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Publié par Abdoullatif

Homme-et-son-devenir-selon-le-vedanta.jpgEn ce qui concerne l’état du Yogî, qui, par la Connaissance, est « délivré dans la vie » (jîvan-mukta) et a réalisé l’« Identité Suprême », nous citerons encore Shankarâchârya (1), et ce qu’il en dit, montrant les possibilités les plus hautes auxquelles l’être peut atteindre, servira en même temps de conclusion à cette étude.

« Le Yogî, dont l’intellect est parfait, contemple toutes choses comme demeurant en lui-même (dans son propre « Soi », sans aucune distinction de l’extérieur et l’intérieur), et ainsi, par l’oeil de la Connaissance (Jnâna-chakshus, expression qui pourrait être rendue assez exactement par « intuition intellectuelle »), il perçoit (ou plutôt conçoit, non rationnellement ou discursivement, mais par une prise de conscience directe et un « assentiment » immédiat) que toute chose est Âtmâ.

« Il connaît que toutes les choses contingentes (les formes et les autres modalités de la manifestation) ne sont pas autres qu’Âtmâ (dans leur principe), et que hors d’Âtmâ il n’est rien, « les choses différant simplement (suivant une parole du Vêda) en désignation, accident et nom, comme les ustensiles terrestres reçoivent divers noms, quoique ce soient seulement différentes formes de terre » (2) ; et ainsi il perçoit (ou conçoit, dans le même sens que ci-dessus) que lui-même est toutes choses (car il n’y a aucune chose qui soit un être autre que lui-même ou que son propre « Soi ») (3).

« Quand les accidents (formels et autres, comprenant la manifestation subtile aussi bien que la manifestation grossière) sont supprimés (n’existant qu’en mode illusoire, de telle sorte qu’ils ne sont véritablement rien au regard du Principe), le Muni (pris ici comme synonyme de Yogî) entre, avec tous les êtres (en tant qu’ils ne sont plus distingués de lui-même), dans l’Essence qui pénètre tout (et qui est Âtmâ) (4).

« Il est sans qualités (distinctes) et sans action (5) ; impérissable (akshara, non sujet à la dissolution, qui n’a de prise que sur le multiple), sans volition (appliquée à un acte défini ou à des circonstances déterminées) ; plein de Béatitude, immuable, sans forme ; éternellement libre et pur (ne pouvant être contraint ni atteint ou affecté en quelque façon que ce soit par un autre que lui-même, puisque cet autre n’existe pas, ou du moins n’a qu’une existence illusoire, tandis que lui-même est dans la réalité absolue).

« Il est comme l’Éther (Âkâsha), qui est répandu partout (sans différenciation), et qui pénètre simultanément l’extérieur et l’intérieur des choses (6) ; il est incorruptible, impérissable ; il est le même dans toutes choses (aucune modification n’affectant son identité), pur, impassible, inaltérable (dans son immutabilité essentielle).


« Il est (selon les termes mêmes du Vêda) « le Suprême Brahma, qui est éternel, pur, libre, seul (dans Sa perfection absolue), incessamment rempli de Béatitude, sans dualité, Principe (inconditionné) de toute existence, connaissant (sans que cette Connaissance implique aucune distinction de sujet et d’objet, ce qui serait contraire à la « non-dualité »), et sans fin ».

« Il est Brahma, après la possession duquel il n’y a rien à posséder ; après la jouissance de la Béatitude duquel il n’y a point de félicité qui puisse être désirée ; et après l’obtention de la Connaissance duquel il n’y a point de connaissance qui puisse être obtenue.

« Il est Brahma, lequel ayant été vu (par l’oeil de la Connaissance), aucun objet n’est contemplé ; avec lequel étant identifié, aucune modification (telle que la naissance ou la mort) n’est éprouvée ; lequel étant perçu (mais non cependant comme un objet perceptible par une faculté quelconque), il n’y a plus rien à percevoir (puisque toute connaissance distinctive est dès lors dépassée et comme annihilée).

« Il est Brahma, qui est répandu partout, dans tout (puisqu’Il n’y a rien hors de Lui et que tout est nécessairement contenu dans Son Infinité) (7) : dans l’espace intermédiaire, dans ce qui est au-dessus et dans ce qui est au-dessous (c’est-à-dire dans l’ensemble des trois mondes) ; le véritable, plein de Béatitude, sans dualité, indivisible et éternel.

 

1 — Âtmâ-Bodha. — Réunissant ici différents passages de ce traité, nous ne nous astreindrons pas, dans ces extraits, à suivre rigoureusement l’ordre du texte ; d’ailleurs, en général, la suite logique des idées ne peut être exactement la même dans un texte sanskrit et dans une traduction en une langue occidentale, en raison des différences qui existent entre certaines « façons de penser » et sur lesquelles nous avons insisté en d’autres occasions.

2 — Voir Chhândogya Upanishad, 6e Prapâthaka, 1er Khanda, shrutis 4 à 6.

3 — Notons à ce propos qu’Aristote, dans le Περι Ψυχης, déclare expressément que « l’âme est tout ce qu’elle connaît » ; on peut voir là l’indication d’un rapprochement assez net, à cet égard, entre la doctrine aristotélicienne et les doctrines orientales, malgré les réserves qu’impose toujours la différence des points de vue ; mais cette affirmation, chez Aristote et ses continuateurs, semble être demeurée purement théorique. Il faut donc admettre que les conséquences de cette idée de l’identification par la connaissance, en ce qui concerne la réalisation métaphysique, sont demeurées tout à fait insoupçonnées des Occidentaux, à l’exception, comme nous l’avons déjà dit, de certaines écoles proprement initiatiques, n’ayant aucun point de contact avec tout ce qui porte habituellement le nom de « philosophie ».

4 — « Au-dessus de tout est le Principe, commun à tout, contenant et pénétrant tout, dont l’Infinité est l’attribut propre, le seul par lequel on puisse Le désigner, car Il n’a pas de nom propre » (Tchoang-tseu, ch. XXV ; traduction du P. Wieger, p. 437).

5 — Il est « Ce par quoi tout est manifesté, mais qui n’est soi-même manifesté par rien », suivant un texte que nous avons déjà cité précédemment (Kêna Upanishad, 1er Khanda, shrutis 5 à 9).

6 — L’exclusion de toute conception panthéiste est ici réitérée ; en présence d’affirmations aussi nettes, on a peine à s’expliquer certaines erreurs d’interprétation qui ont cours en Occident.

7 — Ce mot marû, dérivé de la racine mri, « mourir », désigne toute région stérile, entièrement dépourvue d’eau, et plus spécialement un désert de sable, dont l’aspect uniforme peut être pris comme support de la méditation, pour évoquer l’idée de l’indifférenciation principielle.

 

(René Guénon, L'Homme et son devenir selon le Vedantâ, dernier chapitre : L’état spirituel du Yogî : l’« Identité Suprême »).

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