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Publié par Abdoullatif

Templiers-11.JPGParmi les attributions des ordres de chevalerie, et plus particulièrement des Templiers, une des plus connues, mais non des mieux comprises en général, est celle de « gardiens de la Terre sainte ». Assurément, si l’on s’en tient au sens le plus extérieur, on trouve une explication immédiate de ce fait dans la connexion qui existe entre l’origine de ces Ordres et les Croisades, car, pour les Chrétiens comme pour les Juifs, il semble bien que la « Terre sainte » ne désigne rien d’autre que la Palestine. Pourtant, la question devient plus complexe lorsqu’on s’aperçoit que diverses organisations orientales, dont le caractère initiatique n’est pas douteux, comme les Assacis et les Druses, ont pris également ce même titre de « gardiens de la Terre sainte ». Ici, en effet, il ne peut plus s’agir de la Palestine ; et il est d’ailleurs remarquable que ces organisations présentent un assez grand nombre de traits communs avec les ordres de chevalerie occidentaux, que même certaines d’entre elles aient été historiquement en relation avec ceux-ci. Que faut-il donc entendre en réalité par la « Terre sainte », et en quoi correspond exactement ce rôle de « gardiens » qui semble attaché à un genre d’initiation déterminé, que l’on peut appeler l’initiation « chevaleresque » en donnant à ce terme une extension plus grande qu’on ne le fait d’ordinaire, mais que les analogies existant entre les différentes formes de ce dont il s’agit suffiraient amplement à légitimer ?

 

Nous avons déjà montré ailleurs, et notamment dans notre étude sur Le Roi du Monde, que l’expression de « Terre sainte » a un certain nombre de synonymes : « Terre pure », « Terre des Saints », « Terre des Bienheureux », « Terre des Vivants », « Terre d’Immortalité », que ces désignations équivalentes se rencontrent dans les traditions de tous les peuples, et qu’elles s’appliquent toujours essentiellement à un centre spirituel dont la localisation dans une région déterminée peut d’ailleurs, suivant les cas, être entendue littéralement ou symboliquement ou à la fois dans l’un et l’autre sens. Toute « Terre sainte » est encore désignée par des expressions comme celles de « Centre du Monde » ou de « Cœur du Monde », et ceci demande quelques explications, car ces désignations uniformes, quoique diversement appliquées, pourraient facilement entraîner à certaines confusions.

 

1 — [Publié dans V. I., août-sept. 1929.]

 

Si nous considérons par exemple la tradition hébraïque, nous voyons qu’il est parlé, dans le Sepher Ietsirah, du « saint Palais » ou « Palais intérieur », qui est le véritable « Centre du Monde » au sens cosmogonique de ce terme ; et nous voyons aussi que ce « saint Palais » a son image dans le monde humain par la résidence en un certain lieu de la Shekinah, qui est la « présence réelle » de la Divinité (2). Pour le peuple d’Israël, cette résidence de la Shekinah était le Tabernacle (Mishkan), qui, pour cette raison, était considéré par lui comme le « Cœur du Monde » parce qu’il était effectivement le centre spirituel de sa propre tradition. Ce centre, d’ailleurs, ne fut pas tout d’abord un lieu fixe ; quand il s’agit d’un peuple nomade, comme c’était le cas son centre spirituel doit se déplacer avec lui, tout en demeurant cependant toujours le même au cours de ce déplacement. « La résidence de la Shekinah, dit M. Vulliaud, n’eut de fixité que le jour où le Temple fut construit, pour lequel David avait préparé l’or, l’argent, et tout ce qui était nécessaire à Salomon pour parachever l’ouvrage (3). Le Tabernacle de la Sainteté de Jehovah, la résidence de la Shekinah, est le Saint des Saints qui est le cœur du Temple, qui est lui-même le centre de Sion (Jérusalem), comme la sainte Sion est le centre de la Terre d’Israël, comme la Terre d’Israël est le centre du monde (4). On peut remarquer qu’il y a ici une série d’extensions donnée graduellement à l’idée du centre dans les applications qui en sont faites successivement, de sorte que l’appellation de « Centre du Monde » ou de « Cœur du Monde » est finalement étendue à la Terre d’Israël tout entière, en tant que celle-ci est considérée comme la « Terre sainte » ; et il faut ajouter que, sous le même rapport, elle reçoit aussi, entre autres dénominations, celle de « Terre des Vivants ». Il est parlé de la « Terre des Vivants comprenant sept terres », et M. Vulliaud observe que « cette Terre est Chanaan dans lequel il y avait sept peuples (5) », ce qui est exact au sens littéral, bien qu’une interprétation symbolique soit également possible. Cette expression de « Terre des Vivants » est exactement synonyme de « séjour d’immortalité », et la liturgie catholique l’applique au séjour céleste des élus, qui était en effet figuré par la Terre promise, puisque Israël, en pénétrant dans celle-ci, devait voir la fin de ses tribulations. À un autre point de vue encore, la Terre d’Israël, en tant que centre spirituel, était une image du Ciel, car, selon la tradition judaïque, « tout ce que font les Israélites sur terre est accompli d’après les types de ce qui se passe dans le monde céleste (6) ».

