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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - L'investiture du Cheikh al-Akbar au Centre Suprême.

L'INVESTITURE DU CHEIKH AL-AKBAR AU CENTRE SUPRÊME*

Dans notre étude en cours sur Les derniers hauts grades de l'Écossisme et la réalisation descendante (1), en examinant le symbolisme du 33e degré, nous avons été amené à chercher une explication de la forme cérémonielle que présente l'initiation des degrés ultérieurs au 30e, car cette forme extérieure apparaît en discordance avec le caractère « intérieur » que nous avons attesté par ailleurs, pour l'« initiation » à la phase descendante de la réalisation. Cette phase initiatique, avons-nous montré, suppose l'atteinte préalable effective de l'Identité Suprême, et, d'autre part, dans le cas du walî, nécessite un acte déterminé de théophanie (tajallî ilâhî), ce qui situe l'événement de cette initiation à un niveau proprement divin. Sous ce rapport un rite de forme extérieure comme celui que présente l'initiation maçonnique qui parle cependant d'une « contemplation de la Vérité face à face », ne peut s'expliquer que par une référence au symbolisme du Centre Spirituel où l'initié admis se trouve devant la théophanie constante que constitue le Pôle de la Tradition. Nous avons invoqué à ce propos les données islamiques concernant les hiérarchies ésotériques, et avons précisé que ce dont il s'agit en pareil cas se situe dans un domaine de réalités dont l'accès n'est toutefois possible que par l'intuition du Cœur connaissant. Ce point est très important pour notre thèse, et, d'autre part, nous craindrions que des lecteurs n'éprouvent quelque difficulté à situer exactement les notions que nous avons utilisées, surtout celles relatives aux « centres spirituels » et aux « assemblées » subtiles correspondantes. C'est pourquoi, en marge de l'étude précitée et à son appui, nous donnerons ici une preuve « documentaire » supplémentaire, que, pour des raisons de proportions littéraires, nous ne pouvons pas introduire dans le corps de notre exposé. Cette preuve est encore puisée dans les données de l'ésotérisme islamique, et précisément dans l'œuvre du Cheikh al-Akbar, ce qui permet de rester dans un ensemble unitaire de références et de notions.

Il s'agit de la Préface des « Révélations Mecquoises » (Futûhât), dans laquelle le Cheikh al-Akbar expose sous la forme relativement incantatoire qui caractérise les textes liminaires des écrits islamiques, son accès au Centre Suprême de la Tradition Primordiale et Universelle, qu'il désigne ici plusieurs fois par le terme d'Al-Malâ'u-l-A'lâ, le « Plérome Suprême », ou l'« Assemblée Sublime ». Cette assemblée située dans une région subtile dont les désignations rappelleront ce que les traditions de l'Asie Centrale disent de l'Agarttha, le Royaume caché du Roi du Monde, est présidée par l'Etre Muhammadien primordial dont la nature et les attributs, compte tenu des particularités de formulation islamiques, correspondent assez clairement à ceux que René Guénon a indiqués pour la personnification du Manu Primordial, et que la doctrine chrétienne, pour ne rappeler encore que celle-ci, présente sous la figure du mystérieux Melki-tsedeq « qui est sans père, sans mère, sans généalogie, qui n'a ni commencement ni fin de sa vie, mais qui est fait ainsi semblable au Fils de Dieu », et qui « demeure prêtre à perpétuité » (Epître aux Hébreux, VII, 1-3) (2). Ce qui est d'un intérêt spécial pour notre propos, c'est que cette « visite » du Cheikh al-Akbar est en rapport exprès avec l'investiture de ce maître comme « Héritier du Maqâm Muhammadien ». Il s'agit même plus précisément de la fonction de ce maître, dans ses rapports avec le Centre de la Tradition Universelle, non seulement avec le centre particulier de l'islam historique.

Cet événement de la vie personnelle du Cheikh al-Akbar se situe, d'après des indications qu'il donne lui-même à différents autres endroits, à l'époque de son voyage à la Mecque, où il a séjourné depuis la fin de 598-1198 jusqu'en 600 / 1201, ou immédiatement après cette dernière date. Or à cette date, le Cheikh al-Akbar, non seulement avait atteint le degré de l'Identité Suprême, mais encore était investi, depuis Fès 594 / 1195, de la fonction exceptionnelle de Sceau de la Sainteté Muhammadienne, et cela permet de voir le caractère, tout de même subséquent, de cette « visite » et de la « cérémonie » d'investiture qui a lieu alors, par rapport à ce que nous avons considéré comme l'« initiation » à la réalisation descendante. Cette investiture apparaît alors comme une reconnaissance, à un degré supérieur de la hiérarchie ésotérique du Monde, de la réalité et de la fonction du Sceau Muhammadien, ce qui doit constituer vraisemblablement aussi une « exaltation » de cette fonction et de la réalité même du Cheikh al-Akbar. Cependant la description des circonstances et des événements transcendants dont il s'agit nous permet de constater des éléments symboliques auxquels on pourrait rattacher une part du symbolisme maçonnique lui-même dans les hauts grades ultérieurs au 30e.

L'espace de cette revue ne nous permet pas de reproduire ce document dans son intégralité (3). Nous en donnerons seulement quelques passages ayant un rapport plus direct avec notre sujet. Nous laisserons donc de côté le début de la Khutba (l'Avant-Propos) qui développe la Louange divine d'usage, et emprunterons nos citations à la partie relative à la Prière sur le Prophète. Le Prophète de l’Islam est tout naturellement le support de tout ce qui sera dit au sujet du Principe Prophétique Primordial dont les manifestations prophétiques successives ne sont que des figures et des substituts.

