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Publié par Abdoullatif

Guenon-author-pg-image-1Une des marques caractéristiques de la plupart des organisations pseudo-initiatiques modernes est la façon dont elles usent de certaines comparaisons empruntées à la « vie ordinaire », c’est-à-dire en somme à l’activité profane sous l’une ou l’autre des formes qu’elle revêt le plus couramment dans le monde contemporain. Il ne s’agit même pas là seulement d’analogies qui, malgré la fâcheuse banalité des images ainsi employées et le fait qu’elles sont aussi éloignées que possible de tout symbolisme traditionnel, pourraient encore être plus ou moins valables dans certaines limites ; plus ou moins, disons-nous, car il ne faut pas oublier que, au fond, le point de vue profane comme tel comporte toujours en lui-même quelque chose d’illégitime, en tant qu’il est une véritable négation du point de vue traditionnel ; mais ce qui est plus grave encore, c’est que ces choses sont prises de la façon la plus littérale, allant jusqu’à une sorte d’assimilation de prétendues réalités spirituelles à des formes d’activité qui, du moins dans les conditions actuelles, sont proprement à l’opposé de toute spiritualité. C’est ainsi que, dans certaines écoles occultistes que nous avons connues jadis, il n’était question sans cesse que de « dettes à payer », et cette idée était poussée jusqu’à l’obsession ; dans le théosophisme et ses différents dérivés plus ou moins directs, c’est surtout de « leçons à apprendre » qu’il s’agit constamment, et tout y est décrit en termes « scolaires », ce qui nous ramène encore à la confusion de la connaissance initiatique avec l’instruction profane. L’univers tout entier n’est conçu que comme une vaste école dans laquelle les êtres passent d’une classe à une autre à mesure qu’ils ont « appris leurs leçons » ; la représentation de ces classes successives est d’ailleurs intimement liée à la conception « réincarnationniste », mais ce n’est pas ce point qui nous intéresse présentement, car c’est sur l’erreur inhérente à ces images « scolaires » et sur la mentalité essentiellement profane dont elles procèdent que nous nous proposons d’appeler l’attention, indépendamment de la relation qu’elles peuvent avoir en fait avec telle ou telle théorie particulière.

L’instruction profane, telle qu’elle est constituée dans le monde moderne, et sur laquelle sont modelées toutes les représentations en question, est évidemment une des choses qui présentent au plus haut point le caractère antitraditionnel ; on peut même dire qu’elle n’est faite en quelque sorte que pour cela, ou du moins que c’est dans ce caractère que réside sa première et principale raison d’être, car il est évident que c’est là un des instruments les plus puissants dont on puisse disposer pour parvenir à la destruction de l’esprit traditionnel. Il est inutile d’insister ici une fois de plus sur ces considérations ; mais il est un autre point qui peut sembler moins évident à première vue, et qui est celui-ci : même si une telle déviation ne s’était pas produite, de semblables représentations « scolaires » seraient encore erronées dès qu’on prétend les appliquer à l’ordre initiatique, car l’instruction extérieure, bien qu’alors elle ne soit pas profane comme elle l’est actuellement, et qu’elle soit au contraire légitime et même traditionnelle dans son ordre, n’en est pas moins, par sa nature et sa destination même, quelque chose d’entièrement différent de ce qui se rapporte au domaine initiatique. Il y aurait donc là, dans tous les cas, une confusion entre l’exotérisme et l’ésotérisme, confusion qui témoigne non seulement d’une ignorance de la véritable nature de l’ésotérisme, mais même d’une perte du sens traditionnel en général, et qui, par conséquent, est bien, en elle-même, une manifestation de la mentalité profane ; mais, pour le faire comprendre mieux encore, il convient de préciser un peu plus que nous ne l’avons fait jusqu’ici certaines des différences profondes qui existent entre l’instruction extérieure et l’initiation, ce qui fera d’ailleurs apparaitre plus nettement un défaut qui se rencontre déjà dans certaines organisations initiatiques authentiques, mais en état de dégénérescence, et qui naturellement se retrouve à plus forte raison, accentué jusqu’à la caricature, dans les organisations pseudo-initiatiques auxquelles nous avons fait allusion.

