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Publié par Abdoullatif

al-adl-largeDans le chapitre précédent, nous avons fait remarquer, à propos de l’assimilation de l’esprit à l’intellect, qu’on n’éprouve aucune difficulté à parler de l’ « Intellect divin », ce qui implique évidemment une transposition de ce terme au-delà du domaine de la manifestation ; mais ce point mérite que nous nous y arrêtions davantage, car c’est là que se trouve en définitive le fondement même de l’assimilation dont il s’agit. Nous noterons tout de suite que, à cet égard encore, on peut se placer à des niveaux différents, suivant qu’on s’arrête à la considération de l’Etre ou qu’on va au-delà de l’Etre ; mais d’ailleurs il va de soi que, lorsque les théologiens envisagent l’Intellect divin comme le « lieu des possibles », ils n’ont en vue que les seules possibilités de manifestation, qui, comme telles, sont comprises dans l’Etre ; la transposition qui permet de passer de celui-ci au Principe suprême ne relève pas du domaine de la théologie, mais uniquement de celui de la métaphysique pure.

 

On pourrait se demander s’il y a identité entre cette conception de l’Intellect divin et celle du « monde intelligible » de Platon, ou, en d’autres termes, si les « idées » entendues au sens platonicien sont la même chose que celles qui sont éternellement contenues dans le Verbe. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit bien des « archétypes » des êtres manifestés ; cependant, il peut sembler que, d’une façon immédiate tout au moins, le « monde intelligible » correspond à l’ordre de la manifestation informelle plutôt qu’à celui de l’Etre pur, c’est-à-dire que, suivant la terminologie hindoue, il serait Buddhi, envisagée dans l’Universel, plutôt qu’Atmâ, même avec la restriction qu’implique pour celui-ci le fait de s’en tenir à la seule considération de l’Etre. Il va de soi que ces deux points de vue sont l’un et l’autre parfaitement légitimes (1) ; mais s’il en est ainsi, les « idées » platoniciennes ne peuvent être dites proprement « éternelles », car ce mot ne saurait s’appliquer à rien de ce qui appartient à la manifestation, fût-ce à son degré le plus élevé et le plus proche du Principe, tandis que les « idées » contenues dans le Verbe sont nécessairement éternelles comme lui, tout ce qui est d’ordre principiel étant absolument permanent et immuable et n’admettant aucune sorte de succession (2). Malgré cela, il nous parait très probable que le passage de l’un des points de vue à l’autre devait toujours demeurer possible pour Platon lui-même comme il l’est en réalité ; nous n’y insisterons d’ailleurs pas davantage, préférant laisser à d’autres le soin d’examiner de plus près cette dernière question, dont l’intérêt est en somme plus historique que doctrinal.

 

(1) Il n’est peut-être pas sans intérêt de remarquer que l’ « idée » ou l’ « archétype » envisagé dans l’ordre de la manifestation informelle et par rapport à chaque être, correspond au fond, quoique sous une forme d’expression différente, à la conception catholique de l’ « ange gardien ».

(2) Nous ne faisons ici aucune distinction entre le domaine de l’Etre et ce qui est au-delà, car il est évident que les possibilités de manifestation envisagés plus spécialement en tant qu’elles sont comprises dans l’Etre ne diffèrent réellement en rien de ces mêmes possibilités en tant qu’elles sont contenues, avec toutes les autres, dans la Possibilité totale ; toute la différence est seulement dans le point de vue ou le « niveau » auquel on se place, suivant qu’on le considère ou non le rapport de ces possibilités avec la manifestation elle-même.

 

(René Guénon, Les Idées éternelles, Etudes Traditionnelles, sept.1947).

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