 

2 — Voir nos articles sur Le Cœur du Monde dans la Kabbale hébraïque et La Terre sainte et le Cœur du Monde, dans la revue Reg., juill.-août et sept.-oct. 1926. [Ces articles avaient été repris pour une part, dans Le Roi du Monde (1927), ch. III et VI, et devaient l’être encore, pour une autre, dans Le Symbolisme de la Croix (1931), ch. IV et VII.]

3 — Il est bon de noter que les expressions qui sont employées ici évoquent l’assimilation qui a été fréquemment établie entre la construction du Temple, envisagée dans sa signification idéale, et le « Grand Œuvre » des hermétistes.

4 — La Kabbale juive, t. I, p. 509.

5 — La Kabbale, t. II, p. 116.

6 — Ibid., t. I, p. 501.

 

Ce qui est dit ici des Israélites peut être dit pareillement de tous les peuples possesseurs d’une tradition véritablement orthodoxe ; et, en fait, le peuple d’Israël n’est pas le seul qui ait assimilé son pays au « Cœur du Monde » et qui l’ait regardé comme une image du Ciel, deux idées qui, du reste, n’en font qu’une en réalité. L’usage du même symbolisme se retrouve chez d’autres peuples qui possédaient également une « Terre sainte », c’est-à-dire un pays où était établi un centre spirituel ayant pour eux un rôle comparable à celui du Temple de Jérusalem pour les Hébreux. À cet égard, il en est de la « Terre sainte » comme de l’Omphalos, qui était toujours l’image visible du « Centre du Monde » pour le peuple habitant la région où il était placé (7).

 

Le symbolisme dont il s’agit se rencontre notamment chez les anciens Égyptiens ; en effet, suivant Plutarque, « les Égyptiens donnent à leur contrée le nom de Chémia (8), et la comparent à un cœur (9) ». La raison qu’en donne cet auteur est assez étrange : « Cette contrée est chaude en effet, humide, contenue dans les parties méridionales de la terre habitée, étendue au Midi, comme dans le corps de l’homme le cœur s’étend à gauche », car « les Égyptiens considèrent l’Orient comme le visage du monde, le Nord comme étant la droite et le Midi, la gauche (10) ». Ce ne sont là que des similitudes assez superficielles, et la vraie raison doit être tout autre, puisque la même comparaison avec le cœur a été appliquée également à toute terre à laquelle était attribué un caractère sacré et « central » au sens spirituel, quelle que soit sa situation géographique. D’ailleurs, au rapport de Plutarque lui-même, le cœur, qui représentait l’Égypte, représentait en même temps le Ciel : « Les Égyptiens, dit-il, figurent le Ciel, qui ne saurait vieillir puisqu’il est éternel, par un cœur posé sur un brasier dont la flamme entretient l’ardeur (11). » Ainsi, tandis que le cœur est lui-même figuré par un vase qui n’est autre que celui que les légendes du moyen âge occidental devaient désigner comme le « Saint Graal », il est à son tour, et simultanément, l’hiéroglyphe de l’Égypte et celui du Ciel.

