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Publié par Abdoullatif

Ibn ‘Arabî - Sur la longueur du prône du jour du Vendredi.

Certains d'entre eux parlent du « minimum auquel on peut appliquer le nom de « prône légal » » ; cela veut dire, pour les uns, qu'il faut nécessairement prononcer deux prônes alors que, pour d'autres, il s'agit du minimum auquel on peut appliquer le terme « khutba » en langue arabe. Celui qui parle de deux prônes considère, en outre, que le prédicateur doit se tenir debout quand il les prononce et s'asseoir entre les deux. Dans le premier, il commencera par louer Allâh, puis il priera sur le Prophète – qu'Allâh répande sur lui Sa Grâce unitive et Sa Paix – ; enfin, il recommandera d'avoir la crainte pieuse d'Allâh et lira l'un ou l'autre passage du Coran. Dans le second, il adressera des prières de demande.

Interprétation ésotérique

Les marches du minbar désignent, selon l'interprétation ésotérique, les Stations initiatiques; le fait de les gravir symbolise l'élévation dans les Stations du « cheminement » (sulûk) qui mène à Allâh le Très-Haut, de sorte que celui qui appelle (à Dieu) agit selon une vision subtile (1) de même que le prédicateur voit de ses propres yeux l'assemblée à laquelle il s'adresse. Si ce dernier est aveugle, sa situation est comparable à celle de quelqu'un qui appellerait à Allâh, sans avoir cette « vision subtile », et qui se contenterait d'imiter sans voir.

Quant aux prônes : dans le premier, on mentionne ce qui concerne Allâh au moyen de la louange et de l'incitation à accomplir ce qui est de nature à rapprocher d'Allâh d'après les indications du Livre d'Allâh. Le second comporte des requêtes, des prises de refuge contre le besoin et la disgrâce, des demandes, des supplications en vue d'obtenir la réussite et la guidance dans ce qui a été recommandé au cours du prône initial.

Quant à la signification de la station debout : dans le premier prône, le prédicateur a le statut d'un représentant de Dieu pour l'avertissement et la promesse ; il s'agit d'une station divine en vue d'un appel de vérité. Dans le second, il revêt un statut servitorial devant un Maître généreux : il lui demande son secours pour réaliser les conseils qu'Allâh a formulés par sa bouche dans le premier prône (2).

Le fait de s'asseoir entre les deux prônes a pour but de marquer la séparation entre la station où l'être représente le Dieu Très-Haut dans l'exhortation qu'Il adresse à Ses serviteurs par la bouche du prédicateur et celle de la demande et du désir d'être guidé sur la Voie droite.

Enfin le Législateur n'a donné aucune précision, ni au sujet du caractère obligatoire du prône, ni sur ce que l'on doit dire quand on le prononce, en dehors du simple fait qu'il faut l'accomplir. C'est pourquoi il ne convient pas, selon nous, d'affirmer qu'un prône est fait « conformément à la loi » ou « conformément à ce qu'indique le terme khutba en langue arabe ». Nous considérons simplement l'exemple prophétique et nous agissons en conformité avec lui, mais non pas en vertu d'un statut d'obligation. Allâh accepte cela en raison de l'enseignement qu'Il a donné sur ce point : Il a dit en effet : En vérité, il y a pour vous dans l'Envoyé d'Allâh un modèle excellent (Cor., 33, 21) ; et encore : Dis : si vous êtes tels que vous aimez Allâh, suivez-moi donc, Allâh vous aimera (Cor., 3, 31).

Il nous a été ordonné de le suivre dans ce qu'il a déclaré obligatoire aussi bien que dans ce qu'il a établi comme sunna. Dans le premier cas, Allâh le Très-Haut nous récompensera à la mesure de l'accomplissement de deux obligations : celle de suivre (le Prophète) et celle d'accomplir l'acte par lequel nous l'avons suivi ; dans le second, c'est-à-dire quand une sunna a été établie sans être assortie d'un statut d'obligation, nous aurons la récompense d'une obligation unique et d'une sunna ; l'obligation de suivre (le Prophète) et la sunna relative à l'œuvre dépourvue de caractère obligatoire. Si celle-ci comporte elle-même des aspects obligatoires, nous serons également récompensés pour ces derniers. Par exemple, une prière rituelle surérogatoire ou un pèlerinage surérogatoire sont des œuvres d'adorations qui comportent à la fois des fondements (arkân) et des sunna ; de même, les aumônes librement consenties qui sont des œuvres surérogatoires ne comportant pas la moindre obligation. Nous serons récompensés en tout acte à la mesure de ce qu'implique cet acte, c'est-à-dire par le bien promis par Allâh à celui qui l'accomplit ; or, l'obligation liée au fait de « suivre » est toujours présente : sache-le bien !

