là, la distinction du « Vishnuïsme » et du « Shivaïsme », qui ne sont point des « sectes » comme l’entendent les Occidentaux, d’ailleurs également légitimes et orthodoxes. Cependant, il convient d’ajouter que le Shivaïsme, qui est moins répandu que le Vishnuïsme et donne moins d’importance aux rites extérieurs, est en même temps plus élevé en un sens et conduit plus directement à la réalisation métaphysique pure : ceci se comprend sans peine, par la nature même du principe auquel il donne la prépondérance, car la « transformation », qui doit être entendue ici au sens rigoureusement étymologique, est le passage « au-delà de la forme », qui n’apparaît comme une destruction que du point de vue spécial et contingent de la manifestation ; c’est le passage du manifesté au non-manifesté, par lequel s’opère le retour à l’immutabilité éternelle du Principe suprême, hors de laquelle rien ne saurait d’ailleurs exister qu’en mode illusoire.


Chacun des « aspects divins » est regardé comme doué d’une puissance ou énergie propre, qui est appelée shakti, et qui est représentée symboliquement sous une forme féminine : la shakti de Brahmâ est Saraswatî, celle de Vishnu est Lakshmî, celle de Shiva est Parvatî. Soit parmi les Shaïvas, soit parmi les Vaïshnavas, certains s’attachent particulièrement à la considération des shaktis, et sont pour cette raison appelés shâktas. De plus, chacun des principes dont nous venons de parler peut être encore envisagé sous une pluralité d’aspects plus particularisés, et de chacun d’eux dérivent aussi d’autres aspects secondaires, dérivation qui est le plus souvent écrite comme une filiation symbolique. Nous ne pouvons évidemment développer ici toutes ces conceptions, d’autant plus que notre but n’est pas précisément d’exposer les doctrines elles-mêmes, mais seulement d’indiquer dans quel esprit on doit les étudier si l’on veut arriver à les comprendre.


Les Shaïvas et les Vaïshnavas ont les uns et les autres, dans l’ensemble d’écrits traditionnels qui est désigné collectivement sous le nom de smriti, leurs livres propres, Purânas et Tantras, qui correspondent plus particulièrement à leurs tendances respectives. Ces tendances s’y affirment notamment dans la doctrine des Avatâras ou « manifestations divines » ; cette doctrine, qui est étroitement liée à la conception des doctrines cosmiques, mériterait toute une étude spéciale, que nous ne pouvons songer à aborder présentement. Nous ajouterons simplement, pour conclure sur la question du Shivaïsme et du Vishnuïsme, que, quelle que soit la voie que chacun choisit comme la plus conforme à sa propre nature, le but final auquel elle tend, pourvu qu’elle soit strictement orthodoxe, est toujours le même : c’est une réalisation effective d’ordre métaphysique, qui pourra seulement être plus ou moins immédiate, et aussi plus ou moins complète, suivant les conditions particulières et l’étendue des possibilités intellectuelles de chaque être humain.


(René Guénon, Introduction générale à l’étude des  doctrines hindoues, chap.VII : Shivaïsme et Vishnuïsme, Editions Trédaniel 1997, p.207-211)

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