MICHEL VÂLSAN

* [Michel Vâlsan, Études Traditionnelles n° 311, Oct.-Nov. 1953, p. 300-302].

(1) Voir Études Traditionnelles depuis mai-juin 1953. Idem l'article précédent : Un texte du Cheikh al-Akbar sur la « réalisation descendante », avril-mai 1953.

(2) René Guénon : Le Roi du Monde.

(3) On trouvera l'ensemble de ce document dans notre prochain volume sur les « Révélations Mecquoises » du Cheikh al-Akbar. [Bien qu'annoncé, ce texte n'a pas été publié.]

 

EXTRAITS DE L’AVANT-PROPOS

DES « FUTÛHÂT »

Que la Prière - œuvre de grâce - soit sur celui qui est le Secret du Monde et son Point fondamental (4), le but du Savant et son besoin, le Chef véridique, le Voyageur de nuit qui fut porté vers son Seigneur (5), et auquel on a fait franchir les Sept Parcours célestes, afin que Celui qui l’a fait voyager « lui montre ce qu’Il a mis comme « Signes » et Vérités dans Ses créatures les plus merveilleuses (cf. Cor.17, 1-2), cet être que j’ai vu, lorsque j’ai composé cette Préface, dans le Monde des vérités subtiles [‘âlam haqâ’iq al-mithâl], et dans la dignité de la Majesté, par une intuition du cœur, dans une région mystérieuse (6). Or, lorsque je l’ai vu [- sur lui la grâce et la paix ! -] dans un tel monde comme Souverain, inaccessible aux démarches et protégé contre les regards (7), il siégeait assisté et confirmé (par la Puissance divine) (8), pendant que tous les Envoyés divins se tenaient rangés devant lui, et que sa communauté, celle qui est « la meilleure communauté » (9) l’entourait, les Anges Régissants gravitaient autour du trône de Sa Station, et les Anges engendrés des actes (des serviteurs) (10) étaient disposés devant lui. Le Confirmateur (Aş-Şiddîq) siégeait à sa droite auguste (11), et le Discriminateur (al-Fârûq) à sa gauche sanctissime (12), le Sceau (al-Khatm) était accroupi devant lui (13), l’entretenant de l’histoire de la Femme [hadîthu-l-unthâ]  (14), pendant qu’Alî - qu’Allâh prie sur lui et le salue ! - interprétait les paroles du Sceau dans sa langue (15), et que le Possesseur des Deux Lumières (Dhû-n-Nûrayn), revêtu du manteau de sa publicité se tenait devant selon sa manière (16). Alors le Souverain Suprême, l’Aiguade savoureuse et dulcissime, la Lumière la plus manifeste et la plus resplendissante, se tourna [iltafata] et, me voyant derrière le Sceau où je me tenais en raison d’une communauté de statut qui existe entre moi et ce Sceau (17), lui dit : « Celui-ci est ton pareil, ton fils et ton ami ! Installe-lui la Chaire des nouveaux venus, devant moi ! » Ensuite il me fit signe à moi-même : « Lève-toi, ô Muhammad (18), et monte en chaire, et fais les louanges de Celui qui m’a envoyé et les miennes, car en toi il y a une parcelle de moi (19) qui ne peut plus supporter de se trouver loin de moi et cette parcelle, c’est elle la force de ta réalité personnelle. Ne retourne donc à moi qu’en ta totalité, car cette parcelle doit absolument retourner pour la Rencontre. Elle ne fait pas partie du monde des malheureux, car, après que je fus envoyé, aucune chose qui fût à moi ne pourrait être autrement qu’heureuse, louangée et remerciée dans le Plérôme Suprême (al-Malâ’u-l-A’lâ !) » (20).

(4) C’est le Prophète considéré dans sa réalité primordiale d’Esprit Universel (al-Rûh al-Kullî) et de Logos existencié (Kalima Mûjada) résidant au Centre du Monde.

(5) Allusion au Voyage nocturne du Prophète auprès de Dieu.

(6) C’est-à-dire dans le Centre du Monde où réside la manifestation immuable du Logos, et où l’accès n’est possible que par la connaissance du cœur qui correspond microcosmiquement à ce centre. [mukashafah qalbiyyah fî hadrah ghaybiyyah]

(7) Ces qualificatifs correspondent assez exactement au sens du terme hindou Agarttha qui désigne également la région inaccessible et inviolable où réside le Roi du Monde, expression du Manu Primordial. [sayyidan ma’sûm al-maqâsid mahdh al-mashâhid]

(8) A partir de cet endroit suivra une description de toute la hiérarchie du Centre Suprême de la Tradition primordiale, constituée en cette Assemblée Sublime ou Plérôme Suprême (al-Malâ’u-l-A’lâ) que le texte nommera plus loin.

(9) Notion ayant rapport avec le verset coranique 3. 106 : « Vous (les Musulmans) êtes la Meilleure Communauté qui ait été extériorisée (Ukhrijat) pour les hommes… ». La Communauté de l’Assemblée Sublime n’est naturellement pas « extériorisée pour les hommes », puisqu’elle réside dans cette région centrale et invisible au monde extérieur, et c’est la communauté islamique qui en est la forme extérieure.

(10) Il y a des hadîths qui disent qu’Allâh transforme les œuvres pieuses des serviteurs en Anges (qui intercèdent pour eux).

