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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - Sur la notion de « hâl ».

SUR LA NOTION DE « HAL »

(état spirituel - Futûhât. chap. 192)

Vers :

Le « hâl » est une des faveurs que le Tout-Miséricordieux accorde par pur acte providentiel ;

Il n'est pas une « acquisition » personnelle ni l'effet d'une recherche.

L'altération de son mode est son point faible.

         Toi-même, sois ferme, car le « hâl » est changeant.

Ne dis pas qu'il est constant,

         Comme l'ont enseigné certains initiés.

Abû lqâl, chef éminent, était ferme dans le « hâl »,

         Et il y avait dans son « hâl » des choses étonnantes ;

Cet état dura (1) jusqu'au moment où furent acquittées les « centaines » (al-miîn) (exigées pour son « rachat ») (2),

Et pendant tous ces jours les voiles ne retombèrent jamais (sur sa contemplation) (3).

Il dépassa dans cette condition les Quarante Temps de Moïse

         Et atteignit des « centaines » : c'est ce que rapportent les livres.

***

Le hâl est, chez les Gens de notre Ordre (at-Tâifah), ce qui survient au cœur sans activité délibérée ou acte personnel de saisie. De son fait, les modalités de celui qui en est touché subissent des changements.

Au sujet de sa durée, il y a divergence. Certains disent que le hâl est permanent ; d'autres lui contestent cette propriété et disent qu'il ne dure que le temps de sa venue à l'existence, tout comme l' « accident » (al-‘arad) chez les scolastiques — et qu'ensuite il est suivi de « similitudes » (amthâl), et c'est cela qui fait croire à une continuité cependant irréelle : c'est cette deuxième opinion qui est la juste, mais il faut ajouter que le hâl est suivi de « similitudes » qui ne se confondent pas avec lui.

Pour sa signification verbale, on l'a rattaché au terme de hulûl « infusion » ou « inhabitation » (4), et c'est pour cela que certains l'ont affirmé permanent et qu'on a considéré que sa condition propre est la constance, de telle sorte que, si cette condition cesse (à un moment) il ne s'agit pas d'un hâl (véritable). Telle est la doctrine de ceux qui enseignent que le hâl est permanent.

Quelqu'un a dit : « depuis 40 ans, Allah ne m'a jamais engagé à une chose que je trouve désagréable », et l'Imâm (?) jugea cela ainsi : « Celui-ci parle de la permanence du contentement (ar-ridâ). Le Contentement est un des ahwâl (pluriel de hâl) ». Ce qu'a dit là l'Imâm est acceptable, mais dans la Voie d'Allah une telle acception reste loin (du véritable sens). Ce qu'il faut dire au sujet du fait que l'être éminent eût telle condition pendant 40 ans, c'est qu'Allah ne l'a jamais fait entrer dans quelque état réprouvé par la Loi, et que ses instants furent toujours préservés par les actes d'obéissance (aux obligations légales) et par ce qui contente Allah (en fait d'œuvres surérogatoires) (5). Personnellement, j'ai rencontré aussi quelqu'un de très sincère qui était caractérisé par un hâl (dans ce sens général du terme) et qui reposait spirituellement sur le « pied » (qadam) d'Abû Yazîd al-Bistâmî, ou qui, plutôt, avait plus de fermeté dans son travail spirituel ; c'était un homme d'excellentes manières ; un jour, il me déclara : « Depuis 50 ans, aucune mauvaise pensée désapprouvée par la Loi ne m'a visité l'âme ». C'est là un cas de « préservation divine » (içmah ilâhiyyah). Ce dont parlait le personnage éminent cité précédemment, entre dans la même catégorie.

Les ahwâl sont des « dons » (mawâhib) non pas des « acquisitions personnelles » (makâsib).

(1) Abû 'Iqâl (ou Abû 'Uqâl) al-Maghrebî constitue un des cas les plus extraordinaires en matière de hâl extinctif. On rapporte qu'il est resté « éteint » en contemplation suprême pendant 3 ou 4 années, jusqu'à sa mort, et, bien entendu, sans rien manger ni boire.

