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Publié par Abdoullatif

A ces objections, les auteurs Naqshabandis ont répondus à maintes reprises en donnant, tout d'abord, ce qu'ils considèrent comme les appuis scripturaires de la rabita. Le texte coranique le plus souvent cité dans leurs écrits ou leurs propos, et ce depuis les origines (41), est le verset 119 de la Sourate 9 (ya ayyuha l-ladhina amanu ttaqu Llâha wa kunu ma'a l-sadiqin.) (42) « Etre avec les véridiques » est le fondement de la suhba, du compagnonnage initiatique. Mais la suhba ne doit pas s'entendre seulement de la fréquentation physique des mashayikh : obligation permanente du murid, où qu'il soit, elle implique l'istihdar, l'acte qui « rend présent » le sadiq – c'est-à-dire la rabita. Parmi les hadiths qui justifient cette contemplation intérieure du maître figure presque toujours celui énonce : afdalukum (ou : khiyarukum) al-ladhina idha ru'u dhukira Llahu la-ru'yatihim, « les meilleurs d'entre vous sont ceux qu'on ne peut voir sans se souvenir d'Allah » (ou « sans invoquer Allah). (43)

 

C'est ce hadith qui donne son sens, bien que Ahrar ait interprété autrement ce propos, à une phrase d'un des premiers maîtres naqshbandîs, le shaykh Nizam al-Din, où il parle du Jamal, de la beauté, comme d'une condition de la mashyakha. (44) Cette beauté, ce n'est rien d'autre en fait que la Beauté divine elle-même, universellement présente mais que voile l'opacité de l'homme ordinaire et que révèle la transparence du saint. (45)

 

Quant à l'usage méthodique du khayal il se fonde sur le hadith où le prophète déclare que l'ihsan, la perfection, consiste à adorer Dieu « comme si tu Le voyais ». Mais, souligne un disciple de Khalid, le Shaykh Husayn al-Dawsari, Dieu en raison de Sa transcendance, ne peut-être Lui-même l'objet de la râbita (46) . Celle-ci doit donc nécessairement s'exercer sur une forme finie. Quant à l'accusation selon laquelle il s'agit d'une bid'a, les auteurs Naqshbandis, et notamment Khalid et Dawsari, qui ont l'un et l'autre consacré une risala à ce sujet, la rejettent en invoquant d'innombrables précédents, les noms de Junayd (47), de Ghazali (48), de `Abd al-Qadir al-Jilani (49), de Suhrawardi (50) et, naturellement, de maîtres Naqshabandis comme Jurjani (51) ou Nabulusi. (52)

 

Reste à évoquer un tout autre aspect des polémiques relatives à la râbita : quelles conditions doit-on remplir pour en être l'objet ? Tous les textes s'accordent pour dire qu'elle peut s'exercer sur des vivants ou sur des morts. On sait d'ailleurs que les uwaysiyya, qui sont guidés par la ruhaniyya d'un saint défunt, sont des cas fréquents dans la Naqshabandiyah, à commencer par le fondateur éponyme lui-même. Mais suffit-il qu'ils aient été régulièrement investis d'une fonction d'irshad, de direction spirituelle ? Idéalement, le Shaykh, on l'a vu dans certaines de nos citations s'identifie au wali et en possède tous les attributs. Mais ces perfections sont-elles une condition de la validité de la rabita ? La position de Mawlana Khalid est, sur ce point, extrêmement rigoureuse puisqu'il interdit avec force aux membres de la Naqshbandiyya Khalidiyya, même lorsqu'il sera mort, de prendre pour objet de leur rabita une autre forme que la sienne propre. Cette exigence, formulée dans des lettres souvent reproduites dans les textes de la Khalidiyya (53) sera à l'origine de déchirements dramatiques et entraînera l'expulsion par Khalid de deux de ses khulafa. L'un d'eux, Isma'il al-Shirwani, se repentira et deviendra par la suite le maître du célèbre Shamil. (54) L'autre `Abd al-Wahhab al-Susi, s'obstinera à prescrire la rabita sur sa personne et non sur celle de son maître et tentera vainement d'obtenir l'intercession du Shaykh `AbdAllah al-Dihlawi. En dépit de sa condamnation par Khalid, il continuera toutefois d'être considéré, dans une branche au moins de la Khalidiyya, comme un successeur régulier (55). J'ai pu d'autre part constater qu'aujourd'hui la règle posée par Mawlana Kahlid n'est guère respectée : il est de pratique courante pour un murid de prendre le khalifa dont il dépend directement – et non le shaykh lui-même – comme objet de sa rabita. Faut-il voir là une déviation par rapport à un principe fondamental ? Au siècle dernier, déjà, un disciple de Khalid citait, sans y faire d'objection, une phrase de Sha'rani selon laquelle » lorsque notre cœur est lié au shaykh, qu'il soit vivant ou mort, nous en retirons profit même si ce shaykh n'est pas reconnu comme tel dans la science divine ». Car, déclare-t-il en substance, c'est en Dieu seul que, par le moyen de ce lien, nous cherchons notre appui ; or Dieu ne peut nous décevoir. Et faisant allusion à un verset de la sourate al-Nur, il rappelle que Dieu est présent jusque dans le mirage (sarab) qui abuse l'assoiffé : wa wajada Llaha `indahu (Cor. 24 :39). (56)

 

(41) Cf. Rashahat, II, 435-436.

