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Publié par Abdoullatif

RG 1Nous avons voulu surtout montrer ici comment l’application des données traditionnelles permet de résoudre les questions qui se posent actuellement de la façon la plus immédiate, d’expliquer l’état présent de l’humanité terrestre, et en même temps de juger selon la vérité, et non selon des règles conventionnelles ou des préférences sentimentales, tout ce qui constitue proprement la civilisation moderne. Nous n’avons d’ailleurs pas eu la prétention d’épuiser le sujet, de le traiter dans tous ses détails, ni d’en développer complètement tous les aspects sans en négliger aucun ; les principes dont nous nous inspirons constamment nous obligent du reste à présenter des vues essentiellement synthétiques, et non pas analytiques comme celles du savoir « profane » ; mais ces vues, précisément parce qu’elles sont synthétiques, vont beaucoup plus loin dans le sens d’une véritable explication qu’une analyse quelconque, qui n’a guère en réalité qu’une simple valeur descriptive. En tout cas, nous pensons en avoir dit assez pour permettre, à ceux qui sont capables de comprendre, de tirer eux-mêmes, de ce que nous avons exposé, au moins une partie des conséquences qui y sont contenues implicitement ; et ils doivent être bien persuadés que ce travail leur sera autrement profitable qu’une lecture qui ne laisserait aucune place à la réflexion et à la méditation, pour lesquelles, tout au contraire, nous avons voulu seulement fournir un point de départ approprié, un appui suffisant pour s’élever au-dessus de la vaine multitude des opinions individuelles.

 

Il nous reste à dire quelques mots de ce que nous pourrions appeler la portée pratique d’une telle étude ; cette portée, nous pourrions la négliger ou nous en désintéresser si nous nous étions tenu dans la doctrine métaphysique pure, par rapport à laquelle toute application n’est que contingente et accidentelle ; mais, ici, c’est précisément des applications qu’il s’agit. Celles-ci ont d’ailleurs, en dehors de tout point de vue pratique, une double raison d’être : elles sont les conséquences légitimes des principes, le développement normal d’une doctrine qui, étant une et universelle, doit embrasser tous les ordres de réalité sans exception ; et, en même temps, elles sont aussi, pour certains tout au moins, un moyen préparatoire pour s’élever à une connaissance supérieure, ainsi que nous l’avons expliqué à propos de la « science sacrée ». Mais, en outre, il n’est pas interdit, quand on est dans le domaine des applications, de les considérer aussi en elles-mêmes et dans leur valeur propre, pourvu qu’on ne soit jamais amené par là à perdre de vue leur rattachement aux principes ; ce danger est très réel, puisque c’est de là que résulte la dégénérescence qui a donné naissance à la « science profane », mais il n’existe pas pour ceux qui savent que tout dérive et dépend entièrement de la pure intellectualité, et que ce qui n’en procède pas consciemment ne peut être qu’illusoire. Comme nous l’avons déjà répété bien souvent, tout doit commencer par la connaissance ; et ce qui semble être le plus éloigné de l’ordre pratique se trouve être pourtant le plus efficace dans cet ordre même, car c’est ce sans quoi, là aussi bien que partout ailleurs, il est impossible de rien accomplir qui soit réellement valable, qui soit autre chose qu’une agitation vaine et superficielle. C’est pourquoi, pour revenir plus spécialement à la question qui nous occupe présentement, nous pouvons dire que, si tous les hommes comprenaient ce qu’est vraiment le monde moderne, celui-ci cesserait aussitôt d’exister, car son existence, comme celle de l’ignorance et de tout ce qui est limitation, est purement négative : il n’est que par la négation de la vérité traditionnelle et supra-humaine. Ce changement se produirait ainsi sans aucune catastrophe, ce qui semble à peu près impossible par toute autre voie ; avons-nous donc tort si nous affirmons qu’une telle connaissance est susceptible de conséquences pratiques véritablement incalculables ? Mais, d’un autre côté, il paraît malheureusement bien difficile d’admettre que tous arrivent à cette connaissance, dont la plupart des hommes sont certainement plus loin qu’ils ne l’ont jamais été ; il est vrai que cela n’est nullement nécessaire, car il suffit d’une élite peu nombreuse, mais assez fortement constituée pour donner une direction à la masse, qui obéirait à ses suggestions sans même avoir la moindre idée de son existence ni de ses moyens d’action ; la constitution effective de cette élite est-elle encore possible en Occident ? Nous n’avons pas l’intention de revenir sur tout ce que nous avons eu déjà l’occasion d’exposer ailleurs en ce qui concerne le rôle de l’élite intellectuelle dans les différentes circonstances que l’on peut envisager comme possibles pour un avenir plus ou moins imminent. Nous nous bornerons donc à dire ceci : quelle que soit la façon dont s’accomplit le changement qui constitue ce qu’on peut appeler le passage d’un monde à un autre, qu’il s’agisse d’ailleurs de cycles plus ou moins étendus, ce changement, même s’il a les apparences d’une brusque rupture, n’implique jamais une discontinuité absolue, car il y a un enchaînement causal qui relie tous les cycles entre eux. L’élite dont nous parlons, si elle parvenait à se former pendant qu’il en est temps encore, pourrait préparer le changement de telle façon qu’il se produise dans les conditions les plus favorables, et que le trouble qui l’accompagnera inévitablement soit en quelque sorte réduit au minimum ; mais, même s’il n’en est pas ainsi, elle aura toujours une autre tâche, plus importante encore, celle de contribuer à la conservation de ce qui doit survivre au monde présent et servir à l’édification du monde futur. Il est évident qu’on ne doit pas attendre que la descente soit finie pour préparer la remontée, dès lors qu’on sait que cette remontée aura lieu nécessairement, même si l’on ne peut éviter que la descente aboutisse auparavant à quelque cataclysme ; et ainsi, dans tous les cas, le travail effectué ne sera pas perdu : il ne peut l’être quant aux bénéfices que l’élite en retirera pour elle-même, mais il ne le sera pas non plus quant à ses résultats ultérieurs pour l’ensemble de l’humanité.