(11) [‘alâ yamînihi-l-unfusi] Aş-Şiddîq est l’épithète d’Abû Bakr qui fut l’un des deux Imâms du Prophète en tant que Pôle de la tradition islamique lorsqu’il était vivant. Cette épithète, dans l’ordre de la Tradition Primordiale, désigne l’entité à laquelle Abû Bakr correspondait dans sa fonction auprès du Prophète. Seulement il faut remarquer que les rapports d’analogie entre la hiérarchie du Centre Suprême et celle d’un centre particulier comportent un certain rapport d’inversion entre les fonctions de droite et de gauche, comme dans une image reflétée, et c’est ainsi que, selon les indications du Cheikh al-Akbar lui-même, Abû Bakr était Imâm de gauche quand le Pôle islamique était le Prophète ; du reste cet Imâm est plus élevé en degré que l’Imâm de droite et c’est lui qui succède régulièrement à la fonction de Pôle quand le tenant de ce maqâm trépasse. Nous ajouterons que cette inversion des positions est pour nous une preuve de plus que la hiérarchie décrite ici est bien celle du Centre Suprême, et non pas celle du centre particulier de l’Islam stricto sensu.

(12) [‘alâ yasârihi-l-uqdusi] Al-Fârûq est l’épithète d’Umar qui fut Imâm de droite du Prophète, et ensuite Imâm de gauche d’Abû Bakr quand celui-ci, après la mort du Prophète, devint lui-même le Pôle. Dans la hiérarchie du Centre Suprême, cette épithète désigne également l’entité à laquelle correspond par reflet Umar dans la première hiérarchie du centre ésotérique de l’Islam.

(13) Il s’agit de Sayyidunâ Aïssâ (Jésus) qui est Sceau de la Sainteté Universelle (Khatm al-Wilâyat al-‘Amma) et auquel revient ce titre du fait que lors de sa deuxième venue à la fin du cycle, il aura une fonction de clôture universelle du cycle de la sainteté : lorsque son souffle et celui de ses compagnons seront enlevés de notre monde. Il ne restera plus de « saint » sur la terre, c’est-à-dire aucun être humain qui puisse atteindre l’état d’Homme Universel. L’humanité descendra alors vers le degré des bêtes, et c’est sur cette humanité que se lèvera l’Heure. Telles sont les données textuelles de la tradition islamique.

(14) Il s’agit vraisemblablement des mystères de complémentarisme et de compensation entre Eve et Marie, comme entre Adam et Jésus, et aussi entre Jésus et Eve ainsi qu’entre Marie et Adam. C’est une question fort complexe dont parle à plusieurs reprises le Cheikh al-Akbar et qu’il n’est pas possible d’exposer dans une simple note. Mais il semble aussi qu’il s’agisse de la question du support cosmique des descentes et des naissances célestes, et d’une façon plus générale, des fonctions de réalisation descendante : dans d’autres passages de cette Préface on rencontre en effet quelques incidences de cette idée.

(15) Alî est ainsi le seul des Compagnons du Prophète dont le nom figure là où pour les autres on a une épithète. Sa fonction correspond ici à celle du Tarjumân (l’Interprète) de l’Assemblée des Saints (Diwân al-Awliyâ’) de la tradition islamique où il s’agit de transpositions entre la langue solaire, Suryâniyya, et la langue arabe.

(16) Dhû-n-Nûrayn est l’épithète d’Uthmân qui a eu successivement comme épouses deux filles du Prophète (les Deux Lumières) et qui forme avec les trois compagnons précédemment nommés le groupe des Khulafâ’ Râshidûn, les Califes Orthodoxes de la tradition exotérique. Il était réputé pour sa pudeur qui, d’après les paroles du Prophète, impressionnait même les Anges. Devant le Prophète, il se tenait constamment assis sur ses genoux, et c’est à cela que se rapportent les paroles « se tenait devant selon sa manière ».

(17) [li-ishtirâk baynî wa baynah fî-l-hukm] Le Cheikh al-Akbar est lui-même le Sceau de la Sainteté Muhammadienne (Khatm al-Wilâyat al-Muhammadiyya), c’est-à-dire le saint totalisateur de tous les types prophétiques particuliers. Il y a là encore une question qui demanderait une autre occasion pour pouvoir être exposée de façon plus explicite. Quant à la relation plus directe entre le Cheikh al-Akbar et Jésus, il est à noter que notre auteur précise à divers reprises que c’est Jésus, en tant qu’entité prophétique de la forme islamique, qui fut son premier maître spirituel, après quoi il est passé sous la direction de tous les autres Prophètes, et c’est ainsi qu’il devint totalisateur de tous les aspects de la Sainteté Muhammadienne. Néanmoins Jésus est resté constamment son patron, l’assistant de « son regard providentiel ».

[17bis (note du blog) : hadhâ ‘adîlak wa bnak wa khalîlak ! « Celui-ci est ton pareil, ton fils et ton ami ! », nsab lahu minbar at-tarfâ’ bayna yadayy, que l’on peut traduire littéralement par « « Installe-lui la Chaire en bois de Tamaris (minbar at-tarfâ’), devant moi ! » Le Prophète - sur lui la grâce et la paix - prononçait le prône (khutbah) en chaire (minbar). Ce minbar était en bois de tamaris (at-tarfâ’) selon plusieurs traditions rapportées à ce sujet. Il faut transposer ce « bois de tamaris » dans sa signification « primordiale » (cf. nombre correspondant) provenant d’un « arbre qui pousse près de l’eau » (shajar yanbut qarîban mina-l-mâ’).]

