Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

qafNous pourrions citer encore, en ce qui concerne la « contrée suprême », bien d’autres traditions concordantes ; il est notamment, pour la désigner, un autre nom, probablement plus ancien encore que celui de Paradêsha : ce nom est celui de Tula, dont les Grecs firent Thulé ; et, comme nous venons de le voir, cette Thulé était vraisemblablement identique à la primitive « île des quatre Maîtres ». Il faut observer, d’ailleurs, que le même nom de Tula a été donné à des régions très diverses, puisque, aujourd’hui encore, on le retrouve aussi bien en Russie que dans l’Amérique centrale ; sans doute doit-on penser que chacune de ces régions fut, à une époque plus ou moins lointaine, le siège d’un pouvoir spirituel qui était comme une émanation de celui de la Tula primordiale. On sait que la Tula mexicaine doit son origine aux Toltèques ; ceux-ci, dit-on, venaient d’Aztlan, « la terre au milieu des eaux », qui, évidemment, n’est autre que l’Atlantide, et ils avaient apporté ce nom de Tula de leur pays d’origine ; le centre auquel ils le donnèrent dut probablement remplacer, dans une certaine mesure, celui du continent disparu (1). Mais, d’autre part, il faut distinguer la Tula atlante de la Tula hyperboréenne, et c’est cette dernière qui, en réalité, représente le centre premier et suprême pour l’ensemble du Manvantara actuel ; c’est elle qui fut l’« île sacrée » par excellence, et, ainsi que nous le disions plus haut, sa situation était littéralement polaire à l’origine. Toutes les autres « îles sacrées », qui sont désignées partout par des noms de signification identique, ne furent que des images de celle-là ; et ceci s’applique même au centre spirituel de la tradition atlante, qui ne régit qu’un cycle historique secondaire, subordonné au Manvantara (2).

 

Le mot Tulâ, en sanscrit, signifie « balance », et il désigne en particulier le signe zodiacal de ce nom ; mais, d’après une tradition chinoise, la Balance céleste a été primitivement la Grande Ourse (3). Cette remarque est de la plus grande importance, car le symbolisme qui se rattache à la Grande Ourse est naturellement lié de la façon la plus étroite à celui du Pôle (4) ; nous ne pouvons nous étendre ici sur cette question, qui demanderait à être traitée dans une étude particulière (5). Il y aurait lieu d’examiner aussi le rapport qui peut exister entre la Balance polaire et la Balance zodiacale ; celle-ci est d’ailleurs regardée comme le « signe du Jugement », et ce que nous avons dit précédemment de la balance comme attribut de la Justice, à propos de Melki-Tsedeq, peut faire comprendre que son nom ait été la désignation du centre spirituel suprême.

 

Tula est encore appelée l’« île blanche », et nous avons dit que cette couleur est celle qui représente l’autorité spirituelle ; dans les traditions américaines, Aztlan a pour symbole une montagne blanche, mais cette figuration s’appliquait tout d’abord à la Tula hyperboréenne et à la « montagne polaire ». Dans l’Inde, l’« île blanche » (Shwêta-dwîpa), qu’on place généralement dans les régions lointaines du Nord (6), est regardée comme le « séjour des Bienheureux », ce qui l’identifie clairement à la « Terre des Vivants » (7). Il y a cependant une exception apparente : les traditions celtiques parlent surtout de l’« île verte » comme étant l’« île des Saints » ou « île des Bienheureux » (8) ; mais au centre de cette île s’élève la « montagne blanche », qui n’est, dit-on, submergée par aucun déluge (9), et dont le sommet est lui-même de couleur pourpre (10). Cette « montagne du Soleil », ainsi qu’elle est appelée également, est la même chose que le Mêru : celui-ci, qui est aussi la « montagne blanche », est entouré d’une ceinture verte par le fait qu’il est situé au milieu de la mer (11), et à son sommet brille le triangle de lumière.

 

(1) Le signe idéographique d’Aztlan ou de Tula était le héron blanc ; le héron et la cigogne jouent en Occident le même rôle que l’ibis en Orient, et ces trois oiseaux figurent parmi les emblèmes du Christ ; l’ibis était, chez les Égyptiens, un des symboles de Thoth, c’est-à-dire de la Sagesse.

(2) Une grande difficulté, pour déterminer d’une façon précise le point de jonction de la tradition atlante avec la tradition hyperboréenne, provient de certaines substitutions de noms qui peuvent donner lieu à de multiples confusions ; mais la question, malgré tout, n’est peut-être pas entièrement insoluble.