A ce propos, nous devons dire tout d’abord qu’il y a, dans l’enseignement universitaire lui-même, ou plutôt à son origine, quelque chose qui est beaucoup moins simple et même plus énigmatique qu’on ne le croit d’ordinaire, faute de se poser une question qui devrait pourtant se présenter immédiatement à la pensée de quiconque est capable de la moindre réflexion : s’il est une vérité évidente, en effet, c’est qu’on ne peut pas conférer ou transmettre à d’autres quelque chose qu’on ne possède pas soi-même (1) ; comment donc les grades universitaires ont-ils pu être institués tout d’abord, si ce n’est par l’intervention, sous une forme ou sous une autre, d’une autorité d’ordre supérieur ? Il doit donc y avoir eu là une véritable « extériorisation » (2), qui peut aussi être considérée en même temps comme une « descente » dans cet ordre inférieur auquel appartient nécessairement tout enseignement « public », fût-il constitué sur les bases les plus strictement traditionnelles (nous l’appellerions alors volontiers « scolastique », suivant l’usage du moyen âge, pour réserver de préférence au mot « scolaire » le sens profane habituel) ; et c’est d’ailleurs en vertu de cette « descente » que cet enseignement pouvait participer effectivement, dans les limites de son domaine propre, à l’esprit même de la tradition. Cela s’accorde bien, d’une part, avec ce qu’on sait des caractères généraux de l’époque à laquelle remonte l’origine des Universités, c’est-à-dire du moyen âge, et aussi, d’autre part et plus particulièrement, avec le fait trop peu remarqué que la distinction de trois grades universitaires est assez manifestement calquée sur la constitution d’une hiérarchie initiatique (3). Nous rappelons également, à cet égard, que, comme nous l’avons déjà indiqué ailleurs (4), les sciences du trivium et du quadrivium, en même temps qu’elles représentaient, dans leur sens exotérique, des divisions d’un programme d’enseignement universitaire, étaient aussi, par une transposition appropriée, mises en correspondance avec des degrés d’initiation (5) ; mais il va de soi qu’une telle correspondance, respectant rigoureusement les rapports normaux des différents ordres, ne saurait en aucune façon impliquer le transport, dans le domaine initiatique, de choses telles qu’un système de classes et d’examens comme celui que comporte forcément l’enseignement extérieur. il est à peine besoin d’ajouter que, les Universités occidentales ayant été, dans les temps modernes, complètement détournées de leur esprit originel, et ne pouvant plus dès lors avoir le moindre lien avec un principe supérieur capable de les légitimer, les grades qui y ont été conservés, au lieu d’être comme une image extérieure de grades initiatiques, n’en sont plus qu’une simple parodie, de même qu’une cérémonie profane est la parodie ou la contrefaçon d’un rite, et que les sciences profanes elles-mêmes sont, sous plus d’un rapport, une parodie des sciences traditionnelles ; ce dernier cas est d’ailleurs tout à fait comparable à celui des grades universitaires, qui, s’ils se sont maintenus d’une façon continue, représentent actuellement un véritable « résidu » de ce qu’ils ont été à l’origine, comme les sciences profanes sont, ainsi que nous l’avons expliqué en plus d’une occasion, un « résidu » des anciennes sciences traditionnelles.

(1) Nous avons vu un écrivain maçonnique affirmer qu’« il a bien fallu que le premier initié s’initie lui-même », et cela avec l’intention évidente de nier l’origine « non-humaine » de l’initiation ; il serait difficile de pousser l’absurdité plus loin, comme nous l’avons montré en expliquant quelle est la véritable nature de l’initiation ; mais, dans quelque domaine que ce soit, il n’est guère moins absurde de supposer que quelqu’un ait pu se donner à lui-même ce qu’il n’avait pas, et à plus forte raison le transmettre ; nous avons déjà soulevé ailleurs une question de ce genre au sujet du caractère éminemment suspect de la transmission psychanalytique (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXXIV).
(2) Nous avons déjà parlé d’une telle « extériorisation », dans un autre ordre, à propos du rapport qui existe entre certains rites exotériques et des rites initiatiques.
(3) Les trois grades de bachelier, de licencié et de docteur reproduisent la division ternaire qui est fréquemment adoptée par les organisations initiatiques, et qui se trouve notamment dans la Maçonnerie avec les trois grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître.
(4) Voir L’Esotérisme de Dante, pp. 10-15.
(5) On a alors une autre division, non plus ternaire, mais septénaire, qui était notamment en usage dans l’organisation médiévale des « Fideles d’Amour », et aussi, dans l’antiquité, dans les mystères mithriaques ; dans ces deux cas, les sept degrés ou « échelons » de l’initiation étaient pareillement mis en rapport avec les sept cieux planétaires.

