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Publié par Abdoullatif

René Guénon 3M. Lasbax, disions-nous plus haut, n’a point le mépris du passé : non seulement il invoque volontiers, à l’appui de ses vues, les antiques traditions cosmogoniques de l’Orient, mais encore il lui arrive d’admettre la légitimité de spéculations dont il est de mode de ne parler que pour les tourner en dérision. C’est ainsi que, faisant allusion à la solidarité qui unit toutes les parties de l’Univers et aux rapports de l’humanité avec les astres, il déclare nettement que l’influence de ceux-ci sur celle-là est « si réelle que certains sociologues n’ont pas craint de créer, tant pour les sociétés animales que pour les sociétés humaines, une théorie exclusivement cosmogonique des migrations aussi bien que des phénomènes sociaux les plus complexes, rejoignant au terme suprême de la positivité les conceptions astrologiques que Comte attribuait dédaigneusement à la période métaphysique de sa loi des trois états » (p. 348). Cela est tout à fait vrai, et c’est un exemple de ces rapprochements dont nous avons indiqué l’existence ; mais il y a un certain mérite et même un certain courage à dire des choses, alors que tant d’autres, qui doivent pourtant savoir ce qu’il en est, gardent à ce sujet un silence obstiné. D’ailleurs, ce qui est vrai pour l’astrologie l’est aussi pour bien d’autres choses, et notamment pour l’alchimie ; nous sommes même surpris que M. Lasbax n’ait jamais fait mention de cette dernière, car il se trouve précisément que ses conceptions nous ont souvent fait penser à quelques théories des hermétistes du moyen âge ; mais il ne cite dans cet ordre d’idées que Paracelse et Van Helmont, et encore sur des points très spéciaux, se référant exclusivement à la physiologie, et sans paraître se douter de leur rattachement à une doctrine beaucoup plus générale.

 

Il faut renoncer à la conception courante d’après laquelle l’astrologie et l’alchimie n’auraient été que des stades inférieurs et rudimentaires de l’astronomie et de la chimie ; ces spéculations avaient en réalité une tout autre portée, elles n’étaient pas du même ordre que les sciences modernes avec lesquelles elles semblent présenter quelques rapports plus ou moins superficiels, et elles étaient avant tout des théories cosmologiques. Seulement, il faut bien dire que, si ces théories sont totalement incomprises de ceux qui les dénoncent comme vaines et chimériques, elles ne le sont guère moins de ceux qui, de nos jours, ont prétendu au contraire les défendre et les reconstituer, mais qui ne voient dans l’astrologie rien de plus qu’un « art divinatoire », et qui ne sont même pas capables de faire la distinction, qu’on faisait fort bien autrefois, entre la « chymie vulgaire » et la « philosophie hermétique ». Il faut donc, quand on veut faire des recherches sérieuses sur ces sortes de choses, se méfier grandement des interprétations proposées par les modernes occultistes, qui, malgré toutes leurs prétentions, ne sont dépositaires d’aucune tradition, et qui s’efforcent de suppléer par la fantaisie au savoir réel qui leur fait défaut. Cela dit, nous ne voyons pas pourquoi on s’abstiendrait de mentionner à l’occasion les conceptions des hermétistes, au même titre que n’importe quelles autres conceptions anciennes ; et ce serait même d’autant plus regrettable qu’elles donnent lieu à des rapprochements particulièrement frappants.

 

Ainsi pour prendre un exemple, M. Lasbax rappelle que Berzelius « avait formulé cette hypothèse hardie que l’explication dernière de toute réaction devait se ramener, en fin de compte, à un dualisme électrochimique : l’opposition des acides et des bases » (p. 188). Il eût été intéressant d’ajouter que cette idée n’appartenait pas en propre à Berzelius et que celui-ci n’avait fait que retrouver, peut-être à son insu, et en l’exprimant autrement, une ancienne théorie alchimique ; en effet, l’acide et la base représentent exactement, dans le domaine de la chimie ordinaire, ce que les alchimistes appelaient soufre et mercure, et qu’il ne faut pas confondre avec les corps qui portent communément ces mêmes noms. Ces deux principes, les mêmes alchimistes les désignaient encore, sous d’autres points de vue, comme le soleil et la lune, l’or et l’argent ; et leur langage symbolique en dépit de son apparente bizarrerie, était plus apte que tout autre à exprimer la correspondance des multiples dualités qu’ils envisageaient, et dont voici quelques-unes : « l’agent et le patient, le mâle et la femelle, la forme et la matière, le fixe et le volatil, le subtil et l’épais » [2]. Bien entendu, il n’y a pas d’identité entre toutes ces dualités, mais seulement correspondance et analogie, et l’emploi de cette analogie, familier à la pensée ancienne, fournissait le principe de certaines classifications qui ne sont à aucun degré assimilables à celles des modernes, et qu’on ne devrait peut-être même pas appeler proprement des classifications ; nous pensons notamment, à cet égard, aux innombrables exemples de correspondances qu’on pourrait relever dans les textes antiques de l’Inde, et surtout dans les Upanishads [3]. Il y a là l’indice d’une façon de penser qui échappe presque entièrement aux modernes, du moins en Occident : façon de penser essentiellement synthétique, comme nous l’avons dit, mais nullement systématique, et qui ouvre des possibilités de conception tout à fait insoupçonnée de ceux qui n’y sont point habitués.

