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Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-5La connaissance totale étant adéquate à la Possibilité universelle, il n’y a rien qui soit inconnaissable (7), ou, en d’autres termes, « il n’y a pas de choses inintelligibles, il y a seulement des choses actuellement incompréhensibles » (8), c’est-à-dire inconcevables, non point en elles-mêmes et absolument, mais seulement pour nous en tant qu’êtres conditionnés, c’est-à-dire limités, dans notre manifestation actuelle, aux possibilités d’un état déterminé. Nous posons ainsi ce qu’on peut appeler un principe d’« universelle intelligibilité », non pas comme on l’entend d’ordinaire, mais en un sens purement métaphysique, donc au delà du domaine logique, où ce principe, comme tous ceux qui sont d’ordre proprement universel (et qui seuls méritent vraiment d’être appelés principes), ne trouvera qu’une application particulière et contingente. Bien entendu, ceci ne postule pour nous aucun « rationalisme », tout au contraire, puisque la raison, essentiellement différente de l’intellect (sans la garantie duquel elle ne saurait d’ailleurs être valable), n’est rien de plus qu’une faculté spécifiquement humaine et individuelle ; il y a donc nécessairement, nous ne disons pas de l’« irrationnel » (9), mais du « supra-rationnel », et c’est là, en effet, un caractère fondamental de tout ce qui est véritablement d’ordre métaphysique : ce « supra-rationnel » ne cesse pas pour cela d’être intelligible en soi, même s’il n’est pas actuellement compréhensible pour les facultés limitées et relatives de l’individualité humaine (10).

 

Ceci entraîne encore une autre observation dont il y a lieu de tenir compte pour ne commettre aucune méprise : comme le mot « raison », le mot « conscience » peut être parfois universalisé, par une transposition purement analogique, et nous l’avons fait nous-même ailleurs pour rendre la signification du terme sanscrit Chit (11) ; mais une telle transposition n’est possible que lorsqu’on se limite à l’Être, comme c’était le cas alors pour la considération du ternaire Sachchidânanda. Cependant, on doit bien comprendre que, même avec cette restriction, la conscience ainsi transposée n’est plus aucunement entendue dans son sens propre, tel que nous l’avons précédemment défini, et tel que nous le lui conservons d’une façon générale : dans ce sens, elle n’est, nous le répétons, que le mode spécial d’une connaissance contingente et relative, comme est relatif et contingent l’état d’être conditionné auquel elle appartient essentiellement ; et, si l’on peut dire qu’elle est une « raison d’être » pour un tel état, ce n’est qu’en tant qu’elle est une participation, par réfraction, à la nature de cet intellect universel et transcendant qui est lui-même, finalement et éminemment, la suprême « raison d’être » de toutes choses, la véritable « raison suffisante » métaphysique qui se détermine elle-même dans tous les ordres de possibilités, sans qu’aucune de ces déterminations puisse l’affecter en quoi que ce soit. Cette conception de la « raison suffisante », fort différente des conceptions philosophiques ou théologiques où s’enferme la pensée occidentale, résout d’ailleurs immédiatement bien des questions devant lesquelles celle-ci doit s’avouer impuissante, cela en opérant la conciliation du point de vue de la nécessité et de celui de la contingence ; nous sommes ici, en effet, bien au-delà de l’opposition de la nécessité et de la contingence entendues dans leur acception ordinaire (12) ; mais quelques éclaircissements complémentaires ne seront peut-être pas inutiles pour faire comprendre pourquoi la question n’a pas à se poser en métaphysique pure.

 

7 — Nous rejetons donc formellement et absolument tout « agnosticisme », à quelque degré que ce soit ; on pourrait d’ailleurs demander aux « positivistes », ainsi qu’aux partisans de la fameuse théorie de l’« Inconnaissable » d’Herbert Spencer, ce qui les autorise à affirmer qu’il y a des choses qui ne peuvent pas être connues, et cette question risquerait fort de demeurer sans réponse, d’autant plus que certains semblent bien, en fait, confondre purement et simplement « inconnu » (c’est-à-dire en définitive ce qui leur est inconnu à eux-mêmes) et « inconnaissable » (voir Orient et Occident, 1e partie, ch. Ier, et La Crise du Monde moderne, p. 98).

8 — Matgioï, La Voie Métaphysique, p. 86.

9 — Ce qui dépasse la raison, en effet, n’est pas pour cela contraire à la raison, ce qui est le sens donné généralement au mot « irrationnel ».

10 — Rappelons à ce propos qu’un « mystère », même entendu dans sa conception théologique, n’est nullement quelque chose d’inconnaissable ou d’inintelligible, mais bien, suivant le sens étymologique du mot, et comme nous l’avons dit plus haut, quelque chose qui est inexprimable, donc incommunicable, ce qui est tout différent.

11 — L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIV.

12 — Disons d’ailleurs que la théologie, bien supérieure en cela à la philosophie, reconnaît du moins que cette opposition peut et doit être dépassée, alors même que sa résolution ne lui apparaît pas avec l’évidence qu’elle présente lorsqu’on l’envisage du point de vue métaphysique. Il faut ajouter que c’est surtout au point de vue théologique, et en raison de la conception religieuse de la « création », que cette question des rapports de la nécessité et de la contingence a revêtu tout d’abord l’importance qu’elle a gardée ensuite philosophiquement dans la pensée occidentale.

 

(René Guénon, Les Êtats multiples de l'Être, Chap. XVI : Connaissance et Conscience, p.91-95).

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