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Publié par Abdoullatif

René Guénon - L’homme véritable et l’homme transcendant.

Dans ce qui précède, nous avons parlé constamment de l’« homme véritable » et de l’« homme transcendant », mais il nous faut encore apporter à cet égard quelques précisions complémentaires ; et, tout d’abord, nous ferons remarquer que l’« homme véritable » (tchenn-jen) a été lui-même appelé par certains « homme transcendant », mais que cette désignation est plutôt impropre, puisqu’il est seulement celui qui a atteint la plénitude de l’état humain, et que ne peut être dit véritablement « transcendant » que ce qui est au-delà de cet état. C’est pourquoi il convient de réserver cette dénomination d’« homme transcendant » à celui qu’on a appelé parfois « homme divin » ou « homme spirituel » (cheun-jen), c’est-à-dire à celui qui, étant parvenu à la réalisation totale et à l’« Identité Suprême », n’est plus à proprement parler un homme, au sens individuel de ce mot, puisqu’il a dépassé l’humanité et est entièrement affranchi de ses conditions spécifiques (1), aussi bien que de toutes les autres conditions limitatives de quelque état d’existence que ce soit (2). Celui-là est donc devenu effectivement l’« Homme Universel », tandis qu’il n’en est pas ainsi pour l’« homme véritable », qui est seulement identifié en fait à l’« homme primordial » ; cependant, on peut dire que celui-ci est déjà tout au moins virtuellement l’« Homme Universel », en ce sens que, dès lors qu’il n’a plus à parcourir d’autres états en mode distinctif, puisqu’il est passé de la circonférence au centre (3), l’état humain devra nécessairement être pour lui l’état central de l’être total, bien qu’il ne le soit pas encore d’une façon effective (4).

L’« homme transcendant » et l’« homme véritable », correspondant respectivement au terme des « grands mystères » et à celui des « petits mystères », sont les deux plus hauts degrés de la hiérarchie taoïste ; celle-ci comprend en outre trois autres degrés inférieurs à ceux-là (5), qui représentent naturellement des étapes contenues dans le cours des « petits mystères (6) », et qui sont, dans l’ordre descendant, l’« homme de la Voie », c’est-à-dire celui qui est dans la Voie (Tao-jen), l’« homme doué » (tcheu-jen), et enfin l’« homme sage » (cheng-jen), mais d’une « sagesse » qui, tout en étant quelque chose de plus que la « science », n’est pourtant encore que d’ordre extérieur. En effet, ce degré le plus bas de la hiérarchie taoïste coïncide avec le degré le plus élevé de la hiérarchie confucianiste, établissant ainsi la continuité entre elles, ce qui est conforme aux rapports normaux du Taoïsme et du Confucianisme en tant qu’ils constituent respectivement le côté ésotérique et le côté exotérique d’une même tradition : le premier a ainsi son point de départ là même où s’arrête le second. La hiérarchie confucianiste, de son côté, comprend trois degrés, qui sont, dans l’ordre ascendant, le « lettré » (cheu) (7), le « savant » (hien) et le « sage » (cheng) ; et il est dit : « Le cheu regarde (c’est-à-dire prend pour modèle) le hien, le hien regarde le cheng, le cheng regarde le Ciel », car, du point-limite entre les deux domaines exotérique et ésotérique où ce dernier se trouve placé, tout ce qui est au-dessus de lui se confond en quelque sorte, dans sa « perspective », avec le Ciel lui-même.

(1) Nous renverrons ici à ce qui a été dit plus haut de l’espèce à propos des rapports de l’être et du milieu.

(2) « Dans le corps d’un homme, il n’est plus un homme… Infiniment petit est ce par quoi il est encore un homme (la « trace » dont nous parlerons plus loin), infiniment grand est ce par quoi il est un avec le Ciel » (Tchoang-tseu, ch. V).

(3) C’est ce que le Bouddhisme exprime par le terme anâgamî, c’est-à-dire « celui qui ne retourne pas » à un autre état de manifestation (cf. Aperçus sur l’Initiation, ch. XXXIX). (4) Cf. Le Symbolisme de la Croix, ch. XXVIII.

