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Publié par Abdoullatif

RG 1Si le symbolisme est, comme nous venons de l’expliquer, essentiellement inhérent à tout ce qui présente un caractère traditionnel, il est aussi, en même temps, un des traits par lesquels les doctrines traditionnelles, dans leur ensemble (car ceci s’applique à la fois aux deux domaines ésotérique et exotérique), se distinguent, en quelque sorte à première vue, de la pensée profane, à laquelle ce même symbolisme est tout à fait étranger, et cela nécessairement, par là même qu’il traduit proprement quelque chose de « non-humain », qui ne saurait aucunement exister en pareil cas. Pourtant, les philosophes, qui sont les représentants par excellence, si l’on peut dire, de cette pensée profane, mais qui n’en ont pas moins la prétention de s’occuper des choses les plus diverses, comme si leur compétence s’étendait à tout, s’occupent parfois aussi du symbolisme, et il leur arrive alors d’émettre des idées et des théories bien étranges ; c’est ainsi que certains ont voulu constituer une « psychologie du symbolisme », ce qui se rattache à l’erreur spécifiquement moderne qu’on peut désigner par le nom de « psychologisme », et qui n’est elle-même qu’un cas particulier de la tendance à tout réduire à des éléments exclusivement humains. Cependant, il en est aussi quelques-uns qui reconnaissent que le symbolisme ne relève pas de la philosophie ; mais ils entendent donner à cette assertion un sens visiblement défavorable, comme si le symbolisme était à leurs yeux une chose inférieure et même négligeable ; et l’on peut même se demander, à voir la façon dont ils en parlent, s’ils ne le confondent pas tout simplement avec le pseudo-symbolisme de certains littérateurs, prenant ainsi pour la vraie signification du mot ce qui n’en est qu’un emploi tout à fait abusif et détourné. En réalité, si le symbolisme est une « forme de la pensée » comme on le dit, ce qui est vrai en un certain sens, mais n’empêche point qu’il soit aussi et tout d’abord autre chose, la philosophie en est une autre, radicalement différente, opposée même à divers égards. On peut aller plus loin : cette forme de pensée que représente la philosophie ne correspond qu’à un point de vue très spécial et ne saurait, même dans les cas les plus favorables, être valable que dans un domaine fort restreint, dont son plus grand tort, inhérent d’ailleurs à toute pensée profane comme telle, est peut-être de ne pas savoir ou de ne pas vouloir reconnaître les limites ; le symbolisme, ainsi qu’on peut s’en rendre compte par ce que nous avons déjà expliqué, a une tout autre portée ; et, même en ne voyant là rien de plus que deux formes de la pensée (ce qui est proprement confondre l’usage du symbolisme avec son essence même), ce serait encore une grave erreur de vouloir les mettre sur le même plan. Que les philosophes ne soient point de cet avis, cela ne prouve rien ; pour mettre les choses à leur juste place, il faut avant tout les envisager avec impartialité, ce qu’ils ne peuvent faire en l’occurrence ; et, quant, à nous, nous sommes persuadés que, en tant que philosophes, ils n’arriveront jamais à pénétrer le sens profond du moindre symbole, parce qu’il y a là quelque chose qui est entièrement en dehors de leur façon de penser et qui dépasse inévitablement leur compréhension. Ceux qui connaissent déjà tout ce que nous avons dit ailleurs de la philosophie, en maintes occasions, ne peuvent s’étonner de nous voir lui accorder qu’une bien médiocre importance ; du reste, sans même aller au fond des choses, il suffit, pour se rendre compte que sa position ne peut être ici que subalterne en quelque sorte, de se souvenir que tout mode d’expression, quel qu’il soit, a forcément un caractère symbolique, au sens le plus général de ce terme, par rapport à ce qu’il exprime. Les philosophes ne peuvent faire autrement que de se servir de mots, et, ainsi que nous l’avons dit précédemment, ces mots, en eux- mêmes, ne sont et ne peuvent être rien d’autre que des symboles ; c’est donc, d’une certaine façon, la philosophie qui rentre, bien que tout à fait inconsciemment, dans le domaine du symbolisme, et non pas l’inverse. Cependant, il y a, sous un autre rapport, une opposition entre philosophie et symbolisme, si l’on entend ce dernier dans l’acception plus restreinte qu’on lui donne le plus habituellement, et qui est d’ailleurs aussi celle où nous le prenons lorsque nous le considérons comme proprement caractéristique des doctrines traditionnelles : cette opposition consiste en ce que la philosophie est comme tout ce qui s’exprime dans les formes ordinaires du langage, essentiellement analytique, tandis que le symbolisme proprement dit est essentiellement synthétique. La forme du langage est, par définition même, « discursive » comme la raison humaine dont il est l’instrument propre et dont il suit ou reproduit la marche aussi exactement que possible ; au contraire, le symbolisme proprement dit est véritablement « intuitif », ce qui, tout naturellement, le rend incomparablement plus apte que le langage à servir de point d’appui à l’intuition intellectuelle et supra-rationnelle, et c’est précisément pourquoi il constitue le mode d’expression par excellence de tout enseignement initiatique. Quant à la philosophie, elle représente en quelque sorte le type de la pensée discursive (ce qui, bien entendu, ne veut pas dire que toute pensée discursive ait un caractère spécifiquement philosophique), et c’est ce qui lui impose des limitations dont elle ne saurait s’affranchir ; par contre, le symbolisme, en tant que support de l’intuition transcendante, ouvre des possibilités véritablement illimitées.