(2) Amphibologie basée sur le sens du nom 'Iqâl, qui signifie « entrave » et « cordon » ou « voile dont on se ceint la tête ». 'Iqâlu-l-miîn « entrave (d'esclave, coûtant) des centaines », ou « captif dont le prix de rachat est très élevé ».

(3) Allusion à l'autre sens (voile) du nom 'Iqâl (ou 'Uqâl).

(4) Entre la racine du mot hâl, qui est hâ-lâm, et celle du terme hulûl, qui est hâ-lâm-wâw, il n'y a que voisinage phonétique non pas relation étymologique, mais les similitudes phonétiques sont des signes de certaines affinités. Ainsi le hâl évoquant le sens de hulûl entraînera aussi l'idée de « pénétration » et « établissement ».

(5) C'est-à-dire que dans le cas cité il ne s'agit d'un « état spirituel » que dans un sens très général du terme, et non pas dans le sens fort d' « infusion de présence divine ».

Sache que le hâl est aussi une « qualité divine » (na't ilâhî) pour autant que la Divinité est considérée dans Ses Actes (al-Af'âl) et sans Ses Orientations (at-Tawajjuhât) vers Ses Etres. Bien qu'Il soit Unique dans Sa Réalité, et que rien ne puisse  s'adjoindre à Sa Réalité, Allah a dit au sujet de Soi-Même : « Chaque Jour, Il est à une œuvre » (Cor. 55, 17). Le plus petit des « jours » est l'unité de temps qui ne comporte plus de division : Allah s'y trouve à des œuvres aussi nombreuses qu'il y a dans l'Univers de particules indivisibles, chaque particule étant traitée à part selon cette règle. Il est à une œuvre avec chaque particule du Monde en y créant ce qui en assure la subsistance, à part les choses qu'Il produit pour rester subsistantes par elles-mêmes en toute unité de temps. Ces « œuvres » sont les « états » des créatures, celles-ci étant les réceptacles de Ses « œuvres » ; et en ces créatures, Il crée toujours ces « œuvres ».

Le hâl ne peut subsister deux moments, car, dans le cas contraire, Dieu ne serait plus Créateur au sujet de l'être qui conserverait son état un deuxième moment, cet être ne serait plus « pauvre envers Allah » et se qualifierait comme se suffisant à soi-même et n'ayant plus besoin d'Allah. Or, cela est impossible, et toute chose qui aboutit à l'impossibilité est impossible. Ce point est analogue à celui qu'enseignent ceux (les scolastiques) qui disent que « accident » (al-arad) ne subsiste pas deux moments, et cette chose est également vraie.

Les ahwâl sont des « accidents » arrivant aux choses générées, de la part d'Allah qui crée ces états dans les choses, fait qu'on exprime par l'idée qu' « Il est à l'œuvre dans ce monde et dans l'autre ». Tel est le principe des ahwâl, auquel on ramène tout en matière théologique.

Quand Allah crée le hâl, celui-ci n'a d'autre réceptacle que l'être dans lequel il est créé ; il s'infuse (yahull) en cet être le moment de son existence, et (comme nous l'avons déjà dit) c'est pour cette raison que le hâl a été interprété comme exprimant l'idée de hulûl (« infusion » ou « inhabitation ») qui est la « descente » dans le mahall (mot de la même racine que hulûl et signifiant « réceptacle »), descente par laquelle il a son existence.

Son statut ontologique (haqîqah) étant qu'il ne doit pas durer deux moments, nécessairement il devient inexistant au moment suivant, et cela de lui-même, et non pas par un agent qui produirait en lui l'inexistence, car l'inexistence au deuxième moment, à savoir au moment qui suit son existence, est une condition nécessaire, et le réceptacle n'a pas lui non plus une subsistance en dehors du hâl, ou d'un autre hâl similaire ou contraire, de sorte que le réceptacle lui-même en tout temps, pour subsister, a besoin de son Seigneur, qui existencie pour lui des « similaires » ou des « contraires » : alors, quand Allah existencie ces « similaires », on s'imagine que ceux-là sont toujours le premier hâl qui persisterait tel qu'il était, alors que la chose n'est pas exacte.

