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Publié par Abdoullatif

Ibn ‘Arabî - Le monde dans son ensemble est intelligent, vivant et parlant.

Dieu - exalté soit-Il - a dit : « Il n’est d’être (litt. : de chose, shay’) qui ne Lui adresse une louange particulière » (1) ; or, « chose » (shay’) est par nature indéterminé ; et seul un être vivant doué d’intelligence et connaissant Celui qu’il loue peut lui adresser une louange (2). Le hadîth nous rapporte que « les pierres (yâbis, « le sec ») et la végétation (ratb, « l’humide ») témoigneront en faveur du muezzin aussi loin que porte sa voix » (3) et les lois et les prophéties sont remplies de choses de cet ordre. Et nous ajoutons, quant à nous, à côté de la foi dans les informations (prophétiques), l’intuition (4) : nous avons-nous-même entendu de nos oreilles des pierres louer Dieu (5) d’une langue claire et s’adresser à nous en connaissants de la Majesté divine, chose qui n’était pas perçue de tout un chacun.

Chaque espèce au sein de la création est une communauté à part entière que Dieu a « naturée » pour Lui rendre un culte selon les modalités qui lui sont propres et qu’Il lui a inspirées en son for intérieur (6). Leur envoyé, qui est un des leurs, est pour eux une annonce que Dieu leur inspire selon une modalité particulière pour laquelle ils ont été naturellement conformés (7). Tel est le cas de la science qu’ont certains animaux de formes géométriques qui confondent l’architecte le plus habile ou encore de la science qui, de façon générale, porte sur ce qui leur est utile en guise d’herbes et d’aliments divers et leur évite ce qui leur est nuisible ; tout cela fait partie de leur nature. Il en va de même pour le végétal et le minéral (8), si ce n’est que Dieu a voilé notre vue et notre ouïe sur leur façon de s’exprimer (litt. de parler).

Le Prophète n’a-t-il pas dit : « L’Heure n’aura pas lieu tant que la cuisse de l’homme ne l’aura pas informé de ce qu’a fait sa famille » (9), transformant ainsi les ignorants en sages. Cela à condition qu’ils y ajoutent foi comme relevant de la science des « convulsions » (ikhtilâj) (10), c’est-à-dire celle des augures (11). Cependant, même si cette science est authentique et relève des secrets divins, ce n’est pas celle que le Législateur avait en vue. L’Envoyé - sur lui la grâce et la paix - jouissait du dévoilement le plus parfait et voyait ce que nous ne voyons pas (12) ! Il avait du reste attiré notre attention sur une vérité dont les hommes de Dieu ont pu vérifier l’authenticité pour l’avoir mise en pratique : « Si vous ne parliez pas trop et si vous ne troubliez pas vos cœurs, vous auriez vu ce que je vois et entendu ce que j’entends. » (13) Le degré de la perfection lui échut en toutes choses et tout particulièrement ce qui relève de la servitude : il était le serviteur par excellence. Sa personnalité n’était mêlée d’aucune volonté d’(exercer une) seigneurie vis-à-vis de quiconque et c’est précisément cela qui lui valut la Seigneurie, preuve de son honorabilité ininterrompue (14). Selon (notre Dame) ’Â’isha, « l’Envoyé se souvenait de Dieu en chacun de ses instants. » (15) Nous avons nous-mêmes reçu une part conséquente de cet héritage, qui se manifeste dans les paroles de l’homme ou en son fort intérieur, même si parfois ses actes semblent prouver le contraire en dépit de sa réelle accession à cette station. Et cela peut même créer une confusion chez celui qui n’a pas la connaissance des états spirituels. Nous venons d’exposer dans ce chapitre ce qui lui était strictement nécessaire et « Dieu dit la Vérité et c’est Lui qui conduit sur la (bonne) Voie » (16).

(1) Cor.17, 44 : wa in min shay’in illâ yusabbihu bi-hamdihi.

(2) Lâ yusabbih illâ hayy ‘âqil ‘âlim bi-masbihih.