 

La philosophie, par son caractère discursif, est chose exclusivement rationnelle, puisque ce caractère est celui qui appartient en propre à la raison elle-même ; le domaine de la philosophie et ses possibilités ne peuvent donc en aucun cas s’étendre au delà de ce que la raison est capable d’atteindre ; et encore ne représente-t-elle qu’un certain usage assez particulier de cette faculté, car il est évident, ne serait-ce que du fait de l’existence de sciences indépendantes, qu’il y a, dans l’ordre même de la connaissance rationnelle, bien des choses qui ne sont pas du ressort de la philosophie. Il ne s’agit d’ailleurs nullement ici de contester la valeur de la raison dans son domaine propre et tant qu’elle ne prétend pas le dépasser (1) ; mais cette valeur ne peut être que relative, comme ce domaine l’est également ; et, du reste, le mot ratio lui-même n’a-t’il pas primitivement le sens de « rapport » ? Nous ne contestons même pas davantage, dans certaines limites, la légitimité de la dialectique, encore que les philosophes en abusent trop souvent ; mais cette dialectique, en tout cas, ne doit jamais être qu’un moyen, non une fin en elle-même, et, en outre, il se peut que ce moyen ne soit pas applicable à tout indistinctement ; seulement, pour se rendre compte de cela, il faut sortir des bornes de la dialectique, et c’est ce que ne peut faire le philosophe comme tel. En admettant même que la philosophie aille aussi loin que cela lui est théoriquement possible, nous voulons dire jusqu’aux extrêmes limites du domaine de la raison, ce sera encore bien peu en vérité, car, pour nous servir ici d’une expression évangélique, « une seule chose est nécessaire », et c’est précisément cette chose qui lui demeurera toujours interdite, parce qu’elle est au-dessus et au delà de toute connaissance rationnelle. Que peuvent les méthodes discursives du philosophe en face de l’inexprimable, qui est, comme nous l’expliquions plus haut, le « mystère » au sens le plus vrai et le plus profond de ce mot ? Au contraire, le symbolisme, redisons-le encore, a pour fonction essentielle de faire « assentir » cet inexprimable, de fournir le support qui permettra à l’intuition intellectuelle de l’atteindre effectivement ; qui donc, ayant compris cela, oserait encore nier l’immense supériorité du symbolisme et contester que sa portée dépasse incomparablement celle de toute philosophie possible ? Si excellente et si parfaite en son genre que puisse être une philosophie (et ce n’est certes pas aux philosophies modernes que nous pensons en admettant une pareille hypothèse), ce n’est pourtant encore « que de la paille » ; le mot est de saint Thomas d’Aquin lui-même, qui cependant, on le reconnaîtra, ne devait pas être porté à déprécier outre mesure la pensée philosophique, mais qui du moins avait conscience de ses limitations.

 

(1) Faisons remarquer, à ce propos, que « supra-rationnel » n’est aucunement synonyme d’« irrationnel » : ce qui est au-dessus de la raison ne lui est point contraire, mais lui échappe purement et simplement.