 

(42) Ces arguments et ceux qui vont suivre sont empruntés à la Risala de Mawlana Khalid déjà citée(note 31) et à l'ouvrage de Husayn al-Dawsari (Khalifa du Shaykh Khalid fi bilad al-hasa), Al-rahma al-habita fi dhikr ism al-dhat wa l-rabita, imprimé en marge de la traduction arabe des Maktubat de Sirhindi, réimp. Beyrouth s. d., I. 184-240 ; cet ouvrage a été rédigé en 1237/1821. Entre autre versets également invoqués chez les naqshabandi il faut mentionner particulièrement aussi Cor. 18 : 28 (wa la ta'du aynaka `anhum) et Cor. 3 : 200 (wa rabitu…).

 

(43) Suyuti, Al-fath al-kabir , Le Caire 1351 h., I, 214 (d'après Tirmidhi). Est souvent cité aussi le hadith « Innamaa mathal al-jalis al-salih… » (Bukhari, dhaba'ih, 31, Muslim, birr, 146 etc…).

 

(44) Rashahat II, 466. `Ubaydallah Ahrar commente assez dédaigneusement ce propos où il ne veut voir qu'une allusion à la beauté de l'apparence extérieure, Il est douteux de Nazim al-Din, disciple de Baha' al-Din Naqshaband et surtout `Ala al-Din al-Attar, , n'ait eu en vue que cette signification toute profane du jamal…

 

(45) `Ubayallah Ahrar, (Rashahat II, 442) exprime cette « transparence » à propos du premier calife par une autre image lorsqu'il commente le hadith (Bukhari, Manaqib al-Ansar, 45) selon lequel le Prophète prescrit la fermeture de toutes les ouvertures donnant sur la Mosquée de Médine à l'exception de la khalwa d'Abu Bakr. Chaque maître de la silsila peut de la même manière être considéré comme une « lucarne » ; le regard intérieur du murid, traversant ces ouvertures successives, atteint ainsi la haqiqa Muhammadiyya (symbolisée par la Mosquée du Prophète), elle –même lieu de manifestation de la plus parfaite Théophanie.

 

(46) Op. cit., 272.

 

(47) ibid., 261. Nous n'avons pu identifier cette phrase où Junayd parle de rabt al-qalb bi l-shaykh.

 

(48) Allusion à un passage relatif au tashahhud, Ihya `ulum al-din, Le Caire, s. d. I, 169.

 

(49) La phrase d'Abd al-Qadir al-Jilani généralement citée est rapportée par Suhrawardi, `Awarif al-ma'arif, publiée dans le volume V de l'édition de l'Ihya, indiqué ci-dessus, p.201.

 

(50) Cf. `Awarif al ma'arif, p. 165.

 

(51) Jurjani (ob. 816/1413) était un khalifa du Shaykh `Ala al-Din `Attar. Le Sheykh Khalid fait allusion à un passage de son commentaire des Mawaqif de `Iji que je n'ai pu consulter.

 

(52) Voir note 34.

 

(53) Yadi Mardan (partie arabe), lettre n°32 ; Muhammad al-Rakawi, al –anwar al qudsiyya fi manaqib al-sada al-naqshabandiyya, Le Caire, 1344 h., pp. 233-234 ; `Abd al-Majid al-Khani, Kitab al-sa'ada al-adadiyya, pp. 24-25.

 

(54) Muhammad b. Sulayman al-Baghdadi, Al-haqiqa al-nadiyya, pp. 79-80.

 

(55) Ibid. pp 68-69 ; dans une longue note, p68, l'éditeur, Muhammad As'ad Sahib Zadeh, proteste vigoureusement contre l'inclusion par l'auteur des Hada'iq de Susi dans la liste des khulafa de khalid.

 

(56) Dawsari, Al-rahma al-habita, p.267. On peut rapprocher cette position de celle qu'adopte le Shaykh `Abd al-Aziz al-Dabbagh (ob. 1129/1717), fondateur de la tariqa khadiriyya à propos des croyants sincères qui vénèrent une tombe vide en croyant qu'elle est celle d'un saint. Voir Ahmad b. Mubarak, Kitab al-ibriz, Le Caire, 1380/1961, p.427.

 

(Michel Chodkiewicz, Quelques aspects des techniques spirituelles dans la Tariqa Naqshbandiyya, (texte intégral))

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