(18) Le Cheikh al-Akbar porte le même nom que le Prophète de l’Islam.

(19) A différentes reprises le Cheikh al-Akbar qui n’est pas descendant du Prophète selon la chair, dit qu’il l’est selon l’esprit, et qu’il possède à ce titre une parcelle de l’esprit du Prophète.

(20) Terme par lequel on désigne souvent l’Assemblée du Centre Suprême.

Alors le Sceau installa la Chaire dans cette solennelle tenue. Sur le fronton de la Chaire était inscrit en lumière Bleue [20bis] : « Ceci est la Station Muhammadienne la Plus Pure ! Celui qui y monte en est l’Héritier, et Dieu l’envoie pour veiller au respect de la Loi ! » (21)

En ce moment, je reçus le don des Sagesses, et ce fut comme si j’avais reçu les Sommes des Paroles (22). Je remerciai Allâh - qu’Il soit glorifié et magnifié ! - et je montai au plus haut de la Chaire, et j’arrivai ainsi à l’endroit où l’Envoyé d’Allâh - qu’Allâh prie sur lui et le salue ! - s’était arrêté et établi lui-même [22bis]. Il étendit sur la marche où je me trouvais ainsi la manche d’une tunique blanche [kumm qamîs abyad], et je pris place dessus, afin de ne pas toucher l’endroit qu’avaient touché ses pieds [22ter]. Ceci par respect de sa sainteté et de sa noblesse [tanzîhan lahu wa tashrifan], et aussi pour que je sois averti et instruit que la Station dont il a eu la contemplation de la part de son Seigneur, les Héritiers ne la contemplent que de derrière son habit…

Quand j’occupai ce Degré Glorieux devant celui qui dans la Nuit de son Ascension céleste, fut de son Seigneur « à la distance de Deux Arcs ou Plus Près » (Cor. 53.9 : [qâba qawsayn aw adnâ]) (23), je me dressai, relevant la tête tout confus, mais ensuite, confirmé par l’Esprit-Saint [rûh al-qudus], je commençais mon discours par ces vers improvisés :

O Celui qui descend les Signes et les Annonciations

Descend sur moi les Sciences des Noms divins,

Afin que je fasse tout l’éloge de Ton Etre,

Par les louanges qui te sont dues dans la bonne ou dans la mauvaise fortune !

Ensuite le désignant lui - qu’Allâh prie sur lui et le salue ! - je continuais :

Ce souverain est le Signe que Tu as choisi du Cercle des Vicaires Cosmiques,

Et que Tu as mis comme noble racine « alors qu’Adam était entre l’eau et la boue » (24),

Que Tu as transféré (Comme germe dans la série des générations successives) jusqu’au moment où « le Temps, par une révolution circulaire complète revint à son aspect initial » (25).

Tu l’as fait alors serviteur humble et soumis, T’invoquant, tout un temps, dans la Caverne Hirâ’,

Jusqu’à ce qu’un annonciateur vint de Ta part, Gabriel, celui qui est spécialement préposé à la Prophétie,

Et lui dise : « Que la Paix soit sur toi ! Tu es Muhammad, le Secret des Adorateurs et le Sceau des Prophètes ! »

O Souverain, dis-je la vérité ? Il me répondit :

« Tu es véridique. Tu es l’ombre de Mon Manteau [dhilla ridâ’î] !

Fais des louanges, et mets tout ton zèle dans la louange de ton Seigneur,

Car tu as reçu le don des vérités des Choses [fa-laqad wuhibta haqâ’iq-l-ashyâ’].

Parles-nous maintenant en prose de l’œuvre de ton Seigneur, et dis-nous ce qui se dévoile à ton cœur préservé des ténèbres [mâ injalâ li-fu’âdik al-mahfûdh fi-dh-dhalmâ’].

En fait de toute vérité immédiate d’une vérité ultime, qui te vient en esclave sans l’avoir achetée » (26).

[20bis (note du blog) : wa ‘alâ jabhati-l-minbar maktûb bi-n-nûri-l-azhar. M. Charles-André Gilis (Abd ar-Razzâq Yahyâ) indique dans son étude Pour une présentation traditionnelle d’Ibn Arabî : « Des esprits bien intentionnés, mais superficiels, ont jugé une traduction erronée en affirmant qu’il s’agissait en l’occurrence, non pas d’une « lumière bleue (azraq) », mais bien d’une lumière brillante (azhar) ». Effectivement, c’est ce dernier terme qui est indiqué dans l’édition critique établie par Othman Yahyâ (Cf. vol I, p.45) où la variante « azraq » n’est même pas signalée. Pourtant c’est bien celle-ci qui correspond à la version correcte en vertu d’un secret initiatique ignoré aussi bien des copistes que des critiques. ».]

(21) C’est ici que nous assistons à ce qu’on pourrait appeler l’ « investiture » solennelle du Cheikh al-Akbar comme Héritier du Maqâm Muhammadien mais au regard de la Tradition universelle. [hadha huwa-l-maqâm al-muhammadî al-athar, man raqâ fîhi fa-qad warathah wa arsalahu-l-Haqq hâfidhan li-hurmati ash-sharî’ah]

(22) Selon le hadîth le Prophète avait reçu les Sommes des Paroles (Jawâmi’ al-Kalim) ; le Cheikh al-Akbar devait y participer aussi en qualité d’ « héritier ».

[22bis (note du blog) : mawdi’ wuqûfihi salla-llâhu ‘alayhi wa sallam wa mustawâh].

