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Publié par Abdoullatif

guenons 1932Dans le Non-Être, il ne peut pas être question d’une multiplicité d’états, puisque c’est essentiellement le domaine de l’indifférencié et même de l’inconditionné : l’inconditionné ne peut pas être soumis aux déterminations de l’un et du multiple, et l’indifférencié ne peut pas exister en mode distinctif. Si cependant nous parlons des états de non-manifestation, ce n’est pas pour établir dans l’expression une sorte de symétrie avec les états de manifestation, qui serait injustifiée et tout à fait artificielle ; mais c’est que nous sommes forcé d’y introduire en quelque façon de la distinction, faute de quoi nous ne pourrions pas en parler du tout; seulement, nous devons bien nous rendre compte que cette distinction n’existe pas en soi, que c’est nous qui lui donnons son existence toute relative, et ce n’est qu’ainsi que nous pouvons envisager ce que nous avons appelé des aspects du Non-Être, en faisant d’ailleurs ressortir tout ce qu’une telle expression a d’impropre et d’inadéquat. Dans le Non-Être, il n’y a pas de multiplicité, et, en toute rigueur, il n’y a pas non plus d’unité, car le Non-Être est le Zéro métaphysique, auquel nous sommes obligé de donner un nom pour en parler, et qui est logiquement antérieur à l’unité ; c’est pourquoi la doctrine hindoue parle seulement à cet égard de « non-dualité » (adwaita), ce qui, d’ailleurs, doit encore être rapporté à ce que nous avons dit plus haut sur l’emploi des termes de forme négative.

 

Il est essentiel de remarquer, à ce propos, que le Zéro métaphysique n’a pas plus de rapports avec le zéro mathématique, qui n’est que le signe de ce qu’on peut appeler un néant de quantité, que l’Infini véritable n’en a avec le simple indéfini, c’est-à-dire la quantité indéfiniment croissante ou indéfiniment décroissante (1) ; et cette absence de rapports, si l’on peut s’exprimer ainsi, est exactement du même ordre dans l’un et l’autre cas, avec cette réserve, pourtant, que le Zéro métaphysique n’est qu’un aspect de l’Infini ; du moins, il nous est permis de le considérer comme tel en tant qu’il contient en principe l’unité, et par suite tout le reste. En effet, l’unité primordiale n’est pas autre chose que le Zéro affirmé, ou, en d’autres termes, l’Être universel, qui est cette unité, n’est que le Non-Être affirmé, dans la mesure où est possible une telle affirmation, qui est déjà une première détermination, car elle n’est que la plus universelle de toutes les affirmations définies, donc conditionnées ; et cette première détermination, préalable à toute manifestation et à toute particularisation (y compris la polarisation en « essence » et « substance » qui est la première dualité et, comme telle, le point de départ de toute multiplicité), contient en principe toutes les autres déterminations ou affirmations distinctives (correspondant à toutes les possibilités de manifestation), ce qui revient à dire que l’unité, dès lors qu’elle est affirmée, contient en principe la multiplicité, ou qu’elle est elle-même le principe immédiat de cette multiplicité (2).

 

On s’est souvent demandé, et assez vainement, comment la multiplicité pouvait sortir de l’unité, sans s’apercevoir que la question, ainsi posée, ne comporte aucune solution, pour la simple raison qu’elle est mal posée et, sous cette forme, ne correspond a aucune réalité ; en effet, la multiplicité ne sort pas de l’unité, pas plus que l’unité ne sort du Zéro métaphysique, ou que quelque chose ne sort du Tout universel, ou que quelque possibilité ne peut se trouver en dehors de l’Infini ou de la Possibilité totale (3).  La multiplicité est comprise dans l’unité primordiale, et elle ne cesse pas d’y être comprise par le fait de son développement en mode manifesté ; cette multiplicité est celle des possibilités de manifestation, elle ne peut pas être conçue autrement que comme telle, car c’est la manifestation qui implique l’existence distinctive ; et d’autre part, puisqu’il s’agit de possibilités, il faut bien qu’elles existent de la façon qui est impliquée par leur nature. Ainsi le principe de la manifestation universelle, tout en étant un, et en étant même l’unité en soi, contient nécessairement la multiplicité ; et celle-ci dans tous ses développements indéfinis, et s’accomplissant indéfiniment selon une indéfinité de directions (4), procède tout entière de l’unité primordiale, dans laquelle elle demeure toujours comprise, et qui ne peut être aucunement affectée ou modifiée par l’existence en elle de cette multiplicité, car elle ne saurait évidemment cesser d’être elle-même par un effet de sa propre nature, et c’est précisément en tant qu’elle est l’unité qu’elle implique essentiellement les possibilités multiples dont il s’agit. C’est donc dans l’unité même que la multiplicité existe, et, comme elle n’affecte pas l’unité c’est qu’elle n’a qu’une existence toute contingente par rapport à celle-ci ; nous pouvons même dire que cette existence, tant qu’on ne la rapporte pas à l’unité comme nous venons de le faire, est purement illusoire ; c’est l’unité seule qui, étant son principe, lui donne toute la réalité dont elle est susceptible ; et l’unité elle-même, à son tour, n’est pas un principe absolu et se suffisant à soi-même mais c’est du Zéro métaphysique qu’elle tire sa propre réalité.

