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Publié par Abdoullatif

Il faut ajouter que, dans l’Occident, nous comprenons aussi le judaïsme, qui n’a jamais exercé d’influence que de ce côté, et dont l’action n’a même peut-être pas été tout à fait étrangère à la formation de la mentalité moderne en général ; et, précisément, le rôle prépondérant joué dans le bolchevisme par les éléments israélites est pour les Orientaux, et surtout pour les Musulmans, un grâve motif de se méfier et de se tenir à l’écart ; nous ne parlons pas de quelques agitateurs du type « jeune-turc », qui sont foncièrement antimusulmans, souvent aussi israélites d’origine, et qui n’ont pas la moindre autorité. Dans l’Inde non plus, le bolchevisme ne peut s’introduire, parce qu’il est en opposition avec toutes les institutions traditionnelles, et spécialement avec l’institution des castes ; à ce point de vue, les Hindous ne feraient pas de différence entre son action destructive et celle que les Anglais ont tentée par toutes sortes de moyens, et, là où l’une a échoué, l’autre ne réussirait pas davantage. Pour ce qui est de la Chine, tout ce qui est russe y est généralement fort antipathique, et d’ailleurs l’esprit traditionnel n’y est pas moins solidement établi que dans tout le reste de l’Orient ; si certaines choses peuvent plus facilement y être tolérées à titre transitoire, c’est en raison de cette puissance d’absorption qui est propre à la race chinoise, et qui, même d’un désordre passager, permet de tirer finalement le parti le plus avantageux ; enfin, il ne faudrait pas, pour accréditer la légende d’accords inexistants et impossibles, invoquer la présence en Russie de quelques bandes de mercenaires qui ne sont que de vulgaires brigands, et dont les Chinois sont très heureux de se débarrasser au profit de leurs voisins.

 

Quand les bolchevistes racontent qu’ils gagnent des partisans à leurs idées parmi les Orientaux, ils se vantent ou s’illusionnent ; la vérité c’est que certains Orientaux voient dans la Russie, bolcheviste ou non, une auxiliaire possible contre la domination de certaines puissances occidentales ; mais les idées bolchevistes leurs sont parfaitement indifférentes, et même, s’ils envisagent une entente ou une alliance temporaire comme acceptable dans certaines circonstances, c’est parce qu’ils savent bien que ces idées ne pourront jamais s’implanter chez eux ; s’il en était autrement, ils se garderaient de les favoriser le moins du monde. On peut bien accepter comme auxiliaire, en vue d’une action déterminée, des gens avec qui on a aucune pensée commune, pour lesquels on n’éprouve ni estime ni sympathie ; pour les vrais Orientaux, le bolchevisme, comme tout ce qui vient d’Occident, ne sera jamais qu’une force brutale ; si cette force peut momentanément leur rendre service, ils s’en féliciteront sans doute, mais on peut être assuré que, dès qu’ils n’auront plus rien à en attendre, ils prendront toutes les mesures voulues pour qu’elle ne puisse leur devenir nuisible. Du reste, les Orientaux qui aspirent à échapper à une domination occidentale ne consentiraient certainement pas à se placer, pour y parvenir, dans des conditions telles qu’ils risqueraient de retomber aussitôt sous une domination occidentale ; ils ne gagneront rien au changement, et, comme leur tempérament exclut toute hâte fébrile, ils préféreront toujours attendre des circonstances plus favorables, si éloignées qu’elles apparaissent, plutôt que de s’exposer à une semblable éventualité.

 

Cette dernière remarque permet de comprendre pourquoi les Orientaux qui semblent les plus impatients de secouer le joug de l’Angleterre n’ont pas songé, pour le faire, à profiter de la guerre de 1914 : c’est qu’ils savent bien que l’Allemagne, en cas de victoire, ne manquerait pas de leur imposer à tout le moins un protectorat plus ou moins déguisé, et qu’ils ne voulaient à aucun prix de ce nouvel asservissement. Aucun Oriental ayant eu l’occasion de voir les Allemands de près ne pense qu’il soit possible de s’entendre avec eux plus qu’avec les Anglais ; il est d’ailleurs de même pour les Russes, mais l’Allemagne, avec son organisation formidable, inspire généralement, et à bon droit, plus de craintes que la Russie. Les Orientaux ne seront jamais pour aucune puissance européenne, mais ils seront toujours contre celles, quelles qu’elles soient, qui voudront les opprimer, et contre celle-là seulement ; pour tout le reste, leur attitude ne peut être que neutre. Nous ne parlons ici, bien entendu, qu’au seul point de vue politique et en ce qui concerne le Etats ou les collectivités ; il peut toujours y avoir des sympathies ou des antipathies individuelles qui restent en dehors de ces considérations, de même que, quand nous parlons de l’incompréhension occidentale, nous ne visons que la mentalité générale, sans préjudice des extensions possibles. Ces exceptions sont d’ailleurs des plus rares ; néanmoins, si l’on est persuadé comme nous le sommes, de l’intérêt immense que présente le retour des relations normales entre l’Orient et l’Occident, il faut bien commencer dès maintenant à le préparer avec les moyens dont on dispose, si faibles soient-ils, et le premier de ces moyens, c’est de faire comprendre, à ceux qui en sont capables, quelles sont les conditions indispensables de ce rapprochement.

 

(René Guénon, Orient et occident, 1924, Ed. Vega 1976-2006, chap.IV : Terreurs chimériques et dangers réels, p.97-117)

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