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La tradition islamique est, en tant que « sceau de la Prophétie », la forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle humain actuel. Les formes traditionnelles qui ont précédé la forme islamique (Hindouisme, Taoïsme, Judaïsme, Christianisme,…) sont, dans leurs formulations régulières et orthodoxes, des reflets de la Lumière totale de l’Esprit-universel qui désigne Er-Rûh el-mohammediyah, le principe de la prophétie, salawâtu-Llâh wa salâmu-Hu ‘alayh.

René Guénon – La jonction des extrêmes.

René Guénon CaireCe que nous avons dit précédemment au sujet des rapports de l’élite initiatique et du peuple nous paraît appeler encore quelques précisions complémentaires pour ne laisser place à aucune équivoque ; et tout d’abord, il ne faudrait pas se méprendre sur le sens de la « vulgarité » dont nous avons parlé à ce propos. En effet, si le mot « vulgaire », pris dans son acception originelle comme nous l’avons fait, est en somme synonyme de « populaire », il y a aussi une tout autre sorte de vulgarité, qui correspond plus réellement au sens péjoratif que lui donne le plus souvent le langage ordinaire, et la vérité est que cette dernière appartient plutôt à la « classe moyenne ».

 

Il y a là, pour donner un exemple qui fera immédiatement comprendre ce dont il s’agit, toute la différence que M. A. K. Coomaraswamy a fort bien marqué entre l’art « populaire » et l’art « bourgeois »(1), ou encore, si l’on veut, toute celle qui existe, pour les objets destinés à l’usage courant, entre les productions des artisans d’autrefois et celles de l’industrie moderne (2).

 

Cette remarque nous ramène aux Malâmatiyah, dont la désignation est dérivée du mot malâmah qui signifie « blâme » (3) ; que faut-il entendre au juste par là ? Ce n’est pas que leurs actions soient effectivement blâmables en elles-mêmes et au point de vue traditionnel, ce qui serait d’autant plus inconcevable que, bien loin de négliger les prescriptions de la loi sharaïte, ils s’appliquent au contraire tout spécialement à les enseigner autour d’eux, par leur exemple aussi bien que par leurs paroles. Seulement, leur façon d’agir, parce qu’elle ne se distingue en rien de celle du peuple (4), paraît blâmable aux yeux d’une certaine opinion, qui précisément est surtout celle de la « classe moyenne », ou des gens qui se considèrent comme « cultivés », suivant l’expression qui est si fort à la mode aujourd’hui ; la conception de la « culture » profane, sur laquelle nous nous sommes déjà expliqué en d’autres occasions (5), est en effet très caractéristique de la mentalité de cette « classe moyenne », à qui elle donne, par son « brillant » tout superficiel et illusoire, le moyen de dissimuler sa véritable nullité intellectuelle. Ces mêmes gens sont aussi ceux qui se plaisent à invoquer la « coutume » en toute circonstance ; et il va de soi que les Malâmatiyah, ou ceux qui, dans d’autres traditions, se comportent comme eux, ne sauraient être nullement disposés à tenir compte de cette « coutume » dépourvue de toute signification et de toute valeur spirituelle, ni par conséquent à se soucier d’une « opinion » qui n’estime que des apparences derrière lesquelles il n’y a rien (6). Ce n’est certes pas là que l’« esprit », ou l’élite qui le représente, peut trouver un point d’appui, car toutes ces choses ne reflètent absolument rien de spirituel, et elles seraient bien plutôt la négation de toute spiritualité ; là au contraire où il a son reflet, alors même que celui-ci est inversé comme l’est nécessairement tout reflet, il a aussi par là même son « support » normal, qu’il s’agisse du corps dans l’ordre individuel ou du peuple dans l’ordre social.

 

(1) Voir notamment De la « mentalité primitive », dans le nº d’août-septembre-octobre 1939 des Études Traditionnelles. — Rappelons aussi, d’autre part, l’emploi que Dante fait du mot « vulgaire » dans son traité De vulgari eloquentia et notamment son expression de vulgare illustre (Voir Nouveaux Aperçus sur le langage secret de Dante, dans le n° de juillet 1932 du Voile d’Isis).

(2) En effet, l’industrie moderne est bien l’œuvre propre de la « classe moyenne », qui l’a créée et qui la dirige, et c’est pour cela même que ses produits ne peuvent satisfaire que des besoins dont toute spiritualité est exclue, conformément à la conception de la « vie ordinaire », cela nous semble trop évident pour qu’il y ait lieu d’y insister davantage.