 

L’Être, n’étant que la première affirmation, la détermination la plus primordiale, n’est pas le principe suprême de toutes choses ; il n’est, nous le répétons, que le principe de la manifestation, et on voit par là combien le point de vue métaphysique est restreint par ceux qui prétendent le réduire exclusivement à la seule « ontologie » ; faire ainsi abstraction du Non-Être, c’est même proprement exclure tout ce qui est le plus vraiment et le plus purement métaphysique. Cela étant dit en passant, nous conclurons ainsi en ce qui concerne le point que nous venons de traiter : l’Être est un en soi-même, et, par suite, l’Existence universelle, qui est la manifestation intégrale de ses possibilités, est unique dans son essence et sa nature intime ; mais ni l’unité de l’Être ni l’« unicité » de l’Existence n’excluent la multiplicité des modes de la manifestation, d’où l’indéfinité des degrés de l’Existence, dans l’ordre général et cosmique, et celle des états de l’être, dans l’ordre des existences particulières (5). Donc, la considération des états multiples n’est aucunement en contradiction avec l’unité de l’Être, non plus qu’avec l’« unicité » de l’Existence qui est fondée sur cette unité, puisque ni l’une ni l’autre ne sont affectées en quoi que ce soit par la multiplicité ; et il résulte de là que, dans tout le domaine de l’Être, la constatation de la multiplicité, loin de contredire l’affirmation de l’unité ou de s’y opposer en quelque façon, y trouve le seul fondement valable qui puisse lui être donné, tant logiquement que métaphysiquement.

 

(1)  Ces deux cas de l’indéfiniment croissant et de l’indéfiniment décroissant sont ce qui correspond en réalité à ce que Pascal a si improprement appelé les « deux infinis » (voir Le Symbolisme de la Croix, p. 203) ; il convient d’insister sur le fait que l’un et l’autre ne nous font aucunement sortir du domaine quantitatif.

(2)  Nous rappelons encore, car on ne saurait trop y insister, que l’unité dont il s’agit ici est l’unité métaphysique ou « transcendantale », qui s’applique à l’Être universel comme un attribut « coextensif » à celui-ci, pour employer le langage des logiciens (bien que la notion d’« extension » et celle de « compréhension » qui lui est corrélative ne soient plus proprement applicables au delà des « catégories » ou des genres les plus généraux, c’est-à-dire quand on passe du général à l’universel), et qui, comme telle, diffère essentiellement de l’unité mathématique ou numérique, ne s’appliquant qu’au seul domaine quantitatif ; et il en est de même pour la multiplicité, suivant la remarque que nous avons déjà faite précédemment à plusieurs reprises. Il y a seulement analogie, et non pas identité ni même similitude, entre les notions métaphysiques dont nous parlons et les notions mathématiques correspondantes; la désignation des unes et des autres par des termes communs n’exprime en réalité rien de plus que cette analogie.

(3) C’est pourquoi nous pensons qu’on doit, autant que possible, éviter l’emploi d’un terme tel que celui d’« émanation », qui évoque une idée ou plutôt une image fausse, celle d’une « sortie » hors du Principe.

(4) Il va de soi que ce mot de « directions », emprunté à la considération des possibilités spatiales, doit être entendu ici symboliquement, car, au sens littéral, il ne s’appliquerait qu’à une infime partie des possibilités de manifestation ; le sens que nous lui donnons présentement est en conformité avec tout ce que nous avons exposé dans Le Symbolisme de la Croix.

(5) Nous ne disons pas « individuelles », car dans ce dont il s’agit ici sont compris également les états de manifestation informelle, qui sont supra-individuels.

 

(René Guénon, Les états multiples de l’être, chap.V : Rapports de l’unité et de la multiplicité).

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