(1) Allusion à Cor., 12, 108. [‘alâ basîratin]

(2) Le prédicateur assume symboliquement une fonction seigneuriale dans le premier prône et une fonction servitoriale dans le second ; toutefois, l'indépendance de la seigneurie et de la servitude rend la situation réelle plus complexe : d'une part, la fonction seigneuriale est elle-même une modalité de la servitude essentielle ; de l'autre, le prédicateur, dans le second prône, apparaît à la fois comme le représentant de la communauté dans les demandes qu'il adresse à Dieu et comme celui du Très-Haut lorsqu'il recourt à des formules de demande qui font partie de la Révélation.

Le Connaissant met les marches du minbar en correspondance avec l'ascension spirituelle par la réalisation initiatique (takhalluq) des Noms divins. Certains Noms, comme « le Puissant » (al-Qâdir) et « le Savant » (al-'Âlim) correspondent à des degrés élevés; d'autres, comme « Celui qui s'affirme Puissant » (al-Muqtadir) ou « jusqu'à ce que Nous sachions » (hattâ na'lama) à des degrés inférieurs (3).

Le minbar de l'Envoyé d'Allâh – sur lui la Grâce unitive et la Paix ! – comportait trois marches ; de même, les Noms divins comportent trois degrés symbolisés par ces marches : les Noms qui désignent l'Essence exclusivement, les Noms qui désignent les Attributs transcendants et les Noms qui désignent les Attributs qui se rapportent aux Actes ; il n'y a pas à envisager un quatrième degré. Tous ces Noms sont manifestés dans le monde. Les Noms de l'Essence sont ceux dont (le serviteur) dépend (yata'allaqu bihâ) et qu'il ne peut réaliser initiatiquement (yatakhallaqu). Les Noms des Attributs transcendants sont ceux au moyen desquels on proclame la sainteté de tous les aspects qui se rapportent au Dieu Très-Haut ; le serviteur peut les réaliser initiatiquement dans la mesure conférée par ce qu'ils comportent : de la même manière que le serviteur déclare la Majesté divine pure de toute attribution contingente, de même il se purifie, par la réalisation de ces Noms, de toute attribution principielle et de toute autosuffisance absolue. Enfin, les Attributs qui se rapportent aux Actes : le serviteur proclame par ces Noms l'Unité de son Seigneur car aucune créature ne peut être associée aux Actes du Très-Haut ! (4)

La Dignité divine comporte uniquement ce que nous venons de mentionner ; l'homme comporte uniquement ce que nous venons de mentionner. Le serviteur ne peut être seigneur à l'égard de Celui dont il est le serviteur et le Seigneur ne peut être serviteur – qu'Allâh soit exalté à l'égard d'une telle supposition ! C'est pourquoi l'univers de la contingence ne renferme rien de plus admirable (abda') que ce monde, qui est un symbole parfait de la Divinité et qui comprend la totalité de ce que Dieu S'est assigné à Lui-même, et de ce qu'Il a assigné au monde.

Si tu rétorques : « L'Envoyé d'Allâh – sur lui la Grâce et la Paix ! - a formulé une prière de demande se rapportant aux noms divins dans laquelle il a dit : « ... ou que Tu T'es réservé dans la science de Ton mystère » (5) : par là n'a-t-il pas fait référence à autre chose que ce monde ? », nous répondons : « Un tel nom fait nécessairement référence, soit à Allâh, soit à un autre qu'Allâh, et cela sous deux aspects correspondant à deux manières de les envisager ; il n'y a pas à considérer ici de troisième catégorie. Le sens de tous ces noms, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, peut être compris par référence à ceux qui nous sont actuellement accessibles : si le nom que nous ne connaissons pas se rapporte à Allâh, il désigne, soit un attribut de transcendance, soit un attribut relatif à un acte (divin) ; dans les deux cas, on peut en trouver l'équivalent chez nous (6).