 

Maintenant, voici comment il convient d’envisager les choses : l’élite existe encore dans les civilisations orientales, et, en admettant qu’elle s’y réduise de plus en plus devant l’envahissement moderne, elle subsistera quand même jusqu’au bout, parce qu’il est nécessaire qu’il en soit ainsi pour garder le dépôt de la tradition qui ne saurait périr, et pour assurer la transmission de tout ce qui doit être conservé. En Occident, par contre, l’élite n’existe plus actuellement ; on peut donc se demander si elle s’y reformera avant la fin de notre époque, c’est-à-dire si le monde occidental, malgré sa déviation, aura une part dans cette conservation et cette transmission ; s’il n’en est pas ainsi, la conséquence en sera que sa civilisation devra périr tout entière, parce qu’il n’y aura plus en elle aucun élément utilisable pour l’avenir, parce que toute trace de l’esprit traditionnel en aura disparu. La question, ainsi posée, peut n’avoir qu’une importance très secondaire quant au résultat final ; elle n’en présente pas moins un certain intérêt à un point de vue relatif, que nous devons prendre en considération dès lors que nous consentons à tenir compte des conditions particulières de la période dans laquelle nous vivons. En principe, on pourrait se contenter de faire remarquer que ce monde occidental est, malgré tout, une partie de l’ensemble dont il semble s’être détaché depuis le début des temps modernes, et que, dans l’ultime intégration du cycle, toutes les parties doivent se retrouver d’une certaine façon ; mais cela n’implique pas forcément une restauration préalable de la tradition occidentale, car celle-ci peut être conservée seulement à l’état de possibilité permanente dans sa source même, en dehors de la forme spéciale qu’elle a revêtue à tel moment déterminé. Nous ne donnons d’ailleurs ceci qu’à titre d’indication, car, pour le comprendre pleinement, il faudrait faire intervenir la considération des rapports de la tradition primordiale et des traditions subordonnées, ce que nous ne pouvons songer à faire ici. Ce serait là le cas le plus défavorable pour le monde occidental pris en lui-même, et son état actuel peut faire craindre que ce cas ne soit celui qui se réalise effectivement ; cependant, nous avons dit qu’il y a quelques signes qui permettent de penser que tout espoir d’une meilleure solution n’est pas encore perdu définitivement.