[22ter (note du blog) : hattâ lâ ubâshira al-mawdi’ lladhî bâsharahu salla-llâhu ‘alayhi wa sallam bi-qadamayhi].

(23) On remarquera que ce « degré glorieux » (maqâm asnâ) qui est, par héritage, le même que celui du Prophète, est mis aussi en rapport avec le Voyage Céleste du Prophète et avec la Proximité Ultime, qui n’est qu’une forme d’expression de l’Identité Suprême elle-même.

(24) Allusion au hadîth dans lequel on demanda au Prophète : « Quand fus-tu prophète ? » Il répondit : « Alors qu’Adam était entre l’eau et la boue (dont il devait être fait) ».

(25) Termes d’un hadith sur la coïncidence entre le commencement et la fin du cycle de notre monde. Le Cheikh al-Akbar enseigne que lors de la naissance du Prophète l’aspect cosmique du temps était analogue à celui du commencement du cycle avec Adam (cf. Futûhât, chap. 10).

(26) C’est-à-dire toute vérité reçue par pur don divin, non pas acquise en contrepartie d’un effort ou d’une conception déterminée préalable. Ce qui va être dit maintenant par le Cheikh al-Akbar doit, par conséquent être considéré comme l’expression d’une pure inspiration divine.

Alors je procédai à mon discours dans la langue des Savants, et le désignât encore - qu’Allah prie sur lui et le salue ! - je dis :

« Je louange Celui qui a descendu sur toi le « Livre Caché que ne touchent que les Purifiés » (Cor.56.78-79) et qui descendant la révélation à travers la beauté de ton caractère et la sainteté de ton immarcescible nature, a dit dans la sourate Nûn : « Au nom d’Allâh le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux : Nûn : Par le Calame et ce qu’ils (les fonctions calamiques célestes et terrestres) inscrivent ! Tu n’es pas, par la grâce de ton Seigneur, un possédé ! Tu auras une récompense qui ne sera entachée de reproche. En vérité, tu es d’une Nature Magnifique ! Tu verras et ils verront aussi ! » (Cor.68.1-5).

Ensuite, Il trempa le Calame de la Volonté dans l’Encre de la Science, et traça avec la Droite de la Puissance, sur la Table Gardée et Préservée, tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et tout ce qui ne sera pas parmi les choses qui, s’Il avait voulu - et Il ne l’a pas voulu - qu’elles fussent, auraient été comme elles doivent l’être, en raison de Son Arrêt Prédestinateur déterminé et pesé, et selon Sa Science Généreuse et thésaurisée (27). Gloire donc à Ton Seigneur, le Seigneur de la Toute-Puissance au-dessus des qualités qu’on lui assigne ! Tel est Allâh l’Unique, l’Un, qui transcende ce que lui associent les associateurs !

Le Premier Nom qu’écrivit ce Calame Sublime avant tout autre nom fut : « En vérité, Je veux créer, à cause de toi, ô Muhammad, le Monde qui sera ton Royaume » (28). Je crée donc la substance de l’Eau [jawharata-l-mâ’]. Je l’ai créée en dehors du Voile de la Gloire inviolable, pendant que Moi, Je reste « Tel que J’ai été, aucune chose n’étant avec Moi » (29), dans une Nuée (30).

Il créa l’Eau, froide, gelée, ronde et blanche comme une Perle [jawharah]. Il y mit en puissance les réalités corporelles et accidentelles. Ensuite Il créa le Trône et s’y installa selon Son Nom Ar-Rahmân (le Tout-Miséricordieux). Il y plaça l’Escabeau et y appuya Ses Pieds (31).

Alors Il regarda cette Perle avec l’Œil de la Puissance, et la Perle fondit de pudeur. Elle se répandit et s’écoula comme Eau. « Et son Trône était sur cette Eau » (cf. Cor.11.9) avant l’existence du Ciel et de la Terre. Il n’y avait alors dans l’existence que les Vérités du Trône, de l’Occupant du Trône et de l’Assise sur le Trône [haqâ’iq al-mustawâ’ ‘alayh wa-l-mustawî wa-l-istiwâ’].

Ensuite, Il projeta le Souffle (an-Nafas) (32) et l’Eau fut agitée par ses rafales et écuma [32bis]. Et comme ses ondes frappaient et refrappaient les bords du Trône, elle chanta la louange - de la louange - du Louangé véritable ! Le Pied [as-sâq] du Trône en vibra et dit à l’Eau : Je suis Ahmad ! C’est moi qui suis « plus louangé » ! (33)

Alors l’Eau roula dans la confusion et, le reflux la ramenant vers le large, elle abandonna sur le bord du Trône l’écume que les vagues y avaient jetée. Ce produit du barattement [makhdat] de l’Eau renferme la plupart des choses. Allâh - qu’Il soit glorifié ! - fit de cette écume la Terre en forme circulaire, amplement étendue en long et en large. Ensuite il fit la Fumée [dukhân], du Feu qui jaillit du frottement de la Terre lorsque celle-ci se fendit. Dans cette Fumée, Il fit éclore les Cieux élevés, et fit encore d’elle les réceptacles des Lumières et les demeures du Plérôme Suprême. Il y mit ses Etoiles, rehaussées par les Luminaires en correspondances symétriques avec les corolles des plantes dont il décora la Terre.