 

7 — Voir notre article sur Les pierres de foudre [ici ch. XXV].

8 — Kêmi, en langue égyptienne, signifie « terre noire », désignation dont l’équivalent se retrouve aussi chez d’autres peuples ; de ce mot est venu celui d’alchimie (al n’étant que l’article en arabe) qui désignait originairement la science hermétique, c’est-à-dire la science sacerdotale de l’Égypte.

9 — Isis et Osiris, 33 ; traduction Mario Meunier, p. 116.

10 — Ibid., 32, p. 112. Dans l’Inde, c’est au contraire le Midi qui est désigné comme le « côté de la droite » (dakshina) ; mais, en dépit des apparences, cela revient au même, car il faut entendre par là le côté qu’on a à sa droite quand on tourne vers l’Orient, et il est facile de se représenter le côté gauche du monde comme s’étendant vers la droite de celui qui le contemple, et inversement, ainsi que cela a lieu pour deux personnes placées l’une on face de l’autre.

11 — Isis et Osiris, 10, p. 49. On remarquera que ce symbole, avec la signification qui lui est donnée ici, semble pouvoir être rapproché de celui du phénix.

 

La conclusion à tirer de ces considérations, c’est qu’il y autant de « Terres saintes » particulières qu’il existe de formes traditionnelles régulières, puisqu’elles représentent les centres spirituels qui correspondent respectivement à ces différentes formes ; mais, si le même symbolisme s’applique uniformément à toutes ces « Terres saintes », c’est que ces centres spirituels ont tous une constitution analogue, et souvent jusque dans des détails très précis, parce qu’ils sont autant d’images d’un même centre unique et suprême, qui seul est vraiment le « Centre du Monde », mais dont ils prennent les attributs comme participant de sa nature par une communication directe, en laquelle réside l’orthodoxie traditionnelle, et comme le représentant effectivement, d’une façon plus ou moins extérieure, pour des temps et des lieux déterminés. En d’autres termes, il existe une « Terre sainte » par excellence, prototype de toutes les autres, centre spirituel auquel tous les autres sont subordonnés siège de la tradition primordiale dont toutes les traditions particulières sont dérivées par adaptation à telles ou telles conditions définies qui sont celles d’un peuple ou d’une époque. Cette « Terre sainte » par excellence, c’est la « contrée suprême » suivant le sens du terme sanscrit Paradêsha, dont les Chaldéens ont fait Pardes et les Occidentaux Paradis ; c’est en effet le « Paradis terrestre », qui est bien le point de départ de toute tradition, ayant en son centre la source unique d’où partent les quatre fleuves coulant vers les quatre points cardinaux (12), et qui est aussi le « séjour d’immortalité » comme il est facile de s’en rendre compte en se reportant aux premiers chapitres de la Genèse (13).

 

Nous ne pouvons songer à revenir ici sur toutes les questions concernant le Centre suprême et que nous avons déjà traitées ailleurs plus au moins complètement : sa conservation d’une façon plus ou moins cachée suivant les périodes, du commencement à la fin du cycle, c’est-à-dire depuis le « Paradis terrestre » jusqu’à la « Jérusalem céleste » qui en représentent les deux phases extrêmes ; les noms multiples sous lesquels il est désigné, comme ceux de Tula, de Luz, de Salem, d’Agartha ; les différents symboles qui le figurent, comme la montagne, la caverne, l’île et bien d’autres encore, en relation immédiate, pour la plupart, avec le symbolisme du « Pôle » ou de l’« Axe du Monde ». À ces figurations, nous pouvons joindre aussi celles qui en font une ville, une citadelle, un temple ou un palais, suivant l’aspect sous lequel on l’envisage plus spécialement ; et c’est ici l’occasion de rappeler, en même temps que le Temple de Salomon qui se rattache plus directement à notre sujet, la triple enceinte dont nous avons parlé récemment comme représentant la hiérarchie initiatique de certains centres traditionnels (14), et aussi le mystérieux labyrinthe, qui, sous une forme plus complexe, se rattache à une conception similaire avec cette différence que ce qui y est mis surtout en évidence est l’idée d’un « cheminement » vers le centre caché (15).