 

Il existe maintenant, en Occident, un nombre plus grand qu’on ne croit d’hommes qui commencent à prendre conscience de ce qui manque à leur civilisation ; s’ils en sont réduits à des aspirations imprécises et à des recherches trop souvent stériles, si même il leur arrive de s’égarer complètement, c’est parce qu’ils manquent de données réelles auxquelles rien ne peut suppléer, et parce qu’il n’y a aucune organisation qui puisse leur fournir la direction doctrinale nécessaire. Nous ne parlons pas en cela, bien entendu, de ceux qui ont pu trouver cette direction dans les traditions orientales, et qui sont ainsi, intellectuellement, en dehors du monde occidental ; ceux-là, qui ne peuvent d’ailleurs représenter qu’un cas d’exception, ne sauraient aucunement être partie intégrante d’une élite occidentale ; ils sont en réalité un prolongement des élites orientales, qui pourrait devenir un trait d’union entre celles-ci et l’élite occidentale le jour où cette dernière serait arrivée à se constituer ; mais elle ne peut, par définition en quelque sorte, être constituée que par une initiative proprement occidentale, et c’est là que réside toute la difficulté. Cette initiative n’est possible que de deux façons : ou l’Occident en trouvera les moyens en lui-même, par un retour direct à sa propre tradition, retour qui serait comme un réveil spontané de possibilités latentes ; ou certains éléments occidentaux accompliront ce travail de restauration à l’aide d’une certaine connaissance des doctrines orientales, connaissance qui cependant ne pourra être absolument immédiate pour eux, puisqu’ils doivent demeurer occidentaux, mais qui pourra être obtenue par une sorte d’influence au second degré, s’exerçant à travers des intermédiaires tels que ceux auxquels nous faisions allusion tout à l’heure. La première de ces deux hypothèses est fort peu vraisemblable, car elle implique l’existence, en Occident, d’un point au moins où l’esprit traditionnel se serait conservé intégralement, et nous avons dit que, en dépit de certaines affirmations, cette existence nous paraît extrêmement douteuse ; c’est donc la seconde hypothèse qu’il convient d’examiner de plus près. Dans ce cas, il y aurait avantage, bien que cela ne soit pas d’une nécessité absolue, à ce que l’élite en formation pût prendre un point d’appui dans une organisation occidentale ayant déjà une existence effective ; or il semble bien qu’il n’y ait plus en Occident qu’une seule organisation qui possède un caractère traditionnel, et qui conserve une doctrine susceptible de fournir au travail dont il s’agit une base appropriée : c’est l’Église catholique. Il suffirait de restituer à la doctrine de celle-ci, sans rien changer à la forme religieuse sous laquelle elle se présente au dehors, le sens profond qu’elle a réellement en elle-même, mais dont ses représentants actuels paraissent n’avoir plus conscience, non plus que de son unité essentielle avec les autres formes traditionnelles ; les deux choses, d’ailleurs, sont inséparables l’une de l’autre. Ce serait la réalisation du Catholicisme au vrai sens du mot, qui, étymologiquement, exprime l’idée d’« universalité », ce qu’oublient un peu trop ceux qui voudraient n’en faire que la dénomination exclusive d’une forme spéciale et purement occidentale, sans aucun lien effectif avec les autres traditions ; et l’on peut dire que, dans l’état présent des choses, le Catholicisme n’a qu’une existence virtuelle, puisque nous n’y trouvons pas réellement la conscience de l’universalité ; mais il n’en est pas moins vrai que l’existence d’une organisation qui porte un tel nom est l’indication d’une base possible pour une restauration de l’esprit traditionnel dans son acception complète, et cela d’autant plus que, au moyen âge, elle a déjà servi de support à cet esprit dans le monde occidental. Il ne s’agirait donc, en somme, que d’une reconstitution de ce qui a existé avant la déviation moderne, avec les adaptations nécessaires aux conditions d’une autre époque ; et, si certains s’en étonnent ou protestent contre une semblable idée, c’est qu’ils sont eux-mêmes, à leur insu et peut-être contre leur gré, imbus de l’esprit moderne au point d’avoir complètement perdu le sens d’une tradition dont ils ne gardent que l’écorce. Il importerait de savoir si le formalisme de la « lettre », qui est encore une des variétés du « matérialisme » tel que nous l’avons entendu plus haut, a définitivement étouffé la spiritualité, ou si celle-ci n’est qu’obscurcie passagèrement et peut se réveiller encore dans le sein même de l’organisation existante ; mais c’est seulement la suite des événements qui permettra de s’en rendre compte.