(5) Ces degrés se trouvent mentionnés notamment dans un texte taoïste datant du IVe ou Ve siècle de l’ère chrétienne (Wen-tseu, VII, 18).

(6) On remarquera que, par contre, les étapes qui peuvent exister dans les « grands mystères » ne sont pas énoncées distinctement, car elles sont proprement « indescriptibles » dans les termes du langage humain.

(7) Dans ce degré est comprise toute la hiérarchie des fonctionnaires officiels, qui ne correspond ainsi qu’à ce qu’il y a de plus extérieur dans l’ordre exotérique lui-même.

Ce dernier point est particulièrement important pour nous, parce qu’il nous permet de comprendre comment il paraît se produire parfois une certaine confusion entre le rôle de l’« homme transcendant » et celui de l’« homme véritable » : ce n’est pas seulement, en effet, parce que, comme nous le disions tout à l’heure, ce dernier est virtuellement ce que le premier est effectivement ni parce qu’il y a, entre les « petits mystères » et les « grands mystères », une certaine correspondance que représente, dans le symbolisme hermétique, l’analogie des opérations qui aboutissent respectivement à l’« œuvre au blanc » et à l’« œuvre au rouge » ; il y a encore là quelque chose de plus. C’est que le seul point de l’axe qui se situe dans le domaine de l’état humain est le centre de cet état, de telle sorte que, pour qui n’est pas parvenu à ce centre, l’axe lui-même n’est pas perceptible directement, mais seulement par ce point qui est sa « trace » sur le plan représentatif de ce domaine ; cela revient, en d’autres termes, à ce que nous avons déjà dit, qu’une communication directe avec les états supérieurs de l’être, s’effectuant suivant l’axe, n’est possible que du centre même ; pour le reste du domaine humain, il ne peut y avoir qu’une communication indirecte, par une sorte de réfraction à partir de ce centre. Ainsi, d’une part, l’être qui est établi au centre, sans s’être identifié à l’axe, peut jouer réellement, par rapport à l’état humain, le rôle de « médiateur » que l’« Homme Universel » joue pour la totalité des états ; et, d’autre part, celui qui a dépassé l’état humain, en s’élevant par l’axe aux états supérieurs, est par là même « perdu de vue », si l’on peut s’exprimer ainsi, pour tous ceux qui sont dans cet état et ne sont pas encore parvenus à son centre, y compris ceux qui possèdent des degrés initiatiques effectifs, mais inférieurs à celui de l’« homme véritable ». Ceux-là n’ont dès lors aucun moyen de distinguer l’« homme transcendant » de l’« homme véritable », car, de l’état humain, l’« homme transcendant » ne peut être aperçu que par sa « trace (8) », et cette « trace » est identique à la figure de l’« homme véritable » ; de ce point de vue, l’un est donc réellement indiscernable de l’autre.

Ainsi, aux yeux des hommes ordinaires, et même des initiés qui n’ont pas achevé le cours des « petits mystères », non seulement l’« homme transcendant », mais aussi l’« homme véritable », apparaît comme le « mandataire » ou le représentant du Ciel, qui se manifeste à eux à travers lui en quelque sorte, car son action, ou plutôt son influence, par là même qu’elle est « centrale » (et ici l’axe ne se distingue pas du centre qui en est la « trace »), imite l’« Activité du Ciel », ainsi que nous l’avons déjà expliqué précédemment, et l’« incarne » pour ainsi dire à l’égard du monde humain. Cette influence, étant « non-agissante », n’implique aucune action extérieure : du centre, l’« Homme Unique », exerçant la fonction du « moteur immobile », commande toutes choses sans intervenir en aucune, comme l’Empereur, sans sortir du Ming-tang, ordonne toutes les régions de l’Empire et règle le cours du cycle annuel, car « se concentrer dans le non-agir, c’est là la Voie du Ciel (9) ». « Les anciens souverains, s’abstenant de toute action propre, laissaient le Ciel gouverner par eux… Au faîte de l’Univers, le Principe influence le Ciel et la Terre, lesquels transmettent à tous les êtres cette influence, qui, devenue dans le monde des hommes bon gouvernement, fait éclore les talents et les capacités. En sens inverse, toute prospérité vient du bon gouvernement, dont l’efficace dérive du Principe, par l’intermédiaire du Ciel et de la Terre. C’est pourquoi, les anciens souverains ne désirant rien, le monde était dans l’abondance (10) ; ils n’agissaient pas, et toutes choses se modifiaient suivant la norme (11) ; ils restaient abîmés dans leur méditation, et le peuple se tenait dans l’ordre le plus parfait. C’est ce que l’adage antique résume ainsi : pour celui qui s’unit à l’Unité, tout prospère ; à celui qui n’a aucun intérêt propre, même les génies sont soumis (12). »

