Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

René Guénon CaireD'autre part, l'union des deux pouvoirs sacerdotal et royal était représentée, chez les Latins, par un certain aspect du symbolisme de Janus, symbolisme extrêmement complexe et à significations multiples; les clefs d'or et d'argent figuraient, sous le même rapport, les deux initiations correspondantes (5). Il s'agit, pour employer la terminologie hindoue, de la voie des Brâhmanes et de celle des Kshatriyas ; mais, au sommet de la hiérarchie, on est au principe commun d'où les uns et les autres tirent leurs attributions respectives, donc au-delà de leur distinction, puisque là est la source de toute autorité légitime, dans quelque domaine qu'elle s'exerce; et les initiés de l'Agarttha sont ativarna, c'est-à-dire «au-delà des castes» (6).

 

Il y avait au moyen âge une expression dans laquelle les deux aspects complémentaires de l'autorité se trouvaient réunis d'une façon qui est bien digne de remarque: on parlait souvent, à cette époque, d'une contrée mystérieuse qu'on appelait le «royaume du prêtre Jean (7)». C'était le temps où ce qu'on pourrait désigner comme la «couverture extérieure» du centre en question se trouvait formé, pour une bonne part, par les Nestoriens (ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi à tort ou à raison) et les Sabéens (8); et, précisément, ces derniers se donnaient à eux-mêmes le nom de Mendayyeh de Yahia, c'est-à-dire «disciples de Jean». A ce propos, nous pouvons faire tout de suite une autre remarque: il est au moins curieux que beaucoup de groupes orientaux d'un caractère très fermé, des Ismaéliens ou disciples du «Vieux de la Montagne» aux Druses du Liban, aient pris uniformément, tout comme les Ordres de chevalerie occidentaux, le titre de «gardiens de la Terre Sainte». La suite fera sans doute mieux comprendre ce que cela peut signifier ; il semble que Saint-Yves ait trouvé un mot très juste, peut-être plus encore qu'il ne le pensait lui-même, quand il parle des «Templiers de l'Agarttha».

 

Pour qu'on ne s'étonne pas de l'expression de «couverture extérieure» que nous venons d'employer, nous ajouterons qu'il faut bien prendre garde à ce fait que l´Initiation chevaleresque était essentiellement une initiation de Kshatriyas ; c'est ce qui explique; entre autres choses, le rôle prépondérant qu'y joue le symbolisme de l'Amour (9).

 

Quoi qu'il en soit de ces dernières considérations, l´idée d'un personnage qui est prêtre et roi tout ensemble n'est pas une idée très courante en Occident, bien qu'elle se trouve, à l'origine même du Christianisme, représentée d'une façon frappante par les trois Roi-Mages ; même au moyen âge, le pouvoir suprême - selon les apparences extérieures tout au moins - était divisé entre la Papauté et l'Empire (10).

 

(5) A un autre point de vue, ces clefs son respectivement elle des «grands Mystères» et celle des «petits Mystéres». Dans certaines représentations de Janus, les deux pouvoirs sont aussi symbolisés par une clef et un sceptre.

(6) Remarquons à ce propos que l'organisation sociale du moyen âge occidental semble avoir été, en principe, calquée sur l'institution des castes: le clergé correspondait aux Brâhmanes, la noblesse aux Kshatriyas, le tiers état aux Vaishyas, et les serfs aux Shûdras.

(7) Il est notamment question du «prêtre Jean», vers l'époque de saint Louis, dans les voyages de Carpin et de Rubruquis. Ce qui complique les choses, c'est que, d'après certains, il y aurait eu jusqu'à quatre personnages portant ce titre: au Thibet (ou sur le Pamir), en Mongolie, dans l'Inde, et en Éthiopie (ce dernier mot ayant d'ailleurs un sens fort vague); mais il est probable qu'il ne s'agit là que de différents représentants d'un même pouvoir. On dit aussi que Gengis-Khan voulut attaquer le royaume du prêtre Jean, mais que celui-ci le repoussa en déchaînant la foudre contre ses armées. Enfin, depuis l'époque des invasions musulmanes, le prêtre Jean aurait cessé de se manifester, et il serait représenté extérieurement par le Dalaï-Lama.

(8) On a trouvé dans l'Asie centrale, et particulièrement dans la région du Turkestan, des croix nestoriennes qui sont exactement semblables comme forme aux croix de chevalerie, et dont en outre, portent en leur centre la figure du swastika. - D´autre part, il est à noter que les Nestoriens, dont les relations avec le Lamaïsme semblent incontestables, eurent une action évidente, bien qu'assez énigmatique, dans les débuts de l'Islam. Les Sabéens, de leur côté, exercèrent une grande influence sur le monde arabe au temps des Khalifes de Baghdad; on prétend aussi que c´est chez eux que s´étaient réfugiés, après un séjour en Perse, les derniers des néo-platoniciens.

(9) Nous avons déjà signalé cette particularité dans notre étude sur L´Ésotérisme de Dante.

(10) Dans la ancienne Rome, par contre, l´Imperator était en même temps Pontifex Maximus. -La théorie musulmane du Khalifat unit aussi les deux pouvoirs, au moins dans une certaine mesure, ainsi que la conception extrême-orientale du Wang (voir La Grande Triade, ch. XVII).

 

(René Guénon, Le Roi du Monde, chap.II : Royauté et Pontificat).

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article