 

En ce qui concerne ces dernières remarques, nous pensons être d’accord avec M. Lasbax, qui se fait des premiers âges de l’humanité terrestre une tout autre conception que celles qu’on rencontre ordinairement lorsqu’il s’agit de l’« homme primitif » conception beaucoup plus juste à notre avis, bien que nous soyons obligés de faire quelques restrictions, d’abord parce qu’il est des passages qui nous ont rappelé d’un peu trop près certaines théories occultistes sur les anciennes races humaines, et ensuite en raison du rôle attribué à l’affectivité dans la pensée antique, préhistorique si l’on veut. Aussi loin que nous pouvons remonter sûrement, nous ne trouvons aucune trace de ce rôle prépondérant ; nous trouverions même plutôt tout le contraire ; mais M. Lasbax déprécie volontiers l’intelligence au profit du sentiment, et cela, semble-t-il, pour deux raisons : d’une part l’influence de la philosophie bergsonienne, et, d’autre part, la préoccupation constante de revenir finalement au point de vue moral, qui est essentiellement sentimental. Même à ce dernier point de vue, c’est pourtant aller un peu loin que de voir dans l’intelligence une sorte de manifestation du principe mauvais ; en tout cas, c’est se faire une idée beaucoup trop restreinte de l’intelligence que de la réduire à la seule raison, et c’est pourtant ce que font d’ordinaire les « anti-intellectualistes ».

 

Notons à ce propos que c’est dans l’ordre sentimental que les dualités psychologiques sont le plus apparentes, et que ce sont exclusivement les dualités de cet ordre que traduit à sa façon la dualité morale du bien et du mal. Il est singulier que M. Lasbax ne se soit pas aperçu que l’opposition de l’égoïsme et de la sympathie équivaut, non point à une opposition entre intelligence et sentiment, mais bien à une opposition entre deux modalités du sentiment ; cependant, il insiste à chaque instant sur cette idée que les deux termes opposés, pour pouvoir entrer en lutte, doivent appartenir à un même ordre d’existence, ou, comme il le dit, « à un même plan ». Nous n’aimons pas beaucoup ce dernier mot, parce que les occultistes en ont usé et abusé, et aussi parce que l’image qu’il évoque tend à faire concevoir comme une superposition le rapport des différents degrés de l’existence, alors qu’il y a plutôt une certaine interpénétration. Quoi qu’il en soit, nous ne voyons guère, dans l’ordre intellectuel, qu’une seule dualité à envisager, celle du sujet connaissant et de l’objet connu ; et encore cette dualité, qu’on ne peut représenter comme une lutte, ne correspond-elle pour nous qu’à une phase ou à un moment de la connaissance, loin de lui être absolument essentielle ; nous ne pouvons insister ici sur ce point, et nous nous bornerons à dire que cette dualité disparaît comme toutes les autres dans l’ordre métaphysique, qui est le domaine de la connaissance intellectuelle pure. Toujours est-il que M. Lasbax, quand il veut trouver le type de ce qu’il regarde comme la dualité suprême, a naturellement recours à l’ordre sentimental, identifiant la « volonté bonne » à l’Amour et la « volonté mauvaise » à la Haine ; ces expressions anthropomorphiques, ou plus exactement « anthropopathiques », se comprennent surtout chez un théosophe mystique tel que Jacob Bœhme, pour qui, précisément, « l’Amour et la Colère sont les deux mystères éternels » ; mais c’est un tort que de prendre à la lettre ce qui n’est en vérité qu’un symbolisme assez spécial, d’ailleurs moins intéressant que le symbolisme alchimique dont Bœhme fait aussi usage en maintes circonstances.

 

[2] Dom A.-J. Pernéty, Dictionnaire mytho-hermétique (1758), art. Conjonction, p. 87.

[3] Voir en particulier la Chhândogya Upanishad.

 

[Cette étude n'a été incluse dans aucun des recueils posthumes de l'œuvre de R. Guénon : le travail fut écrit en 1921 pour La Revue de Philosophie, mais il n'y fut pas publié, ayant paru finalement dans les Etudes Traditionnelles (nos 429 a 431, Janvier-Juin 1972) par M. Vâlsan, grâce à l'amabilité de l'aîné des fils de l'auteur].

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