Allah étant « chaque Jour à une œuvre », et l' « œuvre procédant d'une orientation (ou application) divine (tawajjuh ilâhî), et d'autre part, comme Il nous a instruit qu'Il change de forme (yatahawwalu fî-ç-cuwwar), il résulte qu'à toute œuvre correspond une « forme divine » (çûrah ilâhiyyah). C'est pour cela encore que le Monde est sorti selon la Forme Divine, et c'est pourquoi nous disons au sujet d'Al-Haqq (le Vrai, Dieu) que la Science à Son sujet est la Science au sujet du monde (Ilmu Nafsihi fa-Ilmu-l-Alami). C'est en ce sens que s'expriment ceux qui disent que le hâl est en rapport avec l'idée de tahawwul et d'istihâlah (action de changer), et en concluent qu'il n'a pas de permanence. Le Monde, depuis qu'il fut créé par Allah, et indéfiniment dans l'autre vie et dans toute l'existence, voit se succéder ses états par effet de leur Créateur et de Ses Orientations de Volonté (tawajjuhât irâdiyyah) accompagnées de la Parole Créatrice (Kalimatu-l-Hadrah) qui est le Kun = « Sois ! » Ainsi la Volonté ne cesse jamais d'être implicite, c'est ce qui signifie l'état d'Orientation divine, et jamais ne cesse le Kun existenciateur et le takwîn de l'existenciation. Tel est la chose en elle-même, tant sous le rapport du lieu que sous celui de la créature.

D'autres interprètent le hâl comme apparition du serviteur avec l'attribut de Dieu dans l'ordre existenciateur (at-takwîn), et que les effets produits dérivent de son énergie spirituelle (himmah) (6). C'est la condition de « ressemblance avec Allah » (at-tachabbuhu bi-llâh) exprimée aussi par le terme de « caractérisation par les Noms divins » (at-takhalluqu bi-l-Asmâ). C'est ce sens qu'ont en vue les gens de notre temps quand ils parlent de hâl. Nous aussi nous affirmons la même chose, mais nous ne disons pas qu'on doive laisser voir la vertu efficace. Selon nous le serviteur a un certain pouvoir de disposition à ce sujet : s'il veut manifester son état il peut le faire, mais la convenance spirituelle (al-adab) l'en empêche, car l'être veut réaliser toujours sa condition de serviteur et se cacher sous le voile de l'activité servitoriale, en sorte qu'on ne puisse rien lui reprocher. C'est ainsi que lorsqu'il s'est vu sous l'aspect d'extrême faiblesse (alors qu'il retient en soi la vertu divine de son état) on mentionne Allah au moment même où on le voit : tel est chez nous le « Saint d'Allah » (Waliyyu-llâh) qui est une miséricorde pour le monde. Ceci conformément à la parole du Prophète — qu'Allah prie pour lui et le salue — au sujet des « Saints d'Allah » (Awliyâu-llâh) : « Ce sont ceux qui (sont tels que) lorsqu'on les voit, on mentionne Allah ! » — et il en est ainsi en raison de leur patience dans le malheur et dans les épreuves évidentes qu'Allah leur fait subir ; et cependant ils ne tiennent compte dans tous leurs états que d'Allah seul. « Quand on voit chez eux » un comportement pareil « on mentionne Allah » car (on comprend) qu'Il se les a choisis pour Lui-même (7).