(3) La Grande Ourse aurait même été appelée « Balance de jade », le jade étant un symbole de perfection. Chez d’autres peuples, la Grande Ourse et la Petite Ourse ont été assimilées aux deux plateaux d’une balance. - Cette balance symbolique n’est pas sans rapport avec celle dont il est question dans le Siphra di-Tseniutha (le « Livre du Mystère », section du Zohar) : celle-ci est « suspendue dans un lieu qui n’est pas », c’est-à-dire dans le « non-manifesté », que le point polaire représente pour notre monde ; on peut d’ailleurs dire que c’est sur le Pôle que repose effectivement l’équilibre de ce monde.

(4) La Grande Ourse est, dans l’Inde, le sapta-riksha, c’est-à-dire la demeure symbolique des sept Rishis ; ceci est naturellement conforme à la tradition hyperboréenne, tandis que, dans la tradition atlante, la Grande Ourse est remplacée dans ce rôle par les Pléiades, qui sont également formées de sept étoiles ; on sait d’ailleurs que, pour les Grecs, les Pléiades étaient filles d’Atlas et, comme telles, appelées aussi Atlantides.

(5) Il est curieux de noter aussi, en connexion avec ce que nous avons dit plus haut de l’assimilation phonétique entre Mêru et mêros, que, chez les anciens Égyptiens, la Grande Ourse était appelée la constellation de la Cuisse.

(6) Le Shwêta-dwîpa est une des dix-huit subdivisions du Jambu-dwîpa.

(7) Ceci rappelle également les « Iles Fortunées » de l’antiquité occidentale ; mais ces îles étaient situées à l’Ouest (le « jardin des Hespérides » : hesper en grec, vesper en latin, sont le soir, c’est-à-dire l’Occident), ce qui indique une tradition d’origine atlante, et ce qui peut aussi, d’autre part, faire penser au « Ciel Occidental » de la tradition thibétaine.

(8) Le nom d’« île des Saints » a été appliqué ultérieurement à l’Irlande, comme celui d’« île verte », et même à l’Angleterre. - Signalons également le nom de l’île d’Héligoland, qui a la même signification.

(9) Nous avons déjà signalé les traditions similaires concernant le Paradis terrestre. - Dans l’ésotérisme islamique, l’« île verte » (el-jezirah el-khadrah) et la « montagne blanche » (el-jabal el-abiod) sont bien connues aussi, quoiqu’on en parle fort peu à l’extérieur.

(10) On retrouve ici les trois couleurs hermétiques : vert, blanc, rouge, dont nous avons parlé dans L’Ésotérisme de Dante.

(11) Il est parfois question, d’autre part, d’une ceinture aux couleurs de l’arc-en-ciel, qui peut être rapprochée de l’écharpe d’Iris ; Saint-Yves y fait allusion dans sa Mission de l’Inde, et la même chose se trouve dans les visions d’Anne-Catherine Emmerich. - On se reportera à ce que nous avons dit précédemment sur le symbolisme de l’arc-en-ciel, ainsi que sur les sept dwîpas.

 

À la désignation de centres spirituels comme l’« île blanche » (désignation qui, nous le rappelons encore, a pu s’appliquer comme les autres à des centres secondaires, et non pas uniquement au centre suprême auquel elle convenait en premier lieu), il faut rattacher les noms de lieux, contrées ou villes, qui expriment pareillement l’idée de blancheur. Il en existe un assez grand nombre, d’Albion à l’Albanie en passant par Albe la Longue, la cité mère de Rome, et les autres cités antiques qui ont pu porter le même nom (12) ; chez les Grecs, le nom de la ville d’Argos a la même signification (13) ; et la raison de ces faits apparaîtra plus nettement par ce que nous dirons un peu plus loin.

 

Il y a encore une remarque à faire sur la représentation du centre spirituel comme une île, qui renferme d’ailleurs la « montagne sacrée », car, en même temps qu’une telle localisation a pu exister effectivement (quoique toutes les « Terres Saintes » ne soient pas des îles), elle doit avoir aussi une signification symbolique. Les faits historiques eux-mêmes, et surtout ceux de l’histoire sacrée, traduisent en effet à leur façon des vérités d’ordre supérieur, en raison de la loi de correspondance qui est le fondement même du symbolisme, et qui unit tous les mondes dans l’harmonie totale et universelle. L’idée qu’évoque la représentation dont il s’agit est essentiellement celle de « stabilité », que nous avons précisément indiquée comme caractéristique du Pôle : l’île demeure immuable au milieu de l’agitation incessante des flots, agitation qui est une image de celle du monde extérieur ; et il faut avoir traversé la « mer des passions » pour parvenir au « Mont du Salut », au « Sanctuaire de la Paix » (14).

