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Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-1III

 

Il résulte de ce qui précède que l’homme peut, dès son existence terrestre, s’affranchir du domaine du Démiurge ou du Monde hylique, et que cet affranchissement s’opère par la Gnose, c’est-à-dire par la Connaissance intégrale. Remarquons d’ailleurs que cette Connaissance n’a rien de commun avec la science analytique et ne la suppose nullement ; c’est une illusion trop répandue de nos jours de croire qu’on ne peut arriver à la synthèse totale que par l’analyse ; au contraire, la science ordinaire est toute relative, et, limitée au Monde Hylique, elle n’existe pas plus que lui au point de vue universel.

 

D’autre part, nous devons aussi remarquer que les différents Mondes, ou, suivant l’expression généralement admise, les divers plans de l’Univers, ne sont point des lieux ou des régions, mais des modalités de l’existence ou des états d’être. Ceci permet de comprendre comment un homme vivant sur la terre peut appartenir en réalité, non plus au Monde hylique, mais au Monde psychique ou même au Monde pneumatique. C’est ce qui constitue la seconde naissance ; cependant, celle-ci n’est à proprement parler que la naissance au Monde psychique, par laquelle l’homme devient conscient sur deux plans, mais sans atteindre encore au Monde pneumatique, c’est-à-dire sans s’identifier à l’Esprit universel. Ce dernier résultat n’est obtenu que par celui qui possède intégralement la triple Connaissance, par laquelle il est délivré à tout jamais des naissances mortelles ; c’est ce qu’on exprime en disant que les Pneumatiques seuls sont sauvés. L’état des Psychiques n’est en somme qu’un état transitoire ; c’est celui de l’être qui est déjà préparé à recevoir la Lumière, mais qui ne la perçoit pas encore, qui n’a pas pris conscience de la Vérité une et immuable.

 

Lorsque nous parlons des naissances mortelles, nous entendons par là les modifications de l’être, son passage à travers des formes multiples et changeantes ; il n’y a là rien qui ressemble à la doctrine de la réincarnation telle que l’admettent les spirites et les théosophistes, doctrine sur laquelle nous aurons quelque jour l’occasion de nous expliquer. Le Pneumatique est délivré des naissances mortelles, c’est-à-dire qu’il est affranchi de la forme, donc du Monde démiurgique ; il n’est plus soumis au changement, et par suite, il est sans action ; c’est là un point sur lequel nous reviendrons plus loin. Le Psychique, au contraire, ne dépasse pas le Monde de la Formation, qui est désigné symboliquement comme le premier Ciel ou la sphère de la Lune ; de là, il revient au Monde terrestre, ce qui ne signifie pas qu’en réalité il prendra un nouveau corps sur la Terre, mais simplement qu’il doit revêtir de nouvelles formes, quelles qu’elles soient, avant d’obtenir la délivrance.

 

Ce que nous venons d’exposer montre l’accord, nous pourrions même dire l’identité réelle, malgré certaines différences dans l’expression, de la doctrine gnostique avec les doctrines orientales, et plus particulièrement avec le Védânta, le plus orthodoxe de tous les systèmes métaphysique fondés sur le Brahmanisme.

C’est pourquoi nous pouvons compléter ce que nous avons indiqué au sujet des divers états de l’être, en empruntant quelques citations au Traité de la Connaissance de l’Esprit de Sankarâtchârya.

 

« Il n’y a aucun autre moyen d’obtenir la délivrance complète et finale que la Connaissance ; c’est le seul instrument qui détache les liens des passions ; sans la Connaissance, la Béatitude ne peut être obtenue. »

 

« L’action n’est pas opposée à l’ignorance, elle ne peut l’éloigner ; mais la Connaissance dissipe l’ignorance, comme la Lumière dissipe les ténèbres. »

 

L’ignorance, c’est ici l’état de l’être enveloppé dans les ténèbres du Monde hylique, attaché à l’apparence illusoire de la Matière et aux distinctions individuelles ; par la Connaissance, qui n’est point du domaine de l’action, mais lui est supérieure, toutes ces illusions disparaissent, ainsi que nous l’avons dit précédemment.

 

« Quand l’ignorance qui naît des affections terrestres est éloignée, l’Esprit, par sa propre splendeur, brille au loin dans un état indivisé, comme le Soleil répand sa clarté lorsque le nuage est dispersé. »

 

Mais, avant d’en arriver à ce degré, l’être passe par un stade intermédiaire, celui qui correspond au Monde psychique ; alors, il croit être, non plus le corps matériel, mais l’âme individuelle, car toute distinction n’a pas disparu pour lui, puisqu’il n’est pas encore sorti du domaine du Démiurge.

 

S’imaginant qu’il est l’âme individuelle, l’homme devient effrayé, comme une personne qui prend par erreur un morceau de corde pour un serpent ; mais sa crainte est éloignée par la perception qu’il n’est pas l’âme, mais l’Esprit universel. »

 

(René Guénon, Le démiurge, Revue la Gnose, nov.1909, pseudonyme : Palingénius)

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