On doit donc comprendre que, du point de vue humain, il n’y a aucune distinction apparente entre l’« homme transcendant » et l’« homme véritable » (bien qu’en réalité il n’y ait aucune commune mesure entre eux, non plus qu’entre l’axe et un de ses points), puisque ce qui les différencie est précisément ce qui est au-delà de l’état humain, de sorte que, s’il se manifeste dans cet état (ou plutôt par rapport à cet état, car il est évident que cette manifestation n’implique aucunement un « retour » aux conditions limitatives de l’individualité humaine), l’« homme transcendant » ne peut y apparaître autrement que comme un « homme véritable (13) ». Il n’en est pas moins vrai, assurément, que, entre l’état total et inconditionné qui est celui de l’« homme transcendant », identique à l’« Homme Universel », et un état conditionné quelconque, individuel ou supra-individuel, si élevé qu’il puisse être, aucune comparaison n’est possible lorsqu’on les envisage tels qu’ils sont vraiment en eux-mêmes ; mais nous parlons seulement ici de ce que sont les apparences au point de vue de l’état humain. Du reste, d’une façon plus générale et à tous les niveaux des hiérarchies spirituelles, qui ne sont pas autre chose que les hiérarchies initiatiques effectives, c’est seulement à travers le degré qui lui est immédiatement supérieur que chaque degré peut percevoir tout ce qui est au-dessus de lui indistinctement et en recevoir les influences ; et, naturellement, ceux qui ont atteint un certain degré peuvent toujours, s’ils le veulent et s’il y a lieu, se « situer » à n’importe quel degré inférieur à celui-là, sans être aucunement affectés par cette « descente » apparente, puisqu’ils possèdent a fortiori et comme « par surcroît » tous les états correspondants, qui en somme ne représentent plus pour eux qu’autant de « fonctions » accidentelles et contingentes (14). C’est ainsi que l’« homme transcendant » peut remplir, dans le monde humain, la fonction qui est proprement celle de l’« homme véritable », tandis que, d’autre part et inversement, l’« homme véritable » est en quelque sorte, pour ce même monde, comme le représentant ou le « substitut » de l’« homme transcendant ».

(8) Cette « trace » est ce qu’on appellerait, en langage traditionnel occidental, vestigium pedis ; nous ne faisons qu’indiquer ce point en passant, car il y a là tout un symbolisme qui demanderait encore d’amples développements.

(9) Tchoang-tseu, ch. XI.

(10) Il y a quelque chose de comparable à ceci dans la notion occidentale de l’Empereur suivant la conception de Dante, qui voit dans la « cupidité » le vice initial de tout mauvais gouvernement (cf. notamment Convito, IV, 4).

(11) De même, dans la tradition hindoue, le Chakravartî ou « monarque universel » est littéralement « celui qui fait tourner la roue », sans participer lui-même à son mouvement.

(12) Tchoang-tseu, ch. XII.

(13) Ceci peut achever d’expliquer ce que nous avons dit ailleurs à propos des Çûfîs et des Rose-Croix (Aperçus sur l’Initiation, ch. XXXVIII).

(14) Cf. Les États multiples de l’être, ch. XIII. - « Dans toute constitution hiérarchique, les ordres supérieurs possèdent la lumière et les facultés des ordres inférieurs, sans que ceux-ci aient réciproquement la perfection de ceux-là » (saint Denys l’Aréopagite, De la Hiérarchie céleste, ch. V).

(René Guénon, La Grande Triade, Chap. XVIII : L’homme véritable et l’homme transcendant).

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Michel² 08/08/2015 15:12

Des clefs pour saisir le rapport de la Vierge Marie et du Christ...