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Publié par Abdoullatif

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Ananda K. Coomaraswamy. Spiritual Authority and Temporal Power in the Indian Theory of Government. (American Oriental Society, New Haven, Connecticut). – Dans cet autre livre, où nous retrouvons, développées, précisées et appuyées de nombreuses références, quelques-unes des considérations qui étaient déjà indiquées dans le précédent, M. Coomaraswamy redresse une erreur commise par certains, notamment J. Evola et A. M. Hocart, au sujet des rapports du Sacerdoce et de la Royauté. Ceux-ci, en effet, ont prétendu que le Sacerdoce avait un rôle féminin vis-à-vis de la Royauté, ce qui tend naturellement à attribuer la suprématie à cette dernière ; mais c’est là un renversement complet de l’ordre hiérarchique réel. En fait, les rapports dont il s’agit sont exprimés rituellement par des formules de mariage telles que celle-ci : « Je suis Cela, tu es Ceci ; je suis le Ciel, tu es la Terre », etc. (Aitareya Brâhmana VIII, 27) ; or c’est le Purohita, c’est-à-dire le Brâhmane, qui adresse ces paroles au Roi lors du sacre (râjasûya), et non pas l’inverse comme il a été affirmé à tort. Il s’agit là d’un de ces couples dont les deux termes ne sont nullement symétriques, le premier contenant en principe le second, tandis que celui-ci est subordonné à celui-là et n’existe en somme que par lui (ce qui revient à dire qu’ils sont relativement sat et asat) ; c’est pourquoi le Sacerdoce est absolument indépendant de la Royauté, tandis que la Royauté ne saurait exister valablement sans le Sacerdoce. Ceci est d’ailleurs confirmé par l’examen des rapports entre leurs types divins : Agni, qui est le Sacerdoce (brahma), et Indra, qui est la Royauté (kshatra), ou Mitra et Varuna, qui sont aussi dans une relation similaire ; de même encore Brihaspati et Vâch, c’est-à-dire en somme l’Intellect et la Parole, correspondant ici respectivement à la contemplation et à l’action. Ce dernier point appelle une remarque importante : si la Parole est rapportée à la Royauté, c’est que, effectivement, c’est par ses ordres ou ses édits que le Roi agit et « travaille », et, dans une société traditionnelle, les choses sont normalement accomplies aussitôt qu’elles ont été formulées par celui qui en a le pouvoir (et l’on peut rapprocher de ceci le fait que, dans la tradition extrême-orientale, il appartient au souverain de donner aux choses leurs « dénominations correctes ») aussi le Roi ne peut-il jamais parler à sa fantaisie ou selon ses désirs, mais il ne doit le faire que conformément à l’ordre, c’est-à-dire à la volonté du principe dont il tient sa légitimité et son « droit divin » ; on voit combien cette conception, essentiellement théocratique, est éloignée de celle d’une « monarchie absolue » n’ayant d’autre règle d’action que le « bon plaisir » du souverain. L’auteur étudie encore incidemment beaucoup d’autres couples du même genre, tels que, par exemple, Yama et Yamî, les Ashwins (comparables à certains égards aux Dioscures grecs), et aussi les couples comme celui de Krishna et d’Arjuna, formés d’un immortel et d’un mortel, qui correspond naturellement à Paramâtmâ et à jîvâtmâ, ou au « Soi » et au « moi ». Un autre cas intéressant, dans un ordre quelque peu différent, est celui de l’Harmonie (sâma) et des Mots (rich) dans la science des mantras ; mais il est impossible de résumer tout cela, et même d’énumérer complètement toutes les questions traitées ainsi dans des notes dont certaines ont