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Publié par Abdoullatif

Dante-Alighieri-copie-1.jpgLa question, pour Aroux, s’est posée ainsi : Dante fut-il catholique ou albigeois ? Pour d’autres, elle semble plutôt se poser en ces termes : fut-il chrétien ou païen (3) ? Pour notre part, nous ne pensons pas qu’il faille se placer à un tel point de vue, car l’ésotérisme véritable est tout autre chose que la religion extérieure, et, s’il a quelques rapports avec celle-ci, ce ne peut être qu’en tant qu’il trouve dans les formes religieuses un mode d’expression symbolique ; peu importe, d’ailleurs, que ces formes soient celles de telle ou telle religion, puisque ce dont il s’agit est l’unité doctrinale essentielle qui se dissimule derrière leur apparente diversité. C’est pourquoi les anciens initiés participaient indistinctement à tous les cultes extérieurs, suivant les coutumes établies dans les divers pays où il se trouvaient ; et c’est aussi parce qu’il voyait cette unité fondamentale, et non par l’effet d’un « syncrétisme » superficiel, que Dante a employé indifféremment, selon les cas, un langage emprunté soit au christianisme, soit à l’antiquité-greco romaine. La métaphysique pure n’est ni païenne ni chrétienne, elle est universelle ; les mystères antiques n’étaient pas du paganisme, mais ils se superposaient à celui-ci (4) ; et de même, au moyen âge, il y eut des organisations dont le caractère était initiatique et non religieux, mais qui prenaient leur base dans le catholicisme. Si Dante a appartenu à certaines de ces organisations, comme cela nous semble incontestable, ce n’est donc point une raison pour le déclarer « hérétique » ; ceux qui pensent ainsi se font du moyen âge une idée fausse ou incomplète, ils n’en voient pour ainsi dire que l’extérieur, parce que, pour tout le reste, il n’est plus rien dans le monde moderne qui puisse leur servir de terme de comparaison.

Si tel fut le caractère réel de toutes les organisations initiatiques, il n’y eut que deux cas où l’accusation d’ « hérésie » pu être portée contre certaines d’entres elles ou contre quelques-uns de leurs membres, et cela pour cacher d’autres griefs beaucoup mieux fondés ou tout au moins plus vrais, mais qui ne pouvaient être formulés ouvertement. Le premier de ces deux cas est celui où certains initiés ont pu se livrer à des divulgations inopportunes, risquant de jeter le trouble dans les esprits non préparés à la connaissance des vérités supérieures, et aussi de provoquer des désordres au point de vue social ; les auteurs de semblables divulgations avaient le tort de créer eux-mêmes une confusion entre les deux ordres ésotérique et exotérique, confusion qui, en somme, justifiait suffisamment le reproche d’ « hérésie » ; et ce cas s’est présenté à diverses reprises dans l’Islam (5) où pourtant les écoles ésotériques ne rencontrent normalement aucune hostilité de la part des autorités religieuses et juridiques qui représentent l’exotérisme. Quant au second cas, c’est celui où la même accusation fut simplement prise comme prétexte par un pouvoir politique pour ruiner des adversaires qu’il estimait plus redoutables qu’ils étaient plus difficiles à atteindre par les moyens ordinaires ; la destruction de l’Ordre du Temple en est l’exemple le plus célèbre, et cet évènement a un rapport direct avec le sujet de la présente étude.

 

(3) Cf. Arturo Reghini, l’Allegoria esoterica di Dante, dans le Nuovo Patto, septembre-novembre 1921, pp. 541-548.

(4) : Nous devons même dire que nous préférerions un autre mot à celui de « paganisme », imposé par un long usage, mais qui ne fut, à l’origine, qu’un terme de mépris appliqué à la religion gréco-romaine lorsque celle-ci, au dernier degré de sa décadence, se trouva réduite à l’état de simple « superstition » populaire.

(5) : Nous faisons notamment allusion à l’exemple célèbre d’El-Hallâj, mis à mort à Baghdad en l’an 309 de l’Hégire (921 de l’ère chrétienne), et dont la mémoire est vénérée par ceux-là même qui estiment qu’il fut condamné justement pour ses divulgations imprudentes.

 

(René Guénon, L’ésotérisme de Dante, chap.I : sens apparent et sens caché)

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