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Publié par Abdoullatif

guenons 1932Ceci nous ramène justement à l’idée de la « vie ordinaire », dans laquelle il entre effectivement une assez forte dose de « pragmatisme » ; et ce que nous disons là est encore, bien entendu, tout à fait indépendant du fait que certain de nos contemporains ont voulu ériger le « pragmatisme » en système philosophique, ce qui n’a été rendu possible qu’en raison même de la tournure utilitaire qui est inhérente à la mentalité moderne et profane en général, et aussi parce que, dans l’état présent de déchéance intellectuelle, on en est arrivé à perdre complètement de vue la notion même de vérité, si bien que celle d’utilité ou de commodité a fini par s’y substituer entièrement.

 

Quoi qu’il en soit, dés lors qu’il est convenu que la « réalité » consiste exclusivement en ce qui tombe sous les sens, il est tout naturel que la valeur qu’on attribue à une chose quelconque ait en quelque sorte pour mesure sa capacité de produire des effets d’ordre sensible ; or il est évident que la « science », considérée, à la façon moderne, comme essentiellement solidaire de l’industrie, sinon même confondue plus ou moins complètement avec celle-ci, doit à cet égard occuper le premier rang, et que par là elle se trouve mêlée aussi étroitement que possible à cette « vie ordinaire » dont elle devient même ainsi un des principaux facteurs ; par contrecoup, les hypothèses sur lesquelles elle prétend se fonder, si gratuites et si injustifiées qu’elles puissent être, bénéficieront elles-mêmes de cette situation privilégiée aux yeux du vulgaire.

 

Il va de soi que, en réalité, les applications pratiques ne dépendent en rien de la vérité de ces hypothèses, et l’on peut d’ailleurs se demander ce que deviendrait une telle science, si nulle en tant que connaissance proprement dite, si on la séparait des applications auxquelles elle donne lieu ; mais, telle qu’elle est, c’est un fait qu’elle « réussit », et, pour l’esprit instinctivement utilitariste du « public » moderne, la « réussite » ou le « succès » devient comme une sorte de « critérium de la vérité », si tant est qu’on puisse encore parler ici de vérité en un sens quelconque.

 

Qu’il s’agisse d’ailleurs de n’importe quel point de vue, philosophique, scientifique ou simplement « pratique », il est évident que tout cela, au fond, ne représente qu’autant d’aspects divers d’une seule et même tendance, et aussi que cette tendance, comme toutes celles qui sont, au même titre, constitutives de l’esprit moderne, n’a certes pas pu se développer spontanément ; nous avons déjà eu assez souvent l’occasion de nous expliquer sur ce dernier point, mais ce sont là des choses sur lesquelles on se saurait jamais trop insister, et nous aurons encore à revenir dans la suite sur la place plus précise qu’occupe le matérialisme dans l’ensemble du « plan » suivant lequel s’effectue la déviation du monde moderne.

 

Bien entendu, les matérialistes eux-mêmes sont, plus que quiconque, parfaitement incapables de se rendre compte de ces choses et même d’en concevoir la possibilité, aveuglés qu’ils sont par leurs idées préconçues, qui leur ferme toute issue hors du domaine étroit où ils sont habitués à se mouvoir ; et sans doute en seraient-ils tout aussi étonnés qu’ils le seraient de savoir qu’il a existé et qu’il existe encore des hommes pour lesquels ce qu’ils appellent la « vie ordinaire » serait bien la chose la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer, puisqu’elle ne correspond à rien de ce qui se produit réellement dans leur existence. C’est pourtant ainsi, et, qui plus est, ce sont ces hommes qui doivent être regardés comme véritablement « normaux », tandis que les matérialistes, avec tout leur « bon sens » tant vanté et tout le « progrès » dont ils se considèrent fièrement comme les produits les plus « avancés », ne sont, au fond, que des êtres en qui certaines facultés se sont atrophiées au point d’être complètement abolies.

 

C’est d’ailleurs à cette condition seulement que le monde sensible peut leur apparaître comme un « système clos », à l’intérieur duquel ils se sentent en parfaite sécurité ; il nous reste à voir comment cette illusion peut, en un certain sens et dans une certaine mesure, être « réalisée » du fait du matérialisme lui-même ; mais nous verrons aussi plus loin comment, malgré cela, elle ne représente en quelque sorte qu’un état d’équilibre éminemment instable, et comment, au point même où les choses en sont actuellement, cette sécurité de la « vie ordinaire », sur laquelle a reposé jusqu’ici toute l’organisation extérieure du monde moderne, risque fort d’être troublée par des « interférences » inattendues

 

(René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps – Chap.XV : L’illusion de la « vie ordinaire », p.102-107).

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