Nous avons tout à l’heure fait allusion aux examens, et c’est sur ce point que nous voudrions maintenant insister quelque peu : ces examens, comme on peut d’ailleurs le constater par leur pratique constante dans les civilisations les plus différentes, sont à leur place et ont leur raison d’être dans l’enseignement extérieur, même traditionnel, où par définition en quelque sorte, on ne dispose d’aucun critère d’un autre ordre ; mais, quand il s’agit au contraire d’un domaine purement intérieur comme celui de l’initiation, ils deviennent complètement vains et inefficaces, et ils ne pourraient normalement jouer tout au plus qu’un rôle exclusivement symbolique, à peu près comme le secret concernant certaines formes rituelles n’est qu’un symbole du véritable secret initiatique ; ils sont d’ailleurs parfaitement inutiles dans une organisation initiatique tant que celle-ci est véritablement tout ce qu’elle doit être. Seulement, en fait, il faut tenir compte de certains cas de dégénérescence, ou personne n’étant plus capable d’appliquer les critères réels (surtout en raison de l’oubli complet des sciences traditionnelles qui seules peuvent les fournir, ainsi que nous l’avons dit à propos des qualifications initiatiques),on y supplée autant qu’on le peut en instituant, pour le passage d’un degré à un autre, des examens plus ou moins similaires dans leur forme, sinon dans leur programme, aux examens universitaires, et qui, comme ceux-ci ne peuvent en somme porter que sur des choses « apprises », de même que, en l’absence d’une autorité intérieure effective, on institue des formes administratives comparables à celles des gouvernements profanes. Ces deux choses, n’étant au fond que deux effets d’une même cause, apparaissent d’ailleurs comme assez étroitement liées entre elles, et on les constate presque toujours simultanément dans les mêmes organisations ; on les retrouve aussi associées l’une à l’autre, non seulement en réalité, mais encore en tant que représentations imaginaires, dans les organisations pseudo-initiatiques : ainsi, les théosophistes, qui usent si volontiers des images « scolaires », conçoivent d’autre part ce qu’ils appellent le « gouvernement occulte du monde » comme divisé en différents « départements », dont les attributions s’inspirent trop manifestement de celles des ministères et des administrations du monde profane. Cette dernière remarque nous amène du reste à reconnaître quelle peut être la principale source des erreurs de ce genre : c’est que les inventeurs d’organisations pseudo-initiatiques, ne connaissant, même du dehors, aucune organisation authentiquement initiatique autre que celles qui sont arrivées à cet état de dégénérescence (et il est tout naturel qu’il en soit ainsi, puisque ce sont les seules qui subsistent encore de nos jours dans le monde occidental), n’ont cru pouvoir faire mieux que de les imiter, et, inévitablement, ils les ont imitées dans ce qu’elles ont de plus extérieur, qui est aussi ce qui est le plus affecté par la dégénérescence en question et où elle s’affirme le plus nettement par des choses comme celles que nous venons d’envisager ; et, non contents d’introduire cette imitation dans la constitution de leurs propres organisations, ils l’ont pour ainsi dire projetée en imagination dans un « autre monde », c’est-à-dire dans la représentation qu’ils se font du monde spirituel ou de ce qu’ils croient être tel. Le résultat est que, tandis que les organisations initiatiques, tant qu’elles n’ont subi aucune déviation, sont constituées à l’image du véritable monde spirituel, la caricature de celui-ci se trouve, inversement, être à l’image des organisations pseudo-initiatiques, qui, elles-mêmes, en voulant copier certaines organisations initiatiques pour s’en donner les apparences, n’en ont pris en réalité que les côtés déformés par des emprunts au monde profane.

Qu’il s’agisse d’organisations initiatiques plus ou moins dégénérées ou d’organisations pseudo-initiatiques, on voit que ce qui se produit ainsi, par l’introduction des formes profanes, est exactement l’inverse de la « descente » que nous envisagions en parlant de l’origine des institutions universitaires, et par laquelle, dans une époque de civilisation traditionnelle, l’exotérique se modelait en quelque façon sur l’ésotérique, et l’inférieur sur le supérieur ; mais la grande différence entre les deux cas est que, dans celui d’une initiation amoindrie ou même déviée jusqu’à un certain point, la présence de ces formes parasites n’empêche pas que la transmission d’une influence spirituelle existe toujours malgré tout, tandis que, dans celui de la pseudo-initiation, il n’y a derrière ces même formes que le vide pur et simple. Ce dont les promoteurs de la pseudo-initiation ne se doutent certes pas, c’est que, en transportant leurs idées « scolaires » et autres choses du même genre jusque dans leur représentation de l’ordre universel, ils ont tout simplement mis eux-mêmes sur celle-ci la marque de leur mentalité profane ; ce qui est le plus regrettable, c’est que ceux à qui ils présentent ces conceptions fantaisistes ne sont pas davantage capables de discerner cette marque, qui, s’ils pouvaient se rendre compte de tout ce qu’elle signifie, devrait suffire à les mettre en garde contre de telles entreprises et même à les en détourner à jamais.

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XXXIV : Mentalité scolaire et pseudo-initiation.)

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