(3) On les appelle aussi ahlul-malâmah, littéralement les « gens du blâme », c’est-à-dire ceux qui s’exposent à être blâmés.

(4) La loi exotérique elle-même peut être dite « vulgaire » si l’on prend ce mot au sens de « commune », en ce qu’elle s’applique à tous indistinctement ; d’ailleurs, n’y a-t-il pas de nos jours, et un peu partout, trop de gens qui croient faire preuve de « distinction » en s’abstenant d’accomplir les rites traditionnels ?

(5) Voir Aperçus sur l’Initiation, ch. XXXIII.

(6) Voir chapitre IV : La coutume contre la tradition.

 

C’est précisément, comme nous l’avons déjà dit, parce que le point le plus haut se reflète au point le plus bas qu’on peut dire que les extrêmes se rejoignent ; nous avons rappelé à ce propos la comparaison qui peut être faite avec ce qui se produit à la fin d’un cycle, et c’est là encore une question qui demande un peu plus d’explications. Il faut bien remarquer, en effet, que le « redressement » par lequel s’opère le retour du point le plus bas au point le plus haut est proprement « instantané », c’est-à-dire qu’il est en réalité intemporel, ou mieux, pour ne pas nous restreindre à la considération des conditions spéciales de notre monde, hors de toute durée, ce qui implique un passage par le non-manifesté : c’est ce qui constitue l’« intervalle » (sandhyâ), qui, suivant la tradition hindoue, existe toujours entre deux cycles ou deux états de manifestation. S’il en était autrement, l’origine et la fin ne pourraient pas coïncider dans le Principe, s’il s’agit de la totalité de la manifestation, ni se correspondre si l’on envisage seulement des cycles particuliers ; d’ailleurs, en raison de l’« instantanéité » de ce passage, il ne se produit en réalité par là aucune solution de continuité, et c’est ce qui permet de parler véritablement d’une jonction des extrêmes, bien que le point de jonction échappe forcément à tout moyen d’investigation plus ou moins extérieur, parce qu’il se situe en dehors de la série des modifications successives qui constituent la manifestation (7).

 

C’est pour cette raison que tout changement d’état est dit ne pouvoir s’accomplir que dans l’obscurité (8), la couleur noire étant, dans sa signification supérieure, le symbole du non-manifesté ; mais, dans sa signification inférieure, cette même couleur noire symbolise aussi l’indistinction de la pure potentialité ou de la materia prima (9) ; et, ici encore, ces deux aspects, bien qu’ils ne doivent aucunement être confondus, se correspondent cependant analogiquement et s’associent d’une certaine façon, suivant le point de vue sous lequel on envisage les choses. Toute « transformation » apparaît comme une « destruction » quand on la considère au point de vue de la manifestation ; et ce qui est en réalité un retour à l’état principiel semble, s’il est vu extérieurement et du côté « substantiel », n’être qu’un « retour au chaos », de même que l’origine, bien que procédant immédiatement du Principe, prend sous le même rapport l’apparence d’une « sortie du chaos » (10) D’ailleurs, comme tout reflet est nécessairement une image de ce qui a été reflété, l’aspect inférieur peut être considéré comme représentant dans son ordre relatif l’aspect supérieur, à la condition, bien entendu, de ne pas oublier d’observer en cela l’application du « sens inverse » ; et ceci, qui est vrai des rapports de l’esprit avec le corps, ne l’est pas moins de ceux de l’élite avec le peuple.

 

(7) Nous nous proposons de revenir sur ce point au sujet du symbolisme de la « chaîne des mondes ».

(8) Voir Aperçus sur l’initiation, ch. XXVI.

(9) Voir plus loin Les deux nuits.

(10) Dans le symbolisme alchimique, toute « transmutation » présuppose le passage par un état d’indifférenciation qui est représenté par la couleur noire, et qui peut également être envisagé sous ces deux aspects.