Celui qui ne sait pas ce que nous disons, dit par contre que le Saint qualifié par l'état d'infusion divine (çâhibu-l-hâl) qui, lorsqu'on le voit on mentionne Allah, c'est celui qui possède le pouvoir existenciateur » (at-takwîn), « action par l'énergie subtile » (al-fi'lu bi-l-himmah), l'autorité dans le monde, la domination et l'empire, et que ces attributs étant propres à Allah, en voyant de tels hommes on mentionne Allah. Ceci est la parole de quelqu'un qui n'a aucune connaissance de l'état réel des choses, et qui ignore que le but de la parole du Législateur (dans le hadith cité) est celui que nous avons expliqué. Car nous voyons en effet que le pouvoir de s'imposer par l'énergie subtile peut être obtenu par des êtres qui n'ont aucun poids ni valeur chez Allah, et qui ne sont pas des Saints, alors que la demande à laquelle eut à répondre le Prophète par les paroles en question concernait les Saints d'Allah. En effet, on lui avait demandé : « Qui sont les Saints d'Allah ? et il a répondu : « Ce sont ceux qui lorsqu'on les voit on mentionne Allah ! », et ceci du fait que moulus par les épreuves et accablés de calamités ils restent inébranlables et ne cherchent pas d'abri auprès d'un autre qu'Allah, contents de ce qu'Allah leur fait arriver et de ce qu'Il veut d'eux. Quand le peuple les voit en cet état de patience et de contentement, et qu'ils ne se plaignent point aux créatures, le peuple « mentionne Allah » et comprend qu'Allah a pourvu ces êtres de Sa Grâce.

Ceux qui ont la capacité de produire des effets (par action subtile) peuvent être des Saints. Mais des effets existenciels de cet ordre peuvent provenir aussi de certains moyens (mawâzîn) connus parmi nous et parmi ceux qui connaissent les énergies que peuvent développer les âmes, et leur efficace, et qui savent comment les corps grossiers se soumettent à l'influence de ces énergies. Ceux qui ont fréquenté les Azâbiyyah (8) connaissent la disgrâce dans laquelle ceux-ci vivent tout en étant capables de tuer, destituer et d'exercer une autorité par la seule influence psychique (himmah). D'autre part, il y a les vertus opérantes de certains Noms (9) que peuvent utiliser ceux qui en connaissent les propriétés quoique ces êtres pourraient être des polythéistes. Par conséquent, la capacité d'exercer une influence efficace dans le monde n'est pas un des caractères distinctifs des Saints d'Allah. Il ne reste donc (comme « définition » du Saint d'Allah) que ce que nous avons dit nous-même.

(6) Sur la himmah, voir du même auteur Le Livre de l'Extinction dans la Contemplation, traduit par nous dans E.T. de mars-avril 1961, p. 89.

(7) La relation nécessaire entre l'élection spirituelle et les épreuves est attestée tout d'abord par des hadiths prophétiques dont nous citons les suivants :

« Les hommes les plus durement éprouvés dans ce monde sont le prophète (nabî) et le saint (çafî)».

« Les hommes les plus durement éprouvés sont les Prophètes (al-Anbiyâ), ensuite les Vertueux (ac-Çâlihûn), ensuite ceux qui leur ressemblent le plus et ainsi de suite. L'homme est éprouvé dans la mesure dans laquelle il est homme de Religion (Dîn) : s'il est vigoureux dans sa religion l'épreuve sera plus dure pour lui, s'il est frêle dans sa religion il sera éprouvé en proportion, mais en tout cas l'épreuve ne cessera d'être attachée au serviteur tant qu'il ne sera capable de marcher sur terre déchargé de toute faute ».

(8) Sur les Azâbiyyah voir Futûhât chap. 229, où il est parlé d'eux dans des termes analogues et on ajoute la précision qu'ils sont des gens d'Afrique du Nord (qawmun yusammûna bi-Ifrîqiyah al-Azâbiyyah).

(9) Il s'agit soit de « noms divins », soit de noms angéliques, soit de noms de puissances d'ordre subtil.

[Michel Vâlsan, Sur la notion de « hâl », traduction du chap. 192 des Futûhât - Ibn Arabî - Revue Etudes Traditionnelles n° 372-373 - Juil.-Août et Sept.-Oct. 1962, p. 173].

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