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Publié par Abdoullatif

Rene-Guenon-2.jpgLes Nouvelles littéraires (numéro du 27 mai) ont publié une interview au cours de laquelle M. Elian J. Finbert a jugé bon de se livrer sur notre compte à des racontars aussi fantaisistes que déplaisants. Nous avons déjà dit bien souvent ce que nous pensons de ces histoires « personnelles » : cela n’a pas le moindre intérêt en soi, et, au regard de la doctrine, les individualités ne comptent pas et ne doivent jamais paraître ; en outre de cette question de principe, nous estimons que quiconque n’est pas un malfaiteur a le droit le plus absolu à ce que le secret de son existence privée soit respecté et à ce que rien de ce qui s’y rapporte ne soit étalé devant le public sans son consentement. Au surplus, si M. Finbert se complaît à ce genre d’anecdotes, il peut facilement trouver parmi les « hommes de lettres », ses confrères, bien assez de gens dont la vanité ne demande qu’à se satisfaire de ces sottises, pour laisser en paix ceux à qui cela ne saurait convenir et qui n’entendent point servir à « amuser » qui que ce soit. Quelque répugnance que nous éprouvions à parler de ces choses, il nous faut, pour l’édification de ceux de nos lecteurs qui auraient eu connaissance de l’interview en question, rectifier tout au moins quelques-unes des inexactitudes (pour employer un euphémisme) dont fourmille ce récit saugrenu.

 

Tout d’abord, nous devons dire que M. Finbert, lorsque nous le rencontrâmes au Caire, ne commit point la grossière impolitesse dont il se vante : il ne nous demanda pas « ce que nous venions faire en Egypte », et il fit bien, car nous l’eussions promptement remis à sa place ! Ensuite, comme il nous « adressait la parole en français », nous lui répondîmes de même, et non point « en arabe » (et, par surcroît, tous ceux qui nous connaissent tant soit peu savent comme nous sommes capable de parler « avec componction ! » ; mais ce qui est vrai, nous le reconnaissons volontiers, c’est que notre réponse dut être « hésitante »… Tout simplement parce que, connaissant la réputation dont jouit notre interlocuteur (à tort ou à raison, ceci n’est pas notre affaire), nous étions plutôt gêné à la pensée d’être vu en sa compagnie ; et c’est précisément pour éviter le risque d’une nouvelle rencontre au-dehors que nous acceptâmes d’aller le voir à la pension où il logeait.

 

Là, il nous arriva peut-être, dans la conversation, de prononcer incidemment quelques mots arabes, ce qui n’avaient rien de bien extraordinaire ; mais ce dont nous sommes parfaitement certain, c’est qu’il ne fut aucunement question de « confréries » (« fermées » ou non, mais en tout cas nullement « mystiques »), car c’est là un sujet que, pour de multiples raisons, nous n’avions pas à aborder avec M. Finbert. Nous parlâmes seulement, en termes très vagues, de personnes qui possédaient certaines connaissances traditionnelles, sur quoi il nous déclara que nous lui faisions entrevoir là des choses dont il ignorait totalement l’existence (et il nous l’écrivit même encore après son retour en France). Il ne nous demanda d’ailleurs pas de le présenter à qui que ce soit, et encore bien moins de « le conduire dans les confréries », de sorte que nous n’eûmes pas à le lui refuser ; il ne nous donna pas davantage « l’assurance qu’il était initié (sic) depuis fort longtemps à leurs pratiques et qu’il y était considéré comme un Musulman » (!), et c’est fort heureux pour nous, car nous n’aurions pu, en dépit de toutes les convenances, nous empêcher d’éclater de rire !

 

A travers la suite, où il est question de « mystique populaire » (M. Finbert paraît affectionner tout spécialement ce qualificatif), de « concerts spirituels » et d’autres choses exprimées de façon aussi confuse qu’occidentale, nous avons démêlé sans trop de peine où il avait pu pénétrer : cela est tellement sérieux… qu’on y conduit même les touristes ! Nous ajouterons seulement que, dans son dernier roman intitulé Le Fou de Dieu (qui a servi de prétexte à l’interview), M. Finbert a donné la juste mesure de la connaissance qu’il peut avoir de l’esprit de l’Islam : il n’est pas un seul Musulman au monde, si magzûb et si ignorant qu’on veuille le supposer, qui puisse s’imaginer reconnaître le Mahdi (lequel ne doit nullement être « un nouveau Prophète ») dans la personne d’un Juif…

 

Mais on pense évidemment (et non sans quelque raison, hélas !) que le public sera assez… mughaffal pour accepter n’importe quoi, dès lors que cela est affirmé par « un homme qui vint de l’Orient »… mais qui n’en connut jamais que le « décor » extérieur. Si nous avions un conseil à donner à M. Finbert, ce serait de se consacrer à écrire des romans exclusivement juifs, où il serait certes beaucoup plus à l’aise, et de ne plus s’occuper de l’Islam ni de l’Orient…non plus que de nous-même. Shuf shughlek, yâ khawaga !

 

(René Guénon, Compte rendu de livre, Voile d’Isis, 1933, p. 434 – 436).

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