(3) Al-mu’azzin yashhadu lahu madâ sawtihi min ratbin wa yâbis.

(4) Al-kashf, le dévoilement. Le Cheikh al-Akbar affirme par ailleurs (Futûhât, chap.6) : « Cette affirmation relève de l’intuition (kashf) et non d’une déduction consécutive à l’examen d’un texte et de ce qu’il implique. Celui qui en veut une confirmation n’a qu’à suivre la voie des hommes et s’engager avec assiduité dans la pratique du dhikr et de l’isolement (khalwa, « solitude ») et Dieu lui fera connaître tout cela de visu (‘aynan). Il saura alors que (le commun des) hommes est trop plogé dans l’aveuglement pour saisir ces réalités ! » (Cf. Les révélations de la Mecque, p. 189)

(5) Tadhkuru-Llâh ru’yah ‘ayn, litt. « pratiquer le souvenir d’Allâh, vision essentielle ».

(6) Fa-kulli jins min khalqi-Llâh ummatun mina-l-umâm fatarahum Allâh ‘alâ ‘ibâdatin takhussuhum awhâ bi-hâ ilayhim fî nufusihim.

(7) Fa-rusûluhum min dhawatihim i’lâm mina-Llâh bi-ilhâm khâss jabalahum ‘alayh.

(8) Al-musammâ jamâdan wa nabâtan, « ce qui est appelé minéral et végétal ». Le Cheikh al-Akbar affirme par ailleurs (Futûhât, chap.6) que ce sont les philosophes qui disent qu’ « ils ne sont pas doués d’intelligence et qu’ils s’en tiennent aux informations fournies par leurs sens. Or la réalité selon nous est bien différente ; ainsi lorsqu’on rapporte qu’une pierre, une épaule de brebis, un tronc de palmier ou un animal domestique se sont adressés à un prophète, ils prétendent que Dieu a créé dans ces êtres la vie et la science au moment précis où ils ont parlé. Pour nous le secret de la vie est diffusé dans tout l’univers et lorsque le muezzin (lance l’appel à la prière), tout ce qui est sec ou humide témoigne en sa faveur ; or, seul ce qui est doué d’intelligence a la capacité de témoigner. » (Cf. Les révélations de la Mecque, p. 188-189)

(9) Lâ taqûmu as-sâ’ah hattâ tukallim ar-rajul fakhdhahu bi-mâ fa’alahu ahlahu.

(10) Note du traducteur : « peut-être s’agit-il d’une allusion au fait que les anciens Romains prétendaient lire la destinée dans les entrailles encore palpitantes des oiseaux sacrifiés. »

(11) ‘Ilm az-zajr.

(12) Ibn ‘Arabî a écrit yarâ mâ lâ tarâ, « voyait ce que tu ne vois pas » et non « voyait ce que nous ne voyons pas ».

(13) Law lâ tazyîdun fî hadithikum wa tamrîjun fî qulûbikum la-ra’aytum mâ arâ wa la-sami’tum mâ asma’u.

(14) fa-kâna ‘abdan sarfan lam yaqum bi-dhâtihi rabbâniyah ‘alâ ahad wa hiya llati awjabat lahu as-siyâdah wa hiya ad-dalîl ‘alâ sharafihi ‘alâ ad-dawâm.

(15) Kâna rasûlu-Llâhi salla-Llâhu ‘alayhi wa sallam yadhkuru-Llâha ‘alâ kulli ahyânihi.

(16) Cor.33, 4 : wa-Llâhu yaqûlu-l-haqq wa huwa yahdî as-sabîl.

[Ibn ‘Arabî, Futûhât, chap.12. Traduction par A.Penot dans Les révélations de la Mecque, Entrelacs 2009, p.242-243. Les annotations numérotées sont de ce blog et sont essentiellement des translittérations à partir du texte arabe de l’édition de Dâr Sâder, Beyrouth/1424H, Tome I, p.184].

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