(27) Il s’agit du symbolisme de l’ « Enregistrement et de l’Ecriture » (at-Tadwîn wa-t-Tasţîr) dont se sert souvent le Cheikh al-Akbar pour ses exposés cosmogoniques. Les bases de ce symbolisme sont dans le Coran et les hadîths. Le Calame (Qalam) est l’Intellect Premier et la Science de la mise en détail (‘Ilm at-Tafşîl) en corrélation d’une part avec l’Encrier (Nûn) qui est la Science de la Synthèse (‘Ilm al-Ijmâl), d’autre part avec la Table Gardée (al-Lawh al-Mahfûz) qui est l’Ame Universelle et le Réceptacle de l’Ecriture (Mahall at-Tadwîn wa-t-Tasţîr).

(28) Référence au hadîth qudsî ésotérique : « N’étais-toi, Je n’aurais pas créé les Sphères » (law laka mâ khalaqtu-l-Aflâk).

(29) Termes d’un hadîth [wa anâ ‘alâ mâ kuntu wa lâ shay’a ma’î fi ‘amâ’].

(30) La mention de la Nuée (al-‘Amâ’) vient du hadîth où le Prophète, répondant à la question : « Où était notre Seigneur avant qu’Il ne crée les créatures ? » dit : « Dans une Nuée au-dessus et en-dessous de laquelle il n’y avait pas d’atmosphère ».

(31) [nasaba-l-kursî wa tadallat ilayhi al-qadamân] Les données de ce symbolisme se trouvent dans le Coran et dans les hadîths.

(32) La notion de souffle rahmânien dérive également d’un hadîth.

[32bis (note du blog) : fa-tamawwaja-l-mâ’ min za’za’ih wa azbada]

(33) Ahmad est un des noms du Prophète et signifie « plus louangé ». Ahmad est aussi le verbe « je louange ». On pourrait donc traduire aussi « C’est moi qui louange ».

Alors Allâh se consacra à Adam et à ses deux parents (les éléments corporels : l’eau et la terre). Il s’y appliqua avec Son Essence dont l’immensité ne laisse place à aucune ressemblance, et avec Ses Deux Mains (dont l’une confère la ressemblance et l’autre la lui enlève) (34). Il dressa une « nature » qu’Il façonna par deux opérations : l’une concernant sa consommation finale, l’autre sa disposition à la perpétuité (35). A cette entité, il donna comme siège le point central de la Sphère de l’Existence et l’y cacha. Il avertit à cet égard Ses serviteurs par Sa parole énonçant l’existence d’un invisible support des Cieux (Cor.13.2 : « Allâh éleva les Cieux sans supports que vous voyez… » (Cor.31.9)… (36)

Ensuite Allâh a extrait du premier père (Adam) les lumières des Aqtâb (les Pôles) comme des soleils qui voguent dans les Sphères des Stations spirituelles (al-maqâmât) (37), et il en a extrait aussi les lumières des Nujabâ’ (les Nobles) comme des étoiles qui circulent dans les Sphères des pouvoirs prodigieux (al-karamât) (38). Il a établi les quatre Awtâd (les Piliers) dans les quatre Coins (ou Points Cardinaux de la Terre), pour la garde des deux espèces douées de pesanteur (les Djinns et les Hommes) (39). Ceux-ci calmèrent l’agitation de la Terre et son mouvement. Elle se fixa et s’embellit de la parure de ses fleurs et des manteaux de ses prairies, et elle montra sa « bénédiction » [barakah]. Les regards des créatures furent réjouis de son aspect resplendissant, leurs odorats furent embaumés par ses exhalaisons parfumées, et leurs palais flattés par ses nourritures délicieuses.

Puis, par un mandat de Sage et de Savant, Il envoya les sept Abdâl (les Remplaçants) comme Rois dans les sept Climats [as-sab’atu-l-aqâlîm] : chaque Badal dans un Climat (40). Il constitua aussi pour le Qutb (le Pôle) les Deux Imâms (l’un à sa droite, l’autre à sa gauche) et les mit chefs des deux brides (du Monde) (41).

Lorsqu’Il eut fait ainsi le Monde selon la perfection la plus ferme, de sorte qu’ « il ne resta plus de possibilité qu’il y en ait un autre plus merveilleux », comme l’a dit l’Imâm Abû Hâmid (al-Ghazâlî) [41bis], Il fit paraître aux regards ton corps, qu’Allâh prie sur toi (42) !...

(34) Cf. Futûhât, ch.73. Adam est la seule créature qui fut faite « avec les Deux Mains Divines », ce qui est un titre de « noblesse » (Sharaf) pour l’homme. Le Cheikh al-Akbar interprète les deux mains divines comme symbole du tanzîh et du tashbîh, c’est-à-dire de l’Incomparabilité et de la Similitude divines.

(35) En rapport avec ces deux finalités, il faut préciser que le début de la Préface traite des deux caractères d’ « adventicité » et d’ « éternité » du « serviteur ».

(36) Selon l’acception exotérique de ce verset, les Cieux ne reposent sur aucun support, mais sur le pouvoir et le décret divins.

(37) Ce sont les Pôles des Cieux planétaires, qui seront désignés distinctement à la fin du texte. Parmi ces Pôles, Adam lui-même réside au Ciel de la Lune, mais dans cette fonction il représente seulement un aspect de l’Adam total dont furent tirés les autres Pôles. On peut remarquer qu’en tant qu’il s’agit de l’origine des Pôles planétaires qui sont des Prophètes, ceux-ci peuvent être envisagés comme étant dérivés du Prophète Muhammad conçu dans sa réalité d’Esprit Universel. Ces deux origines seront du reste énoncées plus loin par un passage qui attribuera à Muhammad la paternité spirituelle des hommes et à Adam la paternité corporelle.