 

Il se peut, d’ailleurs, que ces événements eux-mêmes imposent tôt ou tard, aux dirigeants de l’Église catholique, comme une nécessité inéluctable, ce dont ils ne comprendraient pas directement l’importance au point de vue de l’intellectualité pure ; il serait assurément regrettable qu’il faille, pour leur donner à réfléchir, des circonstances aussi contingentes que celles qui relèvent du domaine politique, considéré en dehors de tout principe supérieur ; mais il faut bien admettre que l’occasion d’un développement de possibilités latentes doit être fourni à chacun par les moyens qui sont le plus immédiatement à la portée de sa compréhension actuelle. C’est pourquoi nous dirons ceci : devant l’aggravation d’un désordre qui se généralise de plus en plus, il y a lieu de faire appel à l’union de toutes les forces spirituelles qui exercent encore une action dans le monde extérieur, en Occident aussi bien qu’en Orient ; et, du côté occidental, nous n’en voyons pas d’autres que l’Église catholique. Si celle-ci pouvait entrer par là en contact avec les représentants des traditions orientales, nous n’aurions qu’à nous féliciter de ce premier résultat, qui pourrait être précisément le point de départ de ce que nous avons en vue, car on ne tarderait sans doute pas à s’apercevoir qu’une entente simplement extérieure et « diplomatique » serait illusoire et ne pourrait avoir les conséquences voulues, de sorte qu’il faudrait bien en venir à ce par quoi on aurait dû normalement commencer, c’est-à-dire à envisager l’accord sur les principes, accord dont la condition nécessaire et suffisante serait que les représentants de l’Occident redeviennent vraiment conscients de ces principes, comme le sont toujours ceux de l’Orient. La véritable entente, redisons-le encore une fois, ne peut s’accomplir que par en haut et de l’intérieur, par conséquent dans le domaine que l’on peut appeler indifféremment intellectuel ou spirituel, car, pour nous, ces deux mots ont, au fond, exactement la même signification ; ensuite, et en partant de là, l’entente s’établirait aussi forcément dans tous les autres domaines, de même que, lorsqu’un principe est posé, il n’y a plus qu’à en déduire, ou plutôt à en « expliciter », toutes les conséquences qui s’y trouvent impliquées. Il ne peut y avoir à cela qu’un seul obstacle : c’est le prosélytisme occidental, qui ne peut se résoudre à admettre qu’on doit parfois avoir des « alliés » qui ne soient point des « sujets » ; ou, pour parler plus exactement, c’est le défaut de compréhension dont ce prosélytisme n’est qu’un des effets ; cet obstacle sera-t-il surmonté ? S’il ne l’était pas, l’élite, pour se constituer, n’aurait plus à compter que sur l’effort de ceux qui seraient qualifiés par leur capacité intellectuelle, en dehors de tout milieu défini, et aussi, bien entendu, sur l’appui de l’Orient ; son travail en serait rendu plus difficile et son action ne pourrait s’exercer qu’à plus longue échéance, puisqu’elle aurait à en créer elle-même tous les instruments, au lieu de les trouver tout préparés comme dans l’autre cas ; mais nous ne pensons nullement que ces difficultés, si grandes qu’elles puissent être, soient de nature à empêcher ce qui doit être accompli d’une façon ou d’une autre.

 