l’importance de véritables études spéciales. Pour en revenir au sujet principal, l’union du Sacerdoce et de la Royauté représente avant tout celle du Ciel et de la Terre, de l’harmonie desquels dépend la prospérité et la fertilité de l’Univers entier ; c’est pourquoi la prospérité du royaume dépend également de l’harmonie des deux pouvoirs et de leur union dans l’accomplissement du rite, et le Roi, qui a pour fonction essentielle de l’assurer ne le peut qu’à la condition d’agir de façon à maintenir toujours cette harmonie ; on retrouve ici la correspondance entre l’ordre cosmique et l’ordre humain qui est unanimement affirmée par toutes les traditions. D’autre part, le caractère féminin de la Royauté à l’égard du Sacerdoce explique ce que nous avons nous-même indiqué, ainsi que le rappelle M. Coomaraswamy, qu’un élément féminin ou représenté symboliquement comme tel, joue le plus souvent un rôle prépondérant dans les doctrines propres aux Kshatriyas ; et il explique aussi qu’une voie de bhakti soit plus particulièrement appropriée à la nature de ceux-ci, comme on peut le voir encore très nettement dans un cas tel que celui de la Chevalerie occidentale. Cependant il ne faut pas oublier que, puisqu’il ne s’agit en tout ceci que de relations, ce qui est féminin sous un certain rapport peut être en même temps masculin sous un autre rapport : ainsi, si le Sacerdoce est masculin par rapport à la Royauté, le Roi est à son tour masculin par rapport à son royaume, de même que tout principe l’est par rapport au domaine sur lequel s’exerce son action, et notamment Agni, Vâyu et Âditya par rapport aux « trois mondes » respectivement, relations qui ne sont d’ailleurs qu’autant de particularisations de celle de la Lumière au Cosmos. Il faut encore ajouter que, outre ses aspects cosmique (adhidêvata) et politique (adhirâjya) la même doctrine a aussi une application à l’ordre « microcosmique » (adhyâtma), car l’homme lui-même est la « Cité divine », et on retrouve en lui tous les éléments constitutifs correspondant à ceux du Cosmos et à ceux de l’organisation sociale, de sorte que, entre ces éléments, des rapports similaires devront être observés dans tous les cas. Les deux âtmâs, c’est-à-dire le « Soi » et le « moi », correspondent à la double nature « suprême » et « non-suprême » de Brahma, et par suite, à différents niveaux, à Mitra et à Varuna, au Dêva et à l’Asura, au brahma et au kshatra, par le mariage desquels le royaume est maintenu ; « le côté extérieur, actif, féminin et mortel de notre nature subsiste plus éminemment dans son côté intérieur, contemplatif, masculin et immortel, auquel il peut et doit être « réduit », c’est-à-dire ramené ou réuni ». L’« autonomie » (swarâj) consiste, pour un roi, à ne pas se laisser gouverner par la multitude de ceux qui doivent lui être subordonnés, et de même, pour chacun, à ne pas se laisser gouverner par les éléments inférieurs et contingents de son être ; de là, pour l’établissement et le maintien de l’ordre dans l’un et l’autre cas, les deux sens de la « guerre sainte » dont nous avons parlé en diverses occasions. En définitive, dans tous les domaines, tout dépend essentiellement du « contrôle de soi-même » (âtmâsamyama) ; c’est pourquoi, selon l’enseignement de toutes les traditions, l’homme doit avant tout « se connaître soi-même », et, en même temps, la « science du Soi » (âtmavidyâ) est aussi le terme final de toute doctrine, car « ce qu’est le Soi » et « ce qu’est Brahma » sont deux questions qui ne comportent véritablement qu’une seule et même réponse.