 

Mais il y a encore autre chose : en considérant le symbolisme comme une « forme de pensée », on ne l’envisage en somme que sous le rapport purement humain, qui est du reste évidemment le seul sous lequel une comparaison avec la philosophie soit possible ; on doit sans doute l’envisager ainsi, en tant qu’il est un mode d’expression à l’usage de l’homme, mais, à la vérité, cela est fort loin d’être suffisant et, ne touchant aucunement à son essence, ne représente même que le côté le plus extérieur de la question. Nous avons déjà assez insisté sur le côté « non- humain » du symbolisme pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir encore bien longuement ; il suffit en somme de constater qu’il a son fondement dans la nature même des êtres et des choses, qu’il est en parfaite conformité avec les lois de cette nature, et de réfléchir que les lois naturelles ne sont elles-mêmes au fond qu’une expression et comme une extériorisation, si l’on peut dire, de la Volonté divine ou principielle. Le véritable fondement du symbolisme, c’est, comme nous l’avons déjà dit, la correspondance qui existe entre tous les ordres de réalité, qui les relie l’un à l’autre, et qui s’étend, par conséquent, de l’ordre naturel pris dans son ensemble à l’ordre surnaturel lui-même ; en vertu de cette correspondance, la nature tout entière n’est elle-même qu’un symbole, c’est-à-dire qu’elle ne reçoit sa vraie signification que si on la regarde comme un support pour nous élever à la connaissance des vérités surnaturelles, ou « métaphysiques » au sens propre et étymologique de ce mot, ce qui est précisément la fonction essentielle du symbolisme, et ce qui est aussi la raison d’être profonde de toute science traditionnelle (1). Par là même, il y a nécessairement dans le symbolisme quelque chose dont l’origine remonte plus haut et plus loin que l’humanité, et l’on pourrait dire que cette origine est dans l’œuvre même du Verbe divin : elle est tout d’abord dans la manifestation universelle elle-même, et elle est ensuite, plus spécialement par rapport à l’humanité, dans la Tradition primordiale qui est bien, elle aussi, « révélation » du Verbe ; cette Tradition, dont toutes les autres ne sont que des formes dérivées, s’incorpore pour ainsi dire dans des symboles qui se sont transmis d’âge en âge sans qu’on puisse leur assigner aucune origine « historique », et le processus de cette sorte d’incorporation symbolique est encore analogue, dans son ordre, à celui de la manifestation (2).

 

En face de ces titres du symbolisme, qui en font la valeur transcendante, quels sont ceux que la philosophie pourrait bien avoir à revendiquer ? L’origine du symbolisme se confond véritablement avec l’origine des temps, si elle n’est même, en un sens, au delà des temps, puisque ceux-ci ne comprennent en réalité qu’un mode spécial de la manifestation (3) ; il n’est d’ailleurs, comme nous l’avons fait remarquer, aucun symbole authentiquement traditionnel qu’on puisse rapporter à un inventeur humain, dont on puisse dire qu’il a été imaginé par tel ou tel individu; et cela même ne devrait-il pas donner à réfléchir à ceux qui en sont capables ? Toute philosophie, au contraire, ne remonte qu’à une époque déterminée et, en somme, toujours récente, même s’il s’agit de l’antiquité « classique » qui n’est qu’une antiquité fort relative (ce qui prouve bien d’ailleurs que, même humainement, cette forme spéciale de pensée n’a rien d’essentiel) (4) ; elle est l’œuvre d’un homme dont le nom nous est connu aussi bien que la date à laquelle il a vécu, et c’est ce nom même qui sert d’ordinaire à la désigner, ce qui montre bien qu’il n’y a là rien que d’humain et d’individuel. C’est pourquoi nous disions tout à l’heure qu’on ne peut songer à établir une comparaison quelconque entre la philosophie et le symbolisme qu’à la condition de se borner à envisager celui-ci exclusivement du côté humain, puisque, pour tout le reste, on ne saurait trouver dans l’ordre philosophique ni équivalence ni même correspondance de quelque genre que ce soit.