Nous estimons donc opportun de déclarer encore ceci : il y a dès maintenant, dans le monde occidental, des indices certains d’un mouvement qui demeure encore imprécis, mais qui peut et doit même normalement aboutir à la reconstitution d’une élite intellectuelle, à moins qu’un cataclysme ne survienne trop rapidement pour lui permettre de se développer jusqu’au bout. Il est à peine besoin de dire que l’Église aurait tout intérêt, quant à son rôle futur, à devancer en quelque sorte un tel mouvement, plutôt que de le laisser s’accomplir sans elle et d’être contrainte de le suivre tardivement pour maintenir une influence qui menacerait de lui échapper ; il n’est pas nécessaire de se placer à un point de vue très élevé et difficilement accessible pour comprendre que, en somme, c’est elle qui aurait les plus grands avantages à retirer d’une attitude qui, d’ailleurs, bien loin d’exiger de sa part la moindre compromission dans l’ordre doctrinal, aurait au contraire pour résultat de la débarrasser de toute infiltration de l’esprit moderne, et par laquelle, au surplus, rien ne serait modifié extérieurement. Il serait quelque peu paradoxal de voir le Catholicisme intégral se réaliser sans le concours de l’Église catholique, qui se trouverait peut-être alors dans la singulière obligation d’accepter d’être défendue, contre des assauts plus terribles que ceux qu’elle a jamais subis, par des hommes que ses dirigeants, ou du moins ceux qu’ils laissent parler en leur nom, auraient d’abord cherché à déconsidérer en jetant sur eux la suspicion la plus mal fondée ; et, pour notre part, nous regretterions qu’il en fût ainsi ; mais, si l’on ne veut pas que les choses en viennent à ce point, il est grand temps, pour ceux à qui leur situation confère les plus graves responsabilités, d’agir en pleine connaissance de cause et de ne plus permettre que des tentatives qui peuvent avoir des conséquences de la plus haute importance risquent de se trouver arrêtées par l’incompréhension ou la malveillance de quelques individualités plus ou moins subalternes, ce qui s’est vu déjà, et ce qui montre encore une fois de plus à quel point le désordre règne partout aujourd’hui. Nous prévoyons bien qu’on ne nous saura nul gré de ces avertissements, que nous donnons en toute indépendance et d’une façon entièrement désintéressée ; peu nous importe, et nous n’en continuerons pas moins, lorsqu’il le faudra, et sous la forme que nous jugerons convenir le mieux aux circonstances, à dire ce qui doit être dit. Ce que nous disons présentement n’est que le résumé des conclusions auxquelles nous avons été conduit par certaines « expériences » toutes récentes, entreprises, cela va sans dire, sur un terrain purement intellectuel ; nous n’avons pas, pour le moment tout au moins, à entrer à ce propos dans des détails qui, du reste, seraient peu intéressants en eux-mêmes ; mais nous pouvons affirmer qu’il n’est pas, dans ce qui précède, un seul mot que nous ayons écrit sans y avoir mûrement réfléchi. Qu’on sache bien qu’il serait parfaitement inutile de chercher à opposer à cela des arguties philosophiques que nous voulons ignorer ; nous parlons sérieusement de choses sérieuses, nous n’avons pas de temps à perdre dans des discussions verbales qui n’ont pour nous aucun intérêt, et nous entendons rester entièrement étranger à toute polémique, à toute querelle d’école ou de parti, de même que nous refusons absolument de nous laisser appliquer une étiquette occidentale quelconque, car il n’en est aucune qui nous convienne ; que cela plaise ou déplaise à certains, c’est ainsi, et rien ne saurait nous faire changer d’attitude à cet égard.

 

