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Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-3Le titre de «Roi du Monde», pris dans son acception la plus élevée, la plus complète et en même temps la plus rigoureuse, s'applique proprement à Manu, le Législateur primordial et universel, dont le nom se retrouve, sous des formes diverses, chez un grand nombre de peuples anciens; rappelons seulement, à cet égard, le Mina ou Ménès des Égyptiens, le Menw des Celtes et le Minos des Grecs (1). Ce nom, d'ailleurs, ne désigne nullement un personnage historique ou plus ou moins légendaire ; ce qu'il désigne en réalité, c'est un principe, l'Intelligence cosmique qui réfléchit la Lumière spirituelle pure et formule la Loi (Dharma) propre aux conditions de notre monde ou de notre cycle d'existence; et il est en même temps l'archétype de l'homme considéré spécialement en tant qu'être pensant (en sanscrit mânava).

 

D'autre part, ce qu'il importe essentiellement de remarquer ici, c'est ce que ce principe peut être manifesté par un centre spirituel établi dans le monde terrestre, par une organisation chargée de conserver intégralement le dépôt de la tradition sacrée, d'origine «non humaine» (apaurushêya), par laquelle la Sagesse primordiale se communique à travers les âges à ceux qui sont capables de la recevoir. Le chef d'une telle organisation, représentant en quelque sorte Manu lui-même, pourra légitimement en porter le titre et les attributs; et même, par le degré de connaissance qu'il doit avoir atteint pour pouvoir exercer sa fonction, il s'identifie réellement au principe dont il est comme l'expression humaine, et devant lequel son individualité disparaît. Tel est bien le cas de l'Agarttha, si ce centre a recueilli, comme l'indique Saint-Yves, l'héritage de l'antique «dynastie solaire» (Sûrya-vansha) qui résidait jadis à Ayodhyâ (2), et qui faisait remonter son origine à Vaivaswata, le Manu du cycle actuel.

 

Saint-Yves, comme nous l'avons déjà dit, n'envisage pourtant pas le chef suprême de l'Agarttha comme «Roi du Monde»; il le présente comme «Souverain Pontife», et, en outre, il le place à la tête d'une «Église brâhmanique», désignation qui procède d'une conception un peu trop occidentalisée (3). Cette dernière réserve à part, ce qu'il dit complète, à cet égard, ce que dit de son côté M. Ossendowski; il semble que chacun d'eux n'ait vu que l'aspect qui répondait le plus directement à ses tendances et à ses préoccupations dominantes, car, à la vérité, il s'agit ici d'un double pouvoir, à la fois sacerdotal et royal. Le caractère «pontifical», au sens le plus vrai de ce mot, appartient bien réellement, et par excellence, au chef de la hiérarchie initiatique, et ceci appelle une explication: littéralement, le Pontifex est un «constructeur de ponts», et ce titre romain est en quelque sorte, par son origine, un titre «maçonnique» ; mais, symboliquement, c'est celui qui remplit la fonction de médiateur, établissant la communication entre ce monde et les mondes supérieurs (4). A ce titre, l'arc-en-ciel, le «pont céleste», est un symbole naturel du «pontificat»; et toutes les traditions lui donnent des significations parfaitement concordantes: ainsi, chez les Hébreux, c'est le gage de l'alliance de Dieu avec son peuple; en Chine, c'est le signe de l'union du Ciel et de la Terre; en Grèce, il représente Iris, la «messagère des Dieux»; un peu partout, chez les Scandinaves aussi bien que chez les Perses et les Arabes, en Afrique centrale et jusque chez certains peuples de l'Amérique du Nord, c'est le pont qui relie le monde sensible au suprasensible.

 

(1) Chez les Grecs, Minos était à la fois le Législateur des vivants et le Juge des morts ; dans la tradition hindoue, ces deux fonctions appartiennent respectivement à Manu et à Yama, mais ceux-ci d´ailleurs représentés comme frères jumeaux, ce qui indique qu´il s´agit du dédoublement d'un principe unique, envisagé sous deux aspects différents.

(2) Ce siège de la «dynastie solaire», si on l'envisage symboliquement, peut-être rapproché de la

«Citadelle solaire» des Rose-Croix, et sans doute aussi de la «Cité du Soleil» de Campanella.

(3) Cette dénomination d' «Église brâhmanique», en fait, n'a jamais été employée dans l'Inde, que par la secte hétérodoxe et toute moderne du Brahma-Samâj, née au début du XIXe siècle sous des influences européennes et spécialement protestantes, bientôt divisée en de multiples branches rivales, et aujourd'hui à peu près complètement éteinte; il est curieux de noter qu'un des fondateurs de cette secte fut le grand-père du poète Rabindranath Tagore.

(4) Saint Bernard dit que «le Pontife, comme l'indique l'étymologie de son nom, est une sorte de pont entre Dieu et l'homme» (Tractatus de Moribus et Officio episcoporum, III, 9). - Il y a dans l´Inde un terme qui est propre aux Jainas, et qui est le strict equivalent du Pontifex latin: c'est le mot Tîrthamkara, littéralement: «celui qui fait un gué ou un passage» ; le passage dont il s´agit est le chemin de la Délivrance (Moksha). Les Tîrthamkaras, sont au nombre de vingt-quatre, comme les vieillards de l´Apocalypse, qui, d'ailleurs, constituent aussi un Collège pontifical.

 

(René Guénon, Le Roi du Monde, chap.II : Royauté et Pontificat).

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