 

12 — Cette source est identique à la « fontaine d’enseignement » à laquelle nous avons eu précédemment l’occasion de faire ici même différentes allusions.

13 — C’est pourquoi la « fontaine d’enseignement » est en même temps la « fontaine de jouvence » (fons juventutis), parce que celui qui y boit est affranchi de la condition temporelle ; elle est d’ailleurs située au pied de l’« Arbre de Vie » (voir notre étude sur Le Langage secret de Dante et des « Fidèles d’Amour » dans V. I., févr. 1929) et ses eaux s’identifient évidemment à l’« élixir de longue vie » des hermétistes (l’idée de « longévité » ayant ici la même signification que dans les traditions orientales) ou au « breuvage d’immortalité », dont il est partout question sous des noms divers.

14 — Voir notre article sur La triple enceinte druidique [ici ch X] ; nous y avons signalé précisément le rapport de cette figure, sous ses deux formes circulaire et carrée, avec le symbolisme du « Paradis terrestre » et de la « Jérusalem céleste ».

15 — Le labyrinthe crétois était le palais de Minos, nom identique à celui de Manu, donc désignant le législateur primordial. D’autre part, on peut comprendre, par ce que nous disons ici, la raison pour laquelle le parcours du labyrinthe tracé sur le dallage de certaines églises, au moyen âge, était regardé comme remplaçant le pèlerinage en Terre Sainte pour ceux qui ne pouvaient l’accomplir ; il faut se souvenir que le pèlerinage est précisément une des figures de l’initiation, de sorte que le « pèlerinage en Terre Sainte est, au sens ésotérique, la même chose que la « recherche de la Parole perdue ou la « queste du Saint Graal ».

 

Nous devons maintenant ajouter que le symbolisme de la « Terre sainte » a un double sens : qu’il soit rapporté au Centre suprême ou à un centre subordonné, il représente non seulement ce centre lui-même, mais aussi, par une association qui est d’ailleurs toute naturelle, la tradition qui en émane ou qui y est conservée, c’est-à-dire, dans le premier cas, la tradition primordiale, et, dans le second, une certaine forme traditionnelle particulière (16). Ce double sens se retrouve pareillement, et d’une façon très nette, dans le symbolisme du « Saint Graal » qui est à la fois un vase (grasale) et un livre (gradale ou graduale) ; ce dernier aspect désigne manifestement la tradition tandis que l’autre concerne plus directement l’état correspondant à la possession effective de cette tradition, c’est-à-dire l’« état édénique » s’il s’agit de la tradition primordiale ; et celui qui est parvenu à cet état est, par là même, réintégré dans le Pardes, de telle sorte qu’on peut dire que sa demeure est désormais dans le « Centre du Monde (17) ».

 

Ce n’est pas sans motif que nous rapprochons ici ces deux symbolismes, car leur étroite similitude montre que, lorsqu’on parle de la « chevalerie du Saint Graal » ou des « gardiens de la Terre sainte », ce qu’on doit entendre par ces deux expressions est exactement la même chose ; il nous reste à expliquer dans la mesure du possible, en quoi consiste proprement la fonction de ces « gardiens », fonction qui fut en particulier celle des Templiers (18).

 

16 — Analogiquement, au point de vue cosmogonique, le « Centre du Monde » est le point originel d’où est proféré le Verbe créateur, et il est aussi le Verbe lui-même.

17 — Il importe de se rappeler, à ce propos, que, dans toutes les traditions, les lieux symbolisent essentiellement des états. D’autre part, nous ferons remarquer qu’il y a une parenté évidente entre le symbolisme du vase ou de la coupe et celui de la fontaine dont il a été question plus haut ; on a vu aussi que, chez les Égyptiens le vase était l’hiéroglyphe du cœur, centre vital de l’être. Rappelons enfin ce que nous avons déjà dit en d’autres occasions au sujet du vin comme substitut du soma védique et comme symbole de la doctrine cachée ; en tout cela, sous une forme ou sous une autre, il s’agit toujours du « breuvage d’immortalité » et de la restauration de l’« état primordial ».