En revanche, s'il s'agit d'un attribut dont la signification se conçoit par rapport aux êtres produits, comme la joie ou l'étonnement, le cas le plus extrême qui puisse se présenter est qu'il soit analogue à un attribut non manifesté dans notre monde. De la même manière, il peut y avoir dans l'univers de la contingence des mondes analogues au nôtre, et cela indéfiniment. Tout est donc compris dans l'existence du monde (que nous connaissons) au point de vue des réalités essentielles (haqâ'iq), sache-le bien ! » (7)

(3) Les deux exemples donnés concernent des noms divins identiques envisagés à deux degrés : al-Qâdir et al-'Âlim sont des attributs essentiels alors que al-Muqtadir et hattâ na'lama, qui sont tirés des mêmes racines verbales que les premiers, impliquent la présence d'un réceptacle, c'est-à-dire d'un « lieu » contingent de manifestation élu pour être le support d'une Fonction divine ; cf. La Doctrine initiatique du Pèlerinage, p. 35-36. Il est remarquable que les termes hattâ na'lama, dont nous avons eu l'occasion de souligner le rôle essentiel dans la doctrine akbarienne de la Science (cf. L'Esprit universel de l'Islam, chap. VI, VII et VIII), soient assimilés ici à un nom divin.

(4) Les degrés du minbar sont considérés ici dans le sens descendant. Comme exemples du premier degré, on peut citer les Noms al-Ahad « l'Un absolu » et al-Ghanî « Celui qui Se suffit à Lui-même » ; comme exemples du second degré, les Noms al-'Âlim « Celui qui sait » et as-Samî' « Celui qui entend »; comme exemple du troisième, le Nom al-Khâliq « le Créateur ». Seuls les Noms correspondant au deuxième degré peuvent être réalisés initiatiquement par le serviteur en tant que tel, et selon la loi de l'analogie inverse.

(5) Le début de cette oraison est le suivant « O Allâhumma, je Te demande par tout nom que Tu T'es appliqué à Toi-même, ou que Tu as révélé dans Ton Livre, ou que Tu as enseigné à l'une de Tes créatures ou que Tu T'es réservé dans la science de Ton mystère... »

(6) C'est-à-dire dans notre monde.

(7) Ce développement présente un intérêt particulier car il montre en quels termes Ibn Arabî envisage la place de notre monde, c'est-à-dire de l'état humain, dans l'ensemble de la manifestation universelle. En dépit de différences considérables dans la présentation et le langage utilisés, il est aisé de voir que la doctrine qu'il énonce est similaire à celle que René Guénon a exposée sur le même sujet. D'une part, « L'individualité humaine, même envisagée dans son intégralité, ne saurait avoir une place privilégiée et « hors-série » dans la hiérarchie indéfinie des états de l'être total ; elle y occupe son rang comme n'importe lequel des autres états et au même titre exactement, sans rien de plus ni de moins, conformément à la loi d'harmonie qui régit les rapports de tous les cycles de l'Existence universelle. » (Le Symbolisme de la Croix, chap. XXVII). Si, d'autre part, comme l'affirme Ibn Arabî, « l'univers de la contingence ne renferme rien de plus admirable que ce monde », c'est en vertu de l'analogie du macrocosme et du microcosme, et surtout de la présence en son sein de l'Homme Universel qui est le « symbole parfait » de la Divinité. On remarque que la « loi d'harmonie qui régit les rapports de tous les cycles de l'Existence universelle » est évoquée ici au moyen d'une doctrine des noms divins : les noms présents dans les « autres mondes » sont, soit identiques (comme al-Ahad « l'Un absolu » ou al-Khâliq « le Créateur »), soit analogues (lorsqu'il s'agit de noms qui se réfèrent spécifiquement à l'état humain comme as-Samî « Celui qui entend ») à ceux que connaissons dans celui-ci.

[Ibn ‘Arabî, Extrait du chap.69 des Futûhât, traduit et annoté par Charles-André Gilis dans La Prière du Jour du Vendredi, chap. : Le désaccord sur la longueur du prône et sur sa division chez ceux qui le déclarent obligatoire, AlBouraq, p.77-83].

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