 

(René Guénon, Etudes Traditionnelles, Année 1945-1946, compte-rendu repris dans le recueil posthume Etudes sur l’hindouisme).

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André Raeymaeker (Charpentier) 27/01/2013 11:04

( deuxième envoi )

Cette question, sur laquelle Guénon, à son habitude, ne s'exprime qu'à
demi-mot, concerne en somme les rapports entre Petits et Grands Mystères, et secrètement à la Voie "mariale" des Afrad qui était la sienne
Les premiers de ces Mystères dont relève l'hermétisme, ne sont qu'une première étape de la réalisation, et n'ont donc qu'un statut relatif.
L'erreur d'Evola consiste à leur donner indûment un caractère absolu, et celai rappelle la déviation moderne ( "cartésienne ", qui a fait de la raison la forme ultime de l'intelligence. Or celle-ci
n'est utile que si elle reconnait sa subordination à la vision directe qu'est l'Intuition intellectuelle, considérée comme masculine.
Le passage de l'un à l'autre de ces deux domaines s'accompagne, (comme chaque fois où l'on franchit une "Porte"), d'une inversion du symbolisme. Dans ce cas, la fonction sacerdotale apparaît dans
notre monde comme féminine. C'est pourquoi la Voie royale ( chevaleresque)est régie par la Vierge universelle, comme cela se voit chez les Templiers et leurs inspirateurs Virgile et Dante.
Maintenant, cette réflexion lunaire du Logos masculin peut avoir un aspect ésotérique supérieur à celui de son Principe masculin, au cas où l'on s'en sert pour symboliser la nature inexprimable (
apophatique) du Sur-Etre, décrit comme "Nuage d'Inconnaissance" ( Brahma Nirguna).
C'est là le sens des Vierges Noires et de leur humilité. Et des institutions fondées par Saint Bernard en leur honneur. Sens qu échappe forcément à l'Eglise exotérique, et lui cause même un certain
embarras


Cette inversion des rôles est très claire chez Virgile dans le passage des Géorgiques où il se présente comme l'ordonnateur du triomphe d'Auguste; donc dans une attitude de subordination apparente.
A noter que le nombre du vers où apparaît l'Empereur est le III, 33 ( Nombre "christique" qui lui confère une stature solaire, analogue à celle, tout aussi ésotérique, de son modèle Alexandre.
Les amis Pythagoriciens du poète le dénommaient familièrement "Virgo", ce qui, loin d'être un vulgaire jeu de mots, évoquait son culte pour la Déesse vierge Pallas ( Minerve/ Vesta).
Sur ces sujets, on peut consulter entre autres, sur le site web
< clavisquadraturae1.com > les "Eléments de cosmologie", et "Les Mystères du Panthéon Romain" ( ch. VIII et XXXIII) ), car il va de soi que tout commentaire de ce sujet complexe ne peut être
qu'une ébauche.

André Raeymaeker (Charpentier) 27/01/2013 08:16

Ce texte demanderait un long commentaire, car Guénon, à son habitude, ne s'y exprime qu'à demi-mot. Toute la question se ramène en somme au statut des Petits Mystères, qui n'ont qu'un aspect
relatif par rapport aux Grands, dont ils sont en somme une simple introduction.D'où le reproche adressé à Evola, pour avoir attribué indûment à la voie hermétique ( royale ou "chevaleresque") un
caractère absolu qu'elle n'a jamais eu. Maintenant, on sait qu'à chaque chaque franchissement d'une " Porte"( ou saut qualitatif), le symbolisme s'inverse. La fonction sacerdotale ( celle de
Guénon) est donc masculine ( solaire) dans l'ordre absolu de la contemplation, mais féminine (lunaire) dans celui de l'action. D'où , par exemple, la dévotion parfaite des Templiers - après Virgile
et Dante- à la Vierge Universelle, cet aspect féminin (lunaire) du Logos. Ajoutons que ce reflet de l'Etre-Un peut aussi refléter l'aspect inexprimable (apophatique) de la Déité (" Brahma nirguna,"
le "Nuage d'Inconnaissance"), ce qui est cette fois bien davantage, et suffit à expliquer le sens ésotérique des Vierges Noires.
On peut trouver un exemple de cette relation ambiguë chez Virgile
in Géorgiques III, 33 sq. ( Nombre chrristique), où le poète se présente en personne comme grand ordonnateur du triomphe d'Auguste.
( voir sur < clavisquadraturae1.com > "Le Panthéon", ch. VIII et XXXIII.