Nous devons maintenant faire entendre aussi un avertissement à ceux qui, par leur aptitude à une compréhension supérieure, sinon par le degré de connaissance qu’ils ont effectivement atteint, semblent destinés à devenir des éléments de l’élite possible. Il n’est pas douteux que l’esprit moderne, qui est véritablement « diabolique » dans tous les sens de ce mot, s’efforce par tous les moyens d’empêcher que ces éléments, aujourd’hui isolés et dispersés, parviennent à acquérir la cohésion nécessaire pour exercer une action réelle sur la mentalité générale ; c’est donc à ceux qui ont déjà, plus ou moins complètement, pris conscience du but vers lequel doivent tendre leurs efforts, de ne pas s’en laisser détourner par les difficultés, quelles qu’elles soient, qui se dresseront devant eux. Pour ceux qui n’en sont pas encore arrivés au point à partir duquel une direction infaillible ne permet plus de s’écarter de la vraie voie, les déviations les plus graves sont toujours à redouter ; la plus grande prudence est donc nécessaire, et nous dirions même volontiers qu’elle doit être poussée jusqu’à la méfiance, car l’« adversaire », qui jusqu’à ce point n’est pas définitivement vaincu, sait prendre les formes les plus diverses et parfois les plus inattendues. Il arrive que ceux qui croient avoir échappé au « matérialisme » moderne sont repris par des choses qui, tout en paraissant s’y opposer, sont en réalité du même ordre ; et, étant donnée la tournure d’esprit des Occidentaux, il convient, à cet égard, de les mettre plus particulièrement en garde contre l’attrait que peuvent exercer sur eux les « phénomènes » plus ou moins extraordinaires ; c’est de là que proviennent en grande partie toutes les erreurs « néo-spiritualistes », et il est à prévoir que ce danger s’aggravera encore, car les forces obscures qui entretiennent le désordre actuel trouvent là un de leurs plus puissants moyens d’action. Il est même probable que nous ne sommes plus très loin de l’époque à laquelle se rapporte cette prédiction évangélique que nous avons déjà rappelée ailleurs : « Il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes, qui feront de grands prodiges et des choses étonnantes, jusqu’à séduire, s’il était possible, les élus eux-mêmes. » Les « élus », ce sont, comme le mot l’indique, ceux qui font partie de l’« élite » entendue dans la plénitude de son véritable sens, et d’ailleurs, disons-le à cette occasion, c’est pourquoi nous tenons à ce terme d’« élite » en dépit de l’abus qui en est fait dans le monde « profane » ; ceux-là, par la vertu de la « réalisation » intérieure à laquelle ils sont parvenus, ne peuvent plus être séduits, mais il n’en est pas de même de ceux qui, n’ayant encore en eux que des possibilités de connaissance, ne sont proprement que des « appelés » ; et c’est pourquoi l’Évangile dit qu’il y a « beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ». Nous entrons dans un temps où il deviendra particulièrement difficile de « distinguer l’ivraie du bon grain », d’effectuer réellement ce que les théologiens nomment le « discernement des esprits », en raison des manifestations désordonnées qui ne feront que s’intensifier et se multiplier, et aussi en raison du défaut de véritable connaissance chez ceux dont la fonction normale devrait être de guider les autres, et qui aujourd’hui ne sont trop souvent que des « guides aveugles ». On verra alors si, dans de pareilles circonstances, les subtilités dialectiques sont de quelque utilité, et si c’est une « philosophie », fût-elle la meilleure possible, qui suffira à arrêter le déchaînement des « puissances infernales » ; c’est là encore une illusion contre laquelle certains ont à se défendre, car il est trop de gens qui, ignorant ce qu’est l’intellectualité pure, s’imaginent qu’une connaissance simplement philosophique, qui, même dans le cas le plus favorable, est à peine une ombre de la vraie connaissance, est capable de remédier à tout et d’opérer le redressement de la mentalité contemporaine, comme il en est aussi qui croient trouver dans la science moderne elle-même un moyen de s’élever à des vérités supérieures, alors que cette science n’est fondée précisément que sur la négation de ces vérités. Toutes ces illusions sont autant de causes d’égarement ; bien des efforts sont par là dépensés en pure perte, et c’est ainsi que beaucoup de ceux qui voudraient sincèrement réagir contre l’esprit moderne sont réduits à l’impuissance, parce que, n’ayant pas su trouver les principes essentiels sans lesquels toute action est absolument vaine, ils se sont laissé entraîner dans des impasses dont il ne leur est plus possible de sortir.

 

Ceux qui arriveront à vaincre tous ces obstacles, et à triompher de l’hostilité d’un milieu opposé à toute spiritualité, seront sans doute peu nombreux ; mais, encore une fois, ce n’est pas le nombre qui importe, car nous sommes ici dans un domaine dont les lois sont tout autres que celles de la matière. Il n’y a donc pas lieu de désespérer ; et, n’y eût-il même aucun espoir d’aboutir à un résultat sensible avant que le monde moderne ne sombre dans quelque catastrophe, ce ne serait pas encore une raison valable pour ne pas entreprendre une œuvre dont la portée réelle s’étend bien au-delà de l’époque actuelle. Ceux qui seraient tentés de céder au découragement doivent penser que rien de ce qui est accompli dans cet ordre ne peut jamais être perdu, que le désordre, l’erreur et l’obscurité ne peuvent l’emporter qu’en apparence et d’une façon toute momentanée, que tous les déséquilibres partiels et transitoires doivent nécessairement concourir au grand équilibre total, et que rien ne saurait prévaloir finalement contre la puissance de la vérité ; leur devise doit être celle qu’avaient adoptée autrefois certaines organisations initiatiques de l’Occident : Vincit omnia Veritas.

 

(René Guénon, La crise du monde moderne, chap. IX : Quelques conclusions).

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