 

(1) C’est pourquoi le monde est comme un langage divin pour ceux qui savent le comprendre : suivant l’expression biblique, « Coeli enarrant gloriam Dei » (Psaume XIX, 2).

(2) Nous rappellerons encore une fois à ce propos, pour ne laisser place à aucune équivoque, que nous nous refusons absolument à donner le nom de « tradition » à tout ce qui est purement humain et profane, et, en particulier, à une doctrine philosophique quelle qu’elle soit.

(3) Il est donc assez peu compréhensible qu’un certain Rite maçonnique, dont la « régularité » est d’ailleurs très contestable, prétende dater ses documents d’une ère comptée Ab Origine Symbolismi.

(4) Il y aurait peut-être lieu de se demander pourquoi la philosophie a pris naissance précisément au VIème siècle avant l’ère chrétienne, époque qui présente des caractères assez singuliers à bien des égards, ainsi que nous l’avons fait remarquer en différentes occasions.

 

La philosophie est donc, si l’on veut, et pour mettre les choses au mieux, la « sagesse humaine », ou une de ses formes, mais elle n’est en tout cas que cela, et c’est pourquoi nous disons qu’elle est bien peu de chose au fond ; et elle n’est que cela parce qu’elle est une spéculation toute rationnelle, et que la raison est une faculté purement humaine, celle même par laquelle se définit essentiellement la nature individuelle humaine comme telle. « Sagesse humaine », autant dire « sagesse mondaine », au sens ou le « monde » est entendu notamment dans l’Evangile (1) ; nous pourrions encore, dans le même sens, dire tout aussi bien « sagesse profane » ; toutes ces expressions sont synonymes au fond, et elles indiquent clairement que ce dont il s’agit n’est point la véritable sagesse, que ce n’en est tout au plus qu’une ombre assez vaine, et même trop souvent « inversée » (2). D’ailleurs, en fait, la plupart des philosophies ne sont pas même une ombre de la sagesse, si déformée qu’on la suppose ; elles ne sont, surtout lorsqu’il s’agit des philosophies modernes, d’où les moindres vestiges des anciennes connaissances traditionnelles ont entièrement disparu, que des constructions dépourvues de toute base solide, des assemblages d’hypothèses plus ou moins fantaisistes, et, en tout cas, de simples opinions individuelles sans autorité et sans portée réelle.

 

Nous pouvons, pour conclure sur ce point, résumer en quelques mots le fond de notre pensée : la philosophie n’est proprement que du « savoir profane » et ne peut prétendre à rien de plus, tandis que le symbolisme, entendu dans son vrai sens, fait essentiellement partie de la « science sacrée », qui même ne saurait véritablement exister ou du moins s’extérioriser sans lui, car tout moyen d’expression approprié lui fait alors défaut. Nous savons bien que beaucoup de nos contemporains, et même le plus grand nombre, sont malheureusement incapables de faire comme il convient la distinction entre ces deux ordres de connaissance (si tant est qu’une connaissance profane mérite vraiment ce nom) ; mais, bien entendu, ce n’est pas à ceux-là que nous nous adressons, car, comme nous l’avons déjà déclaré assez souvent en d’autres occasions, c’est uniquement de « science sacrée » que nous entendons nous occuper pour notre part.


(1) En sanscrit, le mot laukika, « mondain » (adjectif dérivé de loka, « monde »), est pris souvent avec la même acception que dans le langage évangélique, c’est-à-dire en somme avec le sens de « profane », et cette concordance nous paraît très digne de remarque.

(2) Du reste, même à ne considérer que le sens propre des mots, il devrait être évident que philosophia n’est point sophia, « sagesse », ce ne peut être normalement, par rapport à celle-ci, qu’une préparation ou un acheminement ; aussi pourrait-on dire que la philosophie devient illégitime dès qu’elle n’a plus pour but de conduire à quelque chose qui la dépasse. C’est d’ailleurs ce que reconnaissaient les scolastiques du moyen âge lorsqu’ils disaient : « Philosophia ancilla theologiæ » ; mais, en cela, leur point de vue était encore beaucoup trop restreint, car la théologie, qui ne relève que du domaine exotérique, est extrêmement loin de pouvoir représenter la sagesse traditionnelle dans son intégralité.

 

(René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XVIII : Symbolisme et philosophie).

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