18 — Saint-Yves d’Alveydre emploie, pour désigner les « gardiens » du Centre suprême, l’expression de « Templiers de l’Agarttha » ; les considérations que nous exposons ici feront voir la justesse de ce terme, dont lui-même n’aurait peut-être pas saisi pleinement toute la signification.

 

Pour bien comprendre ce qu’il en est, il faut distinguer entre les détenteurs de la tradition, dont la fonction est de la conserver et de la transmettre, et ceux qui en reçoivent seulement à un degré ou à un autre, une communication et, pourrions nous dire, une participation.

 

Les premiers, dépositaires et dispensateurs de la doctrine se tiennent à la source, qui est proprement le centre même ; de là, la doctrine se communique et se répartit hiérarchiquement aux divers degrés initiatiques, suivant les courants représentés par les fleuves du Pardes, ou, si l’on veut reprendre la figuration que nous avons étudiée ici récemment, par les canaux qui, allant de l’intérieur vers l’extérieur, relient entre elles les enceintes successives qui correspondent à ces divers degrés.

 

Tous ceux qui participent à la tradition ne sont donc pas parvenus au même degré et ne remplissent pas la même fonction ; il faudrait même faire une distinction entre ces deux choses, qui, bien que se correspondant généralement d’une certaine façon, ne sont pourtant pas strictement solidaires, car il peut se faire qu’un homme soit intellectuellement qualifié pour atteindre les degrés les plus élevés, mais ne soit pas apte par là même à remplir toutes les fonctions dans l’organisation initiatique. Ici, ce sont seulement les fonctions que nous avons à envisager ; et, à ce point de vue, nous dirons que les « gardiens » se tiennent à la limite du centre spirituel, pris dans son sens le plus étendu, ou à la dernière enceinte, celle par laquelle ce centre est à la fois séparé du « monde extérieur » et mis en rapport avec celui-ci. Par conséquent, ces « gardiens » ont une double fonction : d’une part, ils sont proprement les défenseurs de la « Terre sainte », en ce sens qu’ils en interdisent l’accès à ceux qui ne possèdent pas les qualifications requises pour y pénétrer, et ils constituent ce que nous avons appelé sa « couverture extérieure », c’est-à-dire qu’ils la cachent aux regards profanes ; d’autre part, ils assurent pourtant aussi certaines relations régulières avec le dehors, ainsi que nous l’expliquerons par la suite.

 

Il est évident que le rôle de défenseur est, pour parler le langage de la tradition hindoue, une fonction de Kshatriyas ; et, précisément, toute initiation « chevaleresque » est essentiellement adaptée à la nature propre des hommes qui appartiennent à la caste guerrière, c’est-à-dire des Kshatriyas. De là viennent les caractères spéciaux de cette initiation, le symbolisme particulier dont elle fait usage, et notamment l’intervention d’un élément affectif, désigné très explicitement par le terme d’« Amour » nous nous sommes déjà suffisamment expliqué là-dessus pour n’avoir pas à nous y arrêter davantage (19). Mais, dans le cas des Templiers, il y a quelque chose de plus à considérer : bien que leur initiation ait été essentiellement « chevaleresque », ainsi qu’il convenait à leur nature et à leur fonction, ils avaient un double caractère, à la fois militaire et religieux ; et il devait en être ainsi s’ils étaient, comme nous avons bien des raisons de le penser, parmi les « gardiens » du Centre suprême, où l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel sont réunis dans leur principe commun, et qui communique la marque de cette réunion à tout ce qui lui est rattaché directement. Dans le monde occidental, où le spirituel prend la forme spécifiquement religieuse, les véritables « gardiens de la Terre sainte », tant qu’ils y eurent une existence en quelque sorte « officielle », devaient être des chevaliers, mais des chevaliers qui fussent des moines en même temps ; et, effectivement, c’est bien là ce que furent les Templiers.

 

19 — Voir Le Langage secret de Dante et des « Fidèles d’Amour », dans V. I., févr. 1929.