 

L’existence du peuple, ou de ceux qui se confondent en apparence avec lui, est suivant le langage courant lui-même, une existence « obscure » ; et, pour ce qui est du peuple, cette expression, sans que ceux qui l’emploient en aient sans doute conscience, ne fait en somme que traduire le caractère inhérent au rôle « substantiel » qui est le sien dans l’ordre social : c’est à ce point de vue, nous ne dirons pas l’indistinction totale de la materia prima, mais du moins l’indistinction relative de ce qui remplit la fonction de materia à un certain niveau. Il en est tout autrement pour l’initié qui vit parmi le peuple et sans s’en distinguer extérieurement : comme aussi celui qui dissimule sa sagesse sous les apparences non moins « ténébreuses » de la folie il peut, outre les avantages de divers genres qu’il y trouve, voir dans cette obscurité même de son existence comme une image des « ténèbres d’en haut » (11). On peut encore tirer de là une autre conséquence : si les initiés occupant les rangs les plus élevés dans la hiérarchie spirituelle ne prennent aucune part visible aux événements qui se déroulent en ce monde, c’est avant tout parce qu’une telle action « périphérique » serait incompatible avec la position « centrale » qui est la leur ; s’ils se tiennent entièrement à l’écart de toute distinction « mondaine », c’est évidemment parce qu’ils en connaissent l’inanité ; mais, en outre, on peut dire que, s’ils consentaient à sortir ainsi de l’obscurité, leur extérieur, par là même, ne correspondrait plus véritablement à leur intérieur, si bien qu’il en résulterait, si cela était possible, une sorte de désharmonie dans leur être même ; mais le degré spirituel qu’ils ont atteint, excluant forcément une telle supposition, exclut dès lors aussi la possibilité qu’ils y consentent effectivement (12). Il va de soi, d’ailleurs, que ce dont il s’agit ici n’a rien de commun au fond avec l’« humilité », et que les êtres dont nous parlons sont bien au delà du domaine sentimental auquel celle-ci appartient essentiellement ; mais c’est encore là un cas où des choses extérieurement semblables peuvent procéder de raisons totalement différentes en réalité(13).

 

(11) Ceci peut être rapproché aussi de ce que nous avons dit ailleurs du sens supérieur de l’anonymat (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. IX) : celui-ci est également « obscurité » pour l’individu, mais, en même temps, il représente l’affranchissement de la condition individuelle et en est même une conséquence nécessaire, puisque le nom et la forme (nâma-rûpa) sont strictement constitutifs de l’individualité comme telle.

(12) On pourrait encore se souvenir à ce propos de ce que nous avons exposé ailleurs sur le « rejet des pouvoirs » (Aperçus sur l’initiation, ch. XXII) ; en effet, ces « pouvoirs », bien que d’un ordre différent, ne sont pas moins contraires à l’« obscurité » que ce dont nous venons de parler.

(13) Il ne s’agit pas de contester que l’humilité puisse être considérée comme une vertu au point de vue exotérique et plus spécialement religieux (lequel comprend, bien entendu, celui des mystiques) ; mais, au point de vue initiatique, ni l’humilité ni l’orgueil qui en est corrélatif ne peuvent plus avoir de sens pour celui qui a dépassé le domaine des oppositions.

 

Pour en revenir au point qui nous concerne surtout présentement, nous dirons encore ceci : le « noir plus noir que le noir » (nigrum nigro nigrius), suivant l’expression des hermétistes, est assurément, quand on le prend dans son sens le plus immédiat et en quelque sorte le plus littéral, l’obscurité du chaos ou les « ténèbres inférieures » ; mais il est aussi et par la même, suivant ce que nous venons d’expliquer, un symbole naturel des « ténèbres supérieures » (14). De même que le « non-agir » est véritablement la plénitude de l’activité, ou que le « silence » contient en lui-même tous les sons dans leur modalité parâ ou non-manifestée, ces « ténèbres supérieures » sont en réalité la Lumière qui surpasse toute lumière, c’est-à-dire, au delà de toute manifestation et de toute contingence, l’aspect principiel de la lumière elle-même ; et c’est là, et là seulement, que s’opère en définitive la véritable jonction des extrêmes.

 

(14) Des expressions comme celles de « têtes noires » ou de « visages noirs », qui se rencontrent dans diverses traditions, présentent aussi un double sens comparable à celui-là à certains égards ; peut-être aurons-nous quelque jour l’occasion de revenir sur cette question.

 

(René Guénon, La jonction des extrêmes, « Etudes Traditionnelles » mai 1946, repris dans le recueil posthume Initiation et Réalisation spirituelle, chap. XXIX)

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