(38) Dans la hiérarchie ésotérique de l’Islam, les Nujabâ’ sont une catégorie initiatique à nombre fixe. Dans les Futûhât, ch.73, leur nombre est de 8 ; ils ont la science intuitive de la révolution des astres dans les 7 cieux planétaires plus la science du ciel des fixes. Leur maqâm est à l’Escabeau divin (al-Kursî). Mais dans les Işţilâhât du Cheikh al-Akbar le nombre des Nujabâ’ est de 40. On rencontre plusieurs fois des changements de nombre des initiés des diverses catégories, et il semble qu’il s’agisse en réalité d’un certain flottement dans les appellations des différents groupes. Dans le cas présent, il s’agit de leur prototype dans la hiérarchie des fonctions de la Tradition Primordiale.

(39) Jusqu’ici la hiérarchie se rapportait à l’ordre céleste. Avec les 4 Awtâd, nous sommes dans l’ordre terrestre.

(40) Les 7 Abdâl sont les projections terrestres des 7 Aqtâb célestes, de même que les 7 climats sont les reflets des 7 cieux dans l’ordre terrestre.

(41) Sans pouvoir entrer ici dans des détails, nous devons faire remarquer que le Qutb et ses deux Imâms qui, de même que les hiérarchies précédemment nommées doivent être compris ici dans l’ordre de la Tradition Primordiale et Universelle, peuvent être considérés comme faisant partie aussi bien des 4 Awtâd que des 7 Abdâl. On pourrait dire que les mêmes entités, qui sont du reste d’une nature supra-individuelle, se réfractent en des configurations différentes selon les domaines, et qu’elles peuvent être comptées ainsi plusieurs fois mais sous des rapports différents. Cette situation est expressément indiquée, à plusieurs reprises par le Cheikh al-Akbar, dans l’ordre particulier de la tradition islamique, et naturellement la même chose peut avoir lieu dans l’ordre de la Tradition Primordiale.

[41bis (note du blog) : ansha’a-l-‘âlam ‘alâ ghayat al-itqân wa lam yabqa abda’ minhu kamâ qâla-l-imâm abû hâmid fî-l-imkân]

(42) Ainsi le Prophète historique Muhammad est la manifestation corporelle par excellence de cette entité primordiale du Pôle Universel. Cette manifestation vient pour la clôture du Cycle Prophétique et en même temps comme aboutissement extrême de l’œuvre divine parfaite.

La donnée la plus vraie (43) qu’on ait entendue dans l’Annonciation (an-Naba’) (44), et qu’apporta la Huppe de la Compréhension [hudhud al-fahm] depuis le Royaume de Saba (45), est celle de l’existence d’une Sphère Contenante (al-Falak al-Muhît), présente tant dans le monde des éléments simples que dans le monde composé, et appelée la Matière (al-Habâ’) (46), avec laquelle la plus grande ressemblance est offerte par l’Air et l’Eau, quoique ces deux éléments fassent partie des formes qui furent écloses dans la Matière (47). Cette sphère étant la racine de l’Existence cosmique, et comme le Nom divin an-Nûr (la Lumière) s’y révéla, par acte de générosité divine, eut lieu la Manifestation [adh-Dhuhûr]. Tu as reçu alors, de cette sphère, ta Forme - qu’Allâh prie sur toi ! - dès la première effusion de lumière, et tu es apparu en tant que Forme Exemplaire (Sûra mithliyya) dont les dehors sont contemplables, ses breuvages, ineffables, son Paradis, édénique, ses connaissances, « calamiques », ses sciences, « dextrochères », ses secrets, « encriers », ses esprits, « tabulaires », et sa terre, adamique (48). Tu es notre père quant à l’esprit [ab lanâ fî-r-rûhâniyyah], de même que celui-ci - et je désignais Adam [salla-Llâh ‘alayh] parmi les présents - nous est père quant au corps [ab lanâ fî-l-jismiyyah]…

Regardez - et qu’Allâh vous fasse miséricorde ! - regardez l’Emeraude Blanche [az-zumurudah al-baydâ’] que le Miséricordieux a déposée dans le « premier père » ! Et je désignais Adam.

Regardez la Lumière Evidente [an-nûr al-mubîn] ! Et je désignais le « deuxième père », celui qui nous a appelés Musulmans (Abraham) (Cf. Cor.22.77).

Regardez l’Argent Pur [al-lajîn al-akhlas] ! Et je désignais « celui qui guérit les aveugles et les lépreux par mandat d’Allâh », ainsi que le dit le texte révélé (Jésus).

Regardez la beauté de l’Hyacinthe Rouge de l’Ame [hamrâ’ yaqûtat an-nafs] ! Et je désignais « celui qui fut acheté à bon marché » (Joseph) (Cf. Cor.12.20).

Regardez l’Or Rouge [hamrâ’ al-ibrîz] ! Et je désignais le Vicaire Précieux [al-khalîfah al-‘azîz] (Aaron).

Regardez la lumière de l’Hyacinthe Jaune [al-yaqûtah as-safrâ’] qui brille dans l’obscurité ! Et je désignais celui qui fut favorisé par la conversation divine (Moïse) (49).

Celui qui voyage vers ces Lumières jusqu’à ce qu’il trouve le moyen qui lui ouvre l’accès à leurs mystères, connaît le Degré pour lequel il fut existencié (50) et devient digne du Maqâm Divin (51) en sorte qu’on se prosterne devant lui (52). Il est alors le Seigneur et Son Serviteur, l’Amant et l’Aimé.

Regarde le principe de l’existence et comprends-le bien !

