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Publié par Abdoullatif

RG 1Le rapprochement que nous avons indiqué entre le symbolisme du cœur et celui de l’« Œuf du Monde » nous conduit encore à signaler, en ce qui concerne la « seconde naissance », un aspect autre que celui sous lequel nous l’avons envisagée précédemment : c’est celui qui la présente comme la naissance d’un principe spirituel au centre de l’individualité humaine, qui, comme on le sait, est précisément figuré par le cœur. A vrai dire, ce principe réside bien toujours au centre de tout être (1), mais, dans un cas tel que celui de l’homme ordinaire, il n’y est en somme que d’une façon latente, et, quand on parle de « naissance », on entend proprement par là le point de départ d’un développement effectif ; et c’est bien en effet ce point de départ qui est déterminé ou tout au moins rendu possible par l’initiation. En un sens, l’influence spirituelle qui est transmise par celle-ci s’identifiera donc au principe même dont il s’agit ; en un autre sens, et si l’on tient compte de la préexistence de ce principe dans l’être, on pourra dire qu’elle a pour effet de le « vivifier » (non pas en lui-même, bien entendu, mais par rapport à l’être dans lequel il réside), c’est-à-dire en somme de rendre « actuelle » sa présence qui n’était tout d’abord que potentielle ; et, de toute façon, il est évident que le symbolisme de la naissance peut s’appliquer également dans l’un et l’autre cas.

 

(1) Voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. III.

 

Maintenant, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que, en vertu de l’analogie constitutive du « macrocosme » et du « microcosme », ce qui est contenu dans l’« Œuf du Monde » (et il est à peine besoin de souligner le rapport évident de l’œuf avec la naissance ou le début du développement d’un être ) est réellement identique à ce qui est aussi contenu symboliquement dans le cœur (2) : il s’agit de ce « germe » spirituel qui, dans l’ordre macrocosmique, est, ainsi que nous l’avons déjà dit, désigné par la tradition hindoue comme Hiranyagarbha ; et ce « germe », par rapport au monde au centre duquel il se situe, est proprement l’Avatâra primordial (3). Or, le lieu de la naissance de l’Avatâra, aussi bien que de ce qui y correspond au point de vue « microcosmique », est précisément représenté par le cœur, identifié aussi à cet égard à la « caverne », dont le symbolisme initiatique se prêterait à des développements que nous ne pouvons songer à entreprendre ici ; c’est ce qu’indiquent très nettement des textes tels que celui-ci : « Sache que cet Agni, qui est le fondement du monde éternel (principiel), et par lequel celui-ci peut être atteint, est caché dans la caverne (du cœur) » (4). On pourrait peut-être objecter que, ici comme d’ailleurs en beaucoup d’autres cas, l’Avatâra est expressément désigné comme Agni, tandis qu’il est dit d’autre part que c’est Brahmâ qui s’enveloppe dans l’« Œuf du Monde », appelé pour cette raison Brahmânda, pour y naître comme Hiranyagarbha ; mais, outre que les différents noms ne désignent en réalité que divers aspects ou attributs divins, qui sont toujours forcément en connexion les uns avec les autres, et non point des « entités » séparées, il y a lieu de se souvenir plus spécialement que Hiranyagarbha est caractérisé comme un principe de nature lumineuse, donc ignée (5), ce qui l’identifie bien véritablement à Agni lui-même (6).

 

(2) Un autre symbole qui a à cet égard avec le cœur une relation similaire à celle de l’œuf est le fruit, au centre duquel se trouve également le germe qui représente ce dont il s’agit ici ; kabbalistiquement, ce germe est figuré par la lettre iod, qui est, dans l’alphabet hébraïque, le principe de toutes les autres lettres.

(3) Il ne s’agit pas ici des Avatâras particuliers qui se manifestent au cours des différentes périodes cycliques, mais de ce qui est en réalité, et dès le commencement, le principe même de tous les Avatâras, de même que, au point de vue de la tradition islamique, Er-Rûh el-muhammadiyah est le principe de toutes les manifestations prophétiques, et que ce principe est à l’origine même de la création. – Nous rappellerons que le mot Avatâra exprime proprement la « descente » d’un principe dans le domaine de la manifestation, et aussi, d’autre part, que le nom de « germe » est appliqué au Messie dans de nombreux textes bibliques.

(4) Katha Upanishad, 1er Valli, shruti 14.

(5) Le feu (Têjas) contient en lui-même les deux aspects complémentaires de lumière et de chaleur.

(6) Cette raison s’ajoute d’ailleurs encore à la position « centrale » de Hiranyagarbha pour le faire assimiler symboliquement au soleil.

 

Pour passer de là à l’application « microcosmique », il suffit de rappeler l’analogie qui existe entre le pinda, embryon subtil de l’être individuel, et le Brahmânda ou l’« Œuf du Monde » (7) ; et ce pinda, en tant que « germe » permanent et indestructible de l’être, s’identifie par ailleurs au « noyau d’immortalité » qui est appelé luz dans la tradition hébraïque (8). Il est vrai que, en général, le luz n’est pas indiqué comme situé dans le cœur, ou que du moins ce n’est là qu’une des différentes « localisations » dont il est susceptible, dans sa correspondance avec l’organisme corporel, et que ce n’est pas celle qui se rapporte au cas le plus habituel ; mais elle ne s’en trouve pas moins exactement, parmi les autres, là ou le luz est en relation immédiate avec la « seconde naissance ». En effet, ces « localisations », qui sont aussi en rapport avec la doctrine hindoue des chakras ou centres subtils de l’être humain, se réfèrent à autant de conditions de celui-ci ou de phases de son développement spirituel, qui sont les phases mêmes de l’initiation effective : à la base de la colonne vertébrale, c’est l’état de « sommeil » où se trouve le luz chez l’homme ordinaire ; dans le cœur, c’est la phase initiale de sa « germination », qui est proprement la « seconde naissance » ; à l’œil frontal, c’est la perfection de l’état humain, c’est-à-dire la réintégration dans l’« état primordial » ; enfin, à la couronne de la tête, c’est le passage aux états supra-individuels, qui doit mener finalement jusqu’à l’« Identité Suprême ».

 

(7) Yathâ pinda tathâ Brahmânda (voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, pp. 143 et 191).

(8) Voir Le Roi du Monde, pp. 87-91. On peut noter aussi que l’assimilation de la « seconde naissance » à une « germination » du luz rappelle nettement la description taoïste du processus initiatique comme « endogénie de l’immortel ».

 

Nous ne pourrions insister davantage là-dessus sans entrer dans des considérations qui, se rapportant à l’examen détaillé de certains symboles particuliers, trouveraient mieux leur place dans d’autres études, car, ici, nous avons voulu nous tenir à un point de vue plus général, et nous n’avons envisagé de tels symboles, dans la mesure où cela était nécessaire, qu’à titre d’exemples ou d’« illustrations ». Il nous suffira donc d’avoir indiqué brièvement, pour terminer, que l’initiation, en tant que « seconde naissance », n’est pas autre chose au fond que l’« actualisation », dans l’être humain, du principe même qui, dans la manifestation universelle, apparaît comme l’« Avatâra éternel ».

 

[René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XLVIII : La naissance de l’Avatâra.]

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