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Publié par Abdoullatif

thornhillLa philosophie moderne, qui n’est en somme tout d’abord qu’une expression « systématisée » de la mentalité générale, avant de réagir à son tour sur celle-ci dans une certaine mesure, a suivie une marche parallèle à celle-là : cela a commencé avec l’éloge cartésien du « bon sens » dont nous parlions plus haut, et qui est bien caractéristique à cet égard, car la « vie ordinaire » est assurément, par excellence, le domaine de ce soi-disant « bon sens », dit aussi « sens commun », aussi borné qu’elle et de la même façon ; puis, du rationalisme, qui n’est au fond qu’un aspect plus spécialement philosophique de l’ « humanisme », c'est-à-dire de la réduction de toutes choses à un point de vue exclusivement humain, on arrive peu à peu au matérialisme ou au positivisme : qu’on nie expressément, comme le premier, tout ce qui est au-delà du monde sensible, ou qu’on se contente, comme le second (qui pour cette raison aime à s’intituler aussi « agnosticisme », se faisant ainsi un titre de gloire de ce qui n’est en réalité que l’aveu d’une incurable ignorance) , de refuser de s’en occuper en le déclarant « inaccessible » ou « inconnaissable », le résultat, en fait, est exactement le même dans les deux cas, et il est bien celui-là même que nous venons de décrire.

 

Nous redirons encore ici que, chez la plupart, il ne s’agit naturellement que ce qu’on peut appeler un matérialisme ou un positivisme « pratique » , indépendant de toute théorie philosophique, qui est en effet et sera toujours chose fort étrangère à la majorité ; mais cela même n’en est que plus grave, non seulement parce qu’un tel état d’esprit acquiert par là une diffusion incomparablement plus grande, mais aussi parce qu’il est d’autant plus irrémédiable qu’il est plus irréfléchi et moins clairement conscient, car cela prouve qu’il a vraiment pénétré et comme imprégné toute la nature de l’individu.

 

Ce que nous avons déjà dit du matérialisme de fait et de la façon dont s’en accommodent des gens qui se croient pourtant « religieux » le montre assez ; et, en même temps, on voit par cet exemple que, au fond, la philosophie proprement dite n’a pas toute l’importance que certains voudraient lui attribuer, ou que du moins elle en a surtout en tant qu’elle peut être considérée comme « représentative » d’une certaine mentalité, plutôt comme agissant effectivement et directement sur celle-ci ; du reste une conception philosophique quelconque pourrait-elle avoir le moindre succès si elle ne répondait à quelques-unes des tendances prédominantes de l’époque où elle est formulée ?

 

Nous ne voulons pas dire par là que les philosophes ne jouent pas, tout comme d’autres, leur rôle dans la déviation moderne, ce qui serait certainement exagéré, mais seulement que ce rôle est plus restreint en fait qu’on ne serait tenté de le supposer à première vue, et assez différent de ce qu’il peut sembler extérieurement ; d’ailleurs, d’une façon tout à fait générale, ce qui est le plus apparent est toujours, suivant les lois mêmes qui régissent la manifestation, une conséquence plutôt qu’une cause, un aboutissement plutôt qu’un point de départ (1), et, en tout cas, ce n’est jamais là qu’il faut chercher ce qui agit de manière vraiment efficace dans un ordre plus profond, qu’il s’agisse en cela d’une action s’exerçant dans un sens normal et légitime, ou bien du contraire comme dans le cas dont nous parlons présentement.

 

Le mécanisme et le matérialisme eux-mêmes n’ont pu acquérir une influence généralisée qu’en passant du domaine philosophique au domaine scientifique ; ce qui se rapporte à ce dernier, ou ce qui se présente à tort ou à raison comme revêtu de ce caractère « scientifique », a en effet très certainement, pour des raisons diverses, beaucoup plus d’action que les théories philosophiques sur la mentalité commune, en laquelle il y a toujours une croyance au moins implicite à la vérité d’une « science » dont le caractère hypothétique lui échappe inévitablement, tandis que tout ce qui se qualifie de « philosophie » la laisse plus ou moins indifférente ; l’existence d’applications pratiques et utilitaires dans un cas, et leur absence dans l’autre, n’y est d’ailleurs sans doute pas entièrement étrangère.

 

(1) On pourrait dire encore, si l’on veut, que c’est un « fruit » plutôt qu’un « germe » ; le fait que le fruit lui-même contient de nouveaux germes indique que la conséquence peut à son tour jouer le rôle de cause à un autre niveau, conformément au caractère cyclique de la manifestation ; mais encore faut-il pour cela qu’elle passe en quelque sorte de l’ « apparent » au « caché ».

 

(René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps – Chap.XV : L’illusion de la « vie ordinaire », p.102-107).

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Clovis Simard 01/10/2012 13:51

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