 

(12) Le latin albus, « blanc », est d’ailleurs à rapprocher de l’hébreu laban, qui a le même sens, et dont le féminin Lebanah sert à désigner la Lune ; en latin, Luna peut signifier à la fois « blanche » et « lumineuse », les deux idées étant d’ailleurs connexes. (13) Il n’y a, entre l’adjectif argos, « blanc », et le nom de la ville, qu’une simple différence d’accentuation ; le nom de la ville est neutre, et ce même nom au masculin est celui d’Argus. On peut encore penser ici au navire Argo (qu’on dit d’ailleurs avoir été construit par Argus, et dont le mât était fait d’un chêne de la forêt de Dodone) ; dans ce dernier cas, le mot peut également signifier « rapide », la rapidité étant regardée comme un attribut de la lumière (et spécialement de l’éclair), mais le premier sens est « blancheur », et par suite « luminosité ». - Du même mot dérive encore le nom de l’argent, qui est le métal blanc et qui correspond astrologiquement à la Lune ; le latin argentum et le grec arguros ont visiblement une racine identique.

(14) « Le Yogî, ayant traversé la mer des passions, est uni avec la Tranquillité et possède le « Soi » dans sa plénitude », dit Shankarâchârya (Âtmâ-Bodha). Les passions sont prises ici pour désigner toutes les modifications contingentes et transitoires qui constituent le « courant des formes » : c’est le domaine des « eaux inférieures », suivant le symbolisme commun à toutes les traditions. C’est pourquoi la conquête de la « Grande Paix » est souvent représentée sous la figure d’une navigation (et c’est une des raisons pour lesquelles la barque, dans le symbolisme catholique, représente l’Église) ; elle l’est aussi parfois sous celle d’une guerre, et la Bhagavad-Gîtâ peut être interprétée en ce sens, de même qu’on pourrait développer à ce point de vue la théorie de la « guerre sainte » (jihâd) suivant la doctrine islamique. - Ajoutons que la « marche sur les eaux » symbolise la domination du monde des formes et du changement : Vishnu est appelé Nârâyana, « Celui qui marche sur les eaux » ; un rapprochement s’impose avec l’Évangile, où l’on voit précisément le Christ marcher sur les eaux.

 

(René Guénon, Le Roi du Monde, Chap. X : Noms et représentations symboliques des centres spirituels).

Commenter cet article

André Raeymaeker (Charpentier) 10/02/2013 10:24

Mises à part les données qu'on trouve chez Platon sur l'Atlantide, on pourrait se demander où les Pythagoriciens mentionnent cette tradition du centre primordial . Or, elle est conservée dans
l'oeuvre de Virgile, mais sous une forme tellement voilée qu'on à peine à s'en aviser. La discipline du secret exigeait en effet un "encodage" d'autant plus déconcertant que le sujet était
"sensible", ce qui est ici éminemment le cas de l'Agartha. On a abordé cette question dans un article des E.T.,1973 ( Les racines pythagoriciennes de l'Empire), repris sur notre site. Un exposé
plus détaillé se trouve dans "La Tradition Pythagoricienne", ch. XXX ( "Le Roi du Monde")
Résumons-le en quelques mots. Les XII chants de l'Enéide( un zodiaque) ont leur centre au chant VII, où Enée, après avoir été initié aux Enfers, accède par la mer, après avoir échappé au monde
sublunaire de Circé, au royaume de Picus (= le Pôle), personnage si extravagant que seule une interprétation ésotérique est possible. On est arrivé là au terme des grands Mystères, et les chants
suivants sont donc consacrés à des "travaux
plus importants". Le même procédé de "dissimulation par l'absurde" se retrouve au chant IV des Géorgiques, avec la légende d'Orphée, tout aussi ésotériqye, car elle concerne la transmission à Rome
de l'hermétisme alexandrin, et le rêve impérial du retour à l'âge d'or et à sa "Grande Justice," depuis longtemps disparue, "aux Enfers"avec la vierge Astrée, et qui se dii en grec "Eureia Dikè",
c.à d. Eurydice…Voir à ce propos (sur notre site) "Le Panthéon", ch. XXX ( "les malheurs d'Orphée").
N.B. Aux échassiers emblèmes du Verbe, il faut évidemment ajouter la grue couronnée, et sa danse nommée Troïa, qui évoque la cité primordiale détruite comme l'Atlantide, pour cause d'Hybtis, et à
laquelle deavit succéder Rome comme centre secondaire.





,