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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - Les Commentaires sur les Lettres-Isolées - Sourate VII.

Sourate VII : Les Limbes (Al-A'râf)

Commentaire d'Abd ar-Razzâq al-Qâshânî

Texte :

1. ALIF-LÂM-MÎM-SÂD.

2. Un écrit (qui) fut descendu vers toi - qu'il n'y ait point de gêne de son fait dans ta poitrine - afin que tu avertisses par lui et qu'il soit un rappel pour les croyants.

Commentaire :

L'Alif est une désignation de l'Essence Unitaire (adh-Dhâtu-l-Ahadiyya) et le Lâm, une désignation de l'Essence avec son Attribut de Science (al-‘Ilm), ainsi qu'il a été expliqué précédemment. Quant au Mîm, il est la complétude totale (at-tamîmatu-l-jâmi’a) correspondant à la notion de Muhammad, c'est-à-dire à son âme (nafs) et à sa réalité propre (haqîqa), et quant au Sâd, il désigne la « forme Muhammadienne » (as-Sûratu-l-Muhammadiyya) qui est son « corps » ou (plutôt) son « aspect extérieur ». On tient d'Ibn Abbâs cette parole : « Sâd est une montagne à La Mekke sur laquelle se trouvait le Trône du Tout-Miséricordieux (‘Arshu-r-Rahmân) alors qu'il n'y avait ni nuit ni jour ». Or par la « montagne » il désigna le corps de Muhammad et par le « Trône du Tout-Miséricordieux », son cœur, homologation qui est justifiée par les termes du hadith connu : « Le cœur du croyant est le Trône d'Allâh ; il y a lieu de se rappeler ici également le hadith dans lequel Allâh dit « Mon Ciel et Ma Terre ne peuvent Me contenir, mais le cœur de Mon serviteur croyant Me contient. » Enfin, par l'expression « alors qu'il n'y avait ni nuit ni jour », Ibn Abbâs faisait allusion à l'état d'Union-sans-distinction (al-Wahda), car le cœur quand il entre dans l'ombre de la terre de l'âme, et s'enveloppe dans les ténèbres des attributs de celle-ci, se trouve « dans la nuit », et, par contre, quand il est regardé par la lumière du soleil de l'esprit et s'en illumine, il se trouve « pendant le jour » ; mais lorsqu'il est parvenu à l'Union véritable par la Connaissance (al-Ma’rifa) et par la Contemplation essentielle (ash-Shuhûdu-dh-dhâtî), et que, par conséquent, pour lui, la lumière et les ténèbres se contrebalancent et s'annulent réciproquement, son « temps » est celui « où il n'y a ni nuit, ni jour ». Le Trône du Tout-Miséricordieux (situé avant et au-dessus de tout développement et changement cyclique) ne peut se situer que dans un tel « temps ».

Le sens des paroles initiales du verset que nous commentons ici est alors le suivant :

« L'Existence Totale (Wujûdu-l-Kull) depuis son commencement jusqu'à sa fin (1) est un Livre descendu vers toi » ou plutôt « la Science qui lui correspond fut descendue vers toi ». Ensuite, les paroles « qu'il n'y ait point de compression, de son fait, en ta poitrine », veulent dire qu'il n'y ait pas de gêne provoquée par la charge que le Livre fait peser sur toi, qui est cependant telle que ta poitrine ne peut en contenir la majesté, et s'y perd par l'extinction dans l'Unité pure (al-fanâ'u fî-l-Wahda), par la submersion dans la Synthèse originelle (al-istighrâqu fi-‘ayni-l-Jam’) et par la perte de la conscience de toute distinctivité (adh-dhuhûlu ‘ani-t-tafsîl). Tout cela s'explique par le fait que le Prophète — sur lui le salut — dans son maqâm d'extinction se trouvait voilé par la Vérité incréée à l'égard du monde créé ; et chaque fois que son « existence » personnelle lui était restituée (kulla mâ rudda ‘alayhi-l-wujûd) et que le voile de celle-ci retombait sur sa Contemplation essentielle en faisant apparaître la séparativité (at-tafsîl), sa capacité de contenance se réduisait et la charge qu'il portait s'alourdissait et l'accablait. C'est pourquoi il fut dit aussi au Prophète (dans la Sourate de la Dilatation) : « N'avons-nous pas dilaté ta poitrine ? Ne t'avons-nous pas enlevé le fardeau ? » (2) ce qui est à entendre comme effet de l'« existence véritable conférée » (par une grâce suprême) (al-wujûdu-l-mawhûbu-l-haqqânî) et de la rectitude (al-istiqâma) affermie dans la permanence après l'extinction ; or cela fut fait afin que ta poitrine embrasse la concentration (al-jam’) et la distinction (at-tafsîl), la Vérité incréée (al-Haqq) et la créature (al-khalq) et que ne reste plus sur toi de fardeau dans la synthèse originelle (‘Aynu-l-Jam’), et aucun voile de l'une de ces conditions à l'encontre de la condition opposée.

« Afin que tu avertisses » par ce Livre, et que tu rappelles aux croyants la foi dans ce qui reste invisible (al-îmânu-l-ghaybî) (3). Ceci veut dire : « Que ta poitrine n'en soit pas resserrée, afin qu'il te soit possible de transmettre l'avertissement et le rappel », car si sa poitrine se trouvait resserrée, le Prophète resterait dans l'état d'extinction sans « voir » rien d'autre que la Vérité incréée, et il regarderait cette Vérité avec le regard du néant pur (al-‘adamu-l-mahd), or alors comment pourrait-il dans un tel état, « avertir », « exhorter », « ordonner », « interdire » ? (4).

Si l'on considère que le début de cette sourate est une forme de serment, le sens en serait alors le suivant « J'en jure par le Tout, depuis son premier degré jusqu'à son dernier », ou encore « par le Nom Suprême (al-Ismu-l-A’zam), car le Sad étant le support du Trône, alors que le Trône enveloppe l'Essence et les Attributs et l'ensemble, il est le Nom Suprême même — « ceci est le Livre dont la Science fut descendue vers toi » ! Ou bien : « Ce Coran est un Livre descendu vers toi »...

(1) [Dans ce monogramme formé de quatre lettres, l'alif figure l'Essence dans sa fonction axiale, alors que les trois lettres suivantes correspondent respectivement aux trois mondes (Lâm = Intellect actif ; Mîm = âme de Muhammad ; Sâd = corps de Muhammad.]

(2) Coran 94, 1-2.

(3) Ce genre de foi est opposé ici à la à foi appuyée sur des supports sensibles (et qui court le risque d'idolâtrie).

(4) Un message destiné à une créature ne saurait être adressé là où l'on voit uniquement Dieu ; la perception de la créature en tant que telle est donc indispensable pour l'accomplissement de la mission.

[Abd ar-Razzâq al-Qâshânî, Ta'wîlâtu-l-Qur'ân, trad. Michel Vâlsan, Les Commentaires sur les Lettres-Isolées - sourate VII, Etudes Traditionnelles n° 381, Janv.-Fév. 1964.]

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