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Publié par Abdoullatif

Burckhardt.gifIl est un aspect de la théorie soufique de la Création que l’on désigne par « Le Renouvellement de la Création en chaque instant» ou « à chaque souffle » (Tajdîd al-khalq bil-anfas), et qui se rattache très directement à la réalisation spirituelle.

Nous disions que les « essences immuables » (al-a’yân ath-thâbitah), c’est-à-dire les possibilités pures en lesquelles Dieu Se manifeste à Lui-même, ne sont jamais comme telles produites à l’existence, mais que seules leurs modalités relatives – ou toutes les relations (nisab) possibles qu’elles impliquent- se déploient dans l’Univers.

Or, celles-ci non plus ne « sortent » pas réellement de leurs archétypes ; aussi leur variation ne s’épuise-t-elle jamais en mode successif, de même que les vagues d’un fleuve ne cessent de changer de forme tout en obéissant à la loi que leur impose la configuration du lit ; dans cette image -imparfaite en raison même de son caractère concret- l’eau du fleuve représente l’ « effusion » ou le « flux » (fayd) incessant de l’être et le lit du fleuve la « détermination immuable », tandis que les vagues correspondent aux formes sensibles ou subtiles qui résultent de cette polarité ontologique. « L’essence immuable » -ou l’archétype- peut aussi se comparer à un prisme incolore qui brise la lumière de l’Etre en rayons irisants ; la coloration des rayons dépendra à la fois de la nature essentielle de la lumière et de la nature du prisme.

 

Dans le monde informel ou spirituel (‘âlam al arwâh ou al-Jabarût), la variété des reflets d’un seul et même archétype apparaît comme une « richesse » d’aspects, contenus les uns dans les autres, comme le sont les multiples aspects logiques d’une seule et même vérité, ou les béatitudes inclues dans une même beauté ; leur variété, à ce degré d’existence, est aussi éloignée que possible de la répétition, parce qu’exprimant directement l’Unicité divine. Dans le monde de l’individuation, par contre, les reflets d’un archétype se manifestent en mode successif, puisqu’il y intervient la condition cosmique de la forme, au sens d’une délimitation ou d’une exclusion réciproque des aspects. C’est ce monde, qui englobe du reste les formes psychiques aussi bien que les formes corporelles, qui est appelé le « monde des analogies » ou « monde des semblables » (‘âlam al-mithâl), (1) parce que les formes qui s’y manifestent en mode successif ou simultanément sont analogues les unes aux autres par là même qu’elles sont analogues à leur archétype commun. Dans les degrés inférieurs de l’existence, dans le monde corporel (‘âlam al ajsâm) notamment, la variété des formes se rapproche de la répétition, exprimée par le mode quantitatif, sans cependant jamais l’atteindre, car dans la pure répétition se dissoudraient toutes les qualités distinctes qui constituent le monde (2).

 

Si l’on envisage la variation des reflets d’un même archétype sous le rapport de leur succession temporelle, qui peut être prise comme expression symbolique de toute succession possible, on dira que la « projection » de l’archétype dans l’existence se renouvelle à chaque instant, en sorte que le même état d’existence « réfléchie » ne subsiste jamais, l’être relatif étant sujet à un continuel anéantissement et à un continuel renouvellement. « L’homme - écrit Muhyi-d-dîn ibn ‘Arabî dans La Sagesse des Prophètes - ne se rend pas compte spontanément de ce qu’il n’est pas et qu’il est à nouveau (lam yakun thumma kâna) à chaque ‘souffle’. Et si je dis ‘à nouveau’, je suppose aucun intervalle temporel, mais une succession purement logique. Dans le ‘Renouvellement de la Création à chaque souffle’, l’instant de l’anéantissement coïncide avec l’instant de la manifestation du semblable (mathal) » (chapitre sur Salomon).

                                            

(1) On l’appelle aussi le « monde de l’imagination » (‘âlam al-khiyâl)

(2) Nous ne considérons ici que le ternaire constitué par le monde des esprits, celui des âmes et celui des corps, le premier étant informel et les deux autres conditionnés par la forme. Il va sans dire que les deux mondes supérieurs comportent à leur tour une multiplicité de degrés.

 

(Titus Burckhardt, Introduction aux doctrines ésotériques de l’Islam, Dervy-Livres, pp. 90-97)

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