La « chose » est comme la « Chose » sauf qu’Allâh montre la Chose Eternelle aux yeux du Monde comme adventice.

Si le spectateur jure que l’Etre de la « Chose » était tel de toute éternité, il est véridique et ne témoigne pas à faux.

Si le spectateur jure que l’Etre de la « Chose » provient de la disparition de la « chose », c’est encore mieux, tout en étant un « dénonciateur triplement criminel » (53).

Ensuite, je manifestai des mystères, je rapportai des données saintes que le temps ne permet pas de citer ici et dont l’existence est inconnue à la plupart des créatures. Je laisse en tête de chemin tout cela, par crainte de déposer la sagesse là où il ne convient pas qu’on la dépose.

Finalement, je fus renvoyé de cette sublime vision de songe vers le monde inférieur, et je plaçai la louange sainte que je venais de faire comme Préface de ce Livre.

Muhyî-d-Dîn Ibn Arabî

(traduit de l’arabe et annoté

par Michel Vâlsan)

(43) Nous devons signaler que le passage qui suit ne continue pas le processus cosmogonique précédent, mais constitue une reprise, sous une autre perspective d’ensemble, de la manifestation de l’Homme Universel.

(44) Ce terme désigne ici non seulement l’enseignement prophétique de l’Islam, mais la Doctrine Primordiale et Unanime de toutes les formes traditionnelles.

(45) Image empruntée de l’histoire de Salomon et de Bilqîs pour désigner une région extrême. Il est même possible d’y voir une allusion au Centre du Monde.

(46) Le terme de Habâ’ = « Poussière fine » équivalent arabe du Hylé grec, a été utilisé comme épithète de la Matière Primordiale par Sayyidunâ Alî, et plus tard par Abdallâh Sahl at-Tustarî.

(47) On se rappellera à ce propos que plusieurs doctrines cosmologiques de l’antiquité classique indiquaient l’Air ou l’Eau comme première substance du Monde. Ces deux éléments (de même que la Poussière qui se rapporte au sens immédiat à l’élément Terre) étaient des désignations symboliques de la Matière Primordiale dépourvue de qualités formelles qui remplit le Vide Universel.

(48) On reconnaîtra ici les allusions spéciales au symbolisme de l’Ecriture divine.

(49) Il est à remarquer que les Prophètes que le Cheikh al-Akbar vient de désigner sont les Pôles de 6 d’entre les 7 Cieux, respectivement : Adam pour le 1er Ciel (Lune) ; Abraham pour le 7e (Saturne) ; Jésus pour le 2e (Mercure), Joseph pour le 3e (Vénus) ; Aaron pour le 5e (Mars) ; Moïse pour le 6e (Jupiter). Or le seul Pôle céleste qui n’est pas mentionné dans cette série est celui du 4e Ciel (Soleil) qui est Idrîs. La chose ne peut s’expliquer autrement que par le fait que c’est à ce Pôle même que le Cheikh al-Akbar parlait. En effet la position d’Idrîs étant centrale par rapport à l’ordre total, c’est ce prophète particulier qui représente plus directement le Prophète universel résidant au centre du monde. Nous avons ainsi donc encore une confirmation que c’est à ce prophète vivant, Idrîs-Enoch, que revient la fonction de Chef de la hiérarchie suprême du Centre du Monde. Si l’on voyait une difficulté dans le fait que le Pôle du monde humain a une position céleste, ce qui semble le situer hors de notre monde, il faut dire que selon le Cheikh al-Akbar, les Cieux actuels font partie de notre bas-monde (dunyâ), et disparaîtront avec lui.

(50) Ce Degré par excellence (Martaba) est dans un sens général celui de l’Homme Universel qui totalise tous les aspects de la manifestation universelle, celle-ci étant considérée surtout comme la manifestation du Principe même.

(51) Al-Maqâmu-l-Âlî. Le dernier terme est dérivé du vocable Al (composé d’alif et lâm) qui, comme le El hébraïque, indique la Divinité. Cf. Futûhât, ch.73, p.153 : « Le Al (âliyya disent les Istilâhât) est tout nom divin rattaché (sous la forme du suffixe îl) à un ange ou une entité spirituelle, comme Jibrâ’îl ou ‘Abdâ’îl ». On se rappellera que dans la divine Comédie, Adam enseigne que El fut le deuxième nom de Dieu.

(52) Ce Maqâm fut notamment celui d’Adam devant lequel les Anges durent se prosterner à la suite de l’ordre divin.

(53) Ce dénonciateur est « triplement criminel » (muthallith) parce qu’il perd : soi-même, celui qu’il dénonce et celui auquel il dénonce. Il se perd soi-même parce qu’en proclamant la divinité d’un être apparemment créé, il commettra un acte injustifiable au point de vue de la loi exotérique, et sera condamné pour idolâtre. Il perdra celui qu’il dénonce puisqu’en lui attribuant la divinité il l’accusera devant la loi du crime majeur de Pharaon. Enfin il perdra le juge même saisi de la dénonciation car celui-ci appliquera les rigueurs de la loi contre la vérité la plus haute.

[Muhyî-d-Dîn Ibn Arabî, al-Futûhât al-Makkiyah, khutbat al-kitâb, traduction et notes Michel Vâlsan, parues dans la revue Etudes Traditionnelles n° 311, Oct.-Nov. 1953, p. 300-302. Les notes entre crochets sont du blog et sont le plus souvent des translitérations à partir du texte arabe, éd. Dâr Sâder 1424H, TI, p.16-19]

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