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Publié par Abdoullatif

On s’étonne parfois qu’un même symbole puisse être pris en deux sens qui, apparemment tout au moins, sont directement opposés l’un à l’autre ; il ne s’agit pas simplement en cela, bien entendu, de la multiplicité de sens que, d’une façon générale, peut présenter tout symbole suivant le point de vue ou le niveau auquel on l’envisage, et qui fait d’ailleurs que le symbolisme ne peut jamais être « systématisé » en aucune façon,mais plus spécialement de deux aspects qui sont liés entre eux par un certain rapport de corrélation, prenant la forme d’une opposition, de telle sorte que l’un d’eux soit pour ainsi dire l’inverse ou le « négatif » de l’autre.

 

Pour le comprendre, il faut partir de la considération de la dualité comme présupposée par toute manifestation, et, par suite, comme la conditionnant dans tous ses modes, où elle doit toujours se retrouver sous une forme ou sous une autre (1) ; il est vrai que cette dualité est proprement un complémentarisme, et non pas une opposition ; mais deux termes qui sont en réalité complémentaires peuvent aussi, à un point de vue plus extérieur et plus contingent, apparaître comme opposés (2). Toute opposition n’existe comme telle qu’à un certain niveau, car il n’en peut être aucune qui soit irréductible ; à un niveau plus élevé, elle se résout en un complémentarisme, dans lequel ses deux termes se trouvent déjà conciliés et harmonisés, avant de rentrer finalement dans l’unité du principe commun dont ils procèdent l’un et l’autre.

 

(1) Comme il est des erreurs de langage qui se produisent assez fréquemment et qui ne sont pas sans avoir de graves inconvénients, il n’est pas inutile de préciser que « dualité » et « dualisme » sont deux choses tout à fait différentes : le dualisme (dont la conception cartésienne de l’ »esprit » et de la « matière » est un des exemples les plus connus) consiste proprement à considérer une dualité comme irréductible et à ne rien envisager au-delà, ce qui implique la négation du principe commun dont, en réalité, les deux termes de cette dualité procèdent par « polarisation ».

(2) Voir Le Symbolisme de la Croix, chap.VII.

 

On pourrait donc dire que le point de vue du complémentarisme est, en un certain sens, intermédiaire entre ces points de vue à sa raison d’être et sa valeur propre dans l’ordre auquel il s’applique bien que, évidemment, ils ne se situent pas au même degré de réalité ; ce qui importe est de savoir mettre chaque aspect à sa place hiérarchique, et de ne pas prétendre le transporter dans un domaine où il n’aurait plus aucune signification acceptable.

 

Dans ces conditions, on peut comprendre que le fait d’envisager dans un symbole deux aspects contraires n’a, en lui-même, rien que de parfaitement légitime, et que d’ailleurs la considération de l’un de ces aspects n’exclut nullement celle de l’autre, puisque chacun d’eux est également vrai sous un certain rapport, et que même, du fait de leur corrélation, leur existence est en quelque sorte solidaire. C’est donc une erreur, assez fréquente du reste, de penser que la considération respective de l’un et de l’autre de ces aspects doit être rapportée à des écoles se trouvant elles-mêmes en opposition (1) ; ici tout dépend simplement de la prédominance qui peut être attribuée à l’un par rapport à l’autre, ou parfois aussi de l’intention suivant laquelle le symbole peut être employé ,par exemple, comme élément intervenant dans certains rites, ou encore comme moyen de reconnaissance pour les membres de certaines organisations ; mais c’est là un point sur lequel nous allons avoir à revenir.

 

(1) Nous avons eu à relever notamment une erreur de ce genre au sujet de la figuration du swastika avec les branches dirigées de façon à indiquer deux sens de rotation opposés (Le Symbolisme de la Croix chap.X).

 

Ce qui montre bien que les deux aspects ne s’excluent point et sont susceptibles d’être envisagés simultanément, c’est qu’ils peuvent se trouver réunis dans une même figuration symbolique complexe ;à cet égard, il convient de remarquer, bien que nous ne puissions songer à développer ceci complètement, qu’une dualité, qui pourra être en opposition ou complémentarisme suivant le point de vue auquel on se placera, peut, quant à la situation de ses termes l’un par rapport à l’autre, se disposer dans un sens vertical ou dans un sens horizontal ; ceci résulte du schéma crucial du quaternaire, qui peut se décomposer en deux dualités, l’une verticale et l’autre horizontale. La dualité verticale peut être rapportée aux deux extrémités d’un axe, ou aux deux directions contraires suivant lesquelles cet axe, ou aux deux directions contraires suivant lesquelles cet axe peut être parcouru ; la dualité horizontale est celle de deux éléments qui se situent symétriquement de part et d’autre de ce même axe. Om peut donner comme exemple du premier cas les deux triangles du sceau de Salomon (et aussi tous les autres symboles de l’analogie qui se disposent suivant des schémas symétriques similaires), et comme exemple du second les deux serpents du caducée ; et l’on remarquera que c’est seulement dans la dualité verticale que les deux termes se distinguent nettement l’un de l’autre par leur position inverse, tandis que, dans la dualité horizontale, ils peuvent paraître tout à fait semblable ou équivalents quand on les envisage séparément, alors que pourtant leur signification n’est pas moins réellement contraire dans ce cas que dans l’autre. On peut dire encore que, dans l’ordre spatial, la dualité verticale est celle du haut et du bas, et la dualité horizontale celle de la droite et de la gauche ; cette observation semblera peut-être trop évidente, mais elle n’en a pas moins son importance, parce que, symboliquement (et ceci nous ramène à la valeur proprement qualitative des directions de l’espace), ces deux couples de termes sont eux-mêmes susceptibles d’applications multiples, dont il ne serait pas difficile de découvrir des traces jusque dans le langage courant, ce qui indique bien qu’il s’agit là de choses d’une portée très générale.

 

Tout cela étant posé en principe, on pourra sans peine en déduire certaines conséquences concernant ce qu’on pourrait appeler l’usage pratique des symboles ; mais, à cet égard, il faut faire intervenir tout d’abord une considération d’un caractère un peu particulier, celle du cas où les deux aspects contraires sont pris respectivement comme « bénéfique » et comme « maléfique ». Nous devons dire que nous employons ces deux expressions faute de mieux, comme nous l’avons déjà fait précédemment ; en effet, elles ont l’inconvénient de pouvoir faire supposer qu’il y a là quelque interprétation plus ou moins « morale », alors qu’en réalité il n’en est rien, et qu’elles doivent être entendues ici en un sens purement « technique ». De plus, il doit être bien compris aussi que la qualité « bénéfique » ou « maléfique » ne s’attache pas d’une façon absolue à l’un des deux aspects, puisqu’elle ne convient proprement qu’à une application spéciale, à laquelle il serait impossible de réduire indistinctement toute opposition quelle qu’elle soit, et qu’en tout cas elle disparaît nécessairement quand on passe du point de vue de l’opposition à celui du complémentarisme, auquel une telle considération est totalement étrangère.

 

Dans ces limites et en tenant compte de ces réserves, c’est là un point de vue qui a normalement sa place parmi les autres ; mais c’est aussi de ce point de vue même, ou plutôt des abus auxquels il donne lieu, que peut résulter, dans l’interprétation et l’usage du symbolisme, la subversion dont nous voulons parler plus spécialement ici, subversion constituant une des « marques » caractéristiques de ce qui, consciemment ou non, relève du domaine de la « contre-initiation » ou se trouve plus ou moins directement soumis à son influence.

 

(René Guénon – Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps – chap.XXX : Le renversement des symboles. P.197-200)

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