 

Ceci nous amène directement à parler du second rôle des « gardiens » du Centre suprême, rôle qui consiste, disions-nous tout à l’heure, à assurer certaines relations extérieures, et surtout, ajouterons-nous, à maintenir le lien entre la tradition primordiale et les traditions secondaires et dérivées. Pour qu’il puisse en être ainsi, il faut qu’il y ait, pour chaque forme traditionnelle, une ou plusieurs organisations constituées dans cette forme même, selon toutes les apparences, mais composées d’hommes ayant la conscience de ce qui est au delà de toutes les formes, c’est-à-dire de la doctrine unique qui est la source et l’essence de toutes les autres, et qui n’est pas autre chose que la tradition primordiale.

 

Dans le monde de tradition judéo-chrétienne, une telle organisation devait assez naturellement prendre pour symbole le Temple de Salomon ; celui-ci, d’ailleurs, ayant depuis longtemps cessé d’exister matériellement, ne pouvait avoir alors qu’une signification tout idéale, comme étant une image du Centre suprême, ainsi que l’est tout centre spirituel subordonné ; et l’étymologie même du nom de Jérusalem indique assez clairement qu’elle n’est qu’une image visible de la mystérieuse Salem de Melchissédec. Si tel fut le caractère des Templiers, ils devaient pour remplir le rôle qui leur était assigné et qui concernait une certaine tradition déterminée, celle de l’Occident, demeurer attachés extérieurement à la forme de cette tradition ; mais en même temps, la conscience intérieure de la véritable unité doctrinale devait les rendre capables de communiquer avec les représentants des autres traditions (20) : c’est ce qui explique leurs relations avec certaines organisations orientales, et surtout comme il est naturel, avec celles qui jouaient par ailleurs un rôle similaire au leur.

 

D’autre part, on peut comprendre, dans ces conditions, que la destruction de l’ordre du Temple ait entraîné pour l’Occident la rupture des relations régulières avec le « Centre du Monde » et c’est bien au XIVe siècle qu’il faut faire remonter la déviation qui devait inévitablement résulter de cette rupture, et qui est allée en s’accentuant graduellement jusqu’à notre époque.

 

Ce n’est pas à dire pourtant que tout lien ait été brisé d’un seul coup ; pendant assez longtemps, des relations purent être maintenues dans une certaine mesure, mais seulement d’une façon cachée, par l’intermédiaire d’organisations comme celle de la Fede Santa ou des « Fidèles d’Amour », comme la « Massenie du Saint-Graal » et sans doute bien d’autres encore, toutes héritières de l’esprit de l’ordre du Temple, et pour la plupart rattachées à lui par une filiation plus ou moins directe. Ceux qui conservèrent cet esprit vivant et qui inspirèrent ces organisations sans jamais se constituer eux-mêmes en aucun groupement défini, ce furent ceux qu’on appela, d’un nom essentiellement symbolique, les Rose-Croix ; mais un jour vint où ces Rose-Croix eux-mêmes durent quitter l’Occident, dont les conditions étaient devenues telles que leur action ne pouvait plus s’y exercer, et, dit-on, ils se retirèrent alors en Asie, résorbés en quelque sorte vers le Centre suprême dont ils étaient comme une émanation. Pour le monde occidental, il n’y a plus de « Terre Sainte » à garder, puisque le chemin qui y conduit est entièrement perdu désormais ; combien de temps cette situation durera-t-elle encore, et faut-il même espérer que la communication pourra être rétablie tôt ou tard ? C’est là une question à laquelle il ne nous appartient pas d’apporter une réponse ; outre que nous ne voulons risquer aucune prédiction, la solution ne dépend que de l’Occident lui-même, car c’est en revenant à des conditions normales et en retrouvant l’esprit de sa propre tradition, s’il en a encore en lui la possibilité, qu’il pourra voir s’ouvrir de nouveau la voie qui mène au « Centre du Monde ».

 

20 — Ceci se rapporte à ce qu’on a appelé symboliquement le « don des langues » ; sur ce sujet, nous renverrons à notre article contenu dans le numéro spécial du V. I. consacré aux Rose-Croix [repris dans Aperçus sur l’Initiation, ch. XXXVII ].

 

(René Guénon, Symboles fondamentaux de la science sacrée, Chap.XI : Les Gardiens de la Terre sainte.)

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