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Publié par Abdoullatif

René Guénon - Luz ou le séjour d’immortalité.

Les traditions relatives au « monde souterrain » se rencontrent chez un grand nombre de peuples ; nous n’avons pas l’intention de les rassembler toutes ici, d’autant plus que certaines d’entre elles ne semblent pas avoir une relation très directe avec la question qui nous occupe. Cependant, on pourrait observer, d’une façon générale, que le « culte des cavernes » est toujours plus ou moins lié à l’idée de « lieu intérieur » ou de « lieu central », et que, à cet égard, le symbole de la caverne et celui du cœur sont assez proches l’un de l’autre (1). D’autre part, il y a très réellement, en Asie centrale comme en Amérique et peut-être ailleurs encore, des cavernes et des souterrains où certains centres initiatiques ont pu se maintenir depuis des siècles ; mais, en dehors de ce fait, il y a, dans tout ce qui est rapporté à ce sujet, une part de symbolisme qu’il n’est pas bien difficile de dégager ; et nous pouvons même penser que ce sont précisément des raisons d’ordre symbolique qui ont déterminé le choix de lieux souterrains pour l’établissement de ces centres initiatiques, beaucoup plus que des motifs de simple prudence. Saint-Yves aurait peut-être pu expliquer ce symbolisme, mais il ne l’a pas fait, et c’est ce qui donne à certaines parties de son livre une apparence de fantasmagorie (2) ; quant à M. Ossendowski, il était sûrement incapable d’aller au-delà de la lettre et de voir dans ce qu’on lui disait autre chose que le sens le plus immédiat.

Parmi les traditions auxquelles nous faisions allusion tout à l’heure, il en est une qui présente un intérêt particulier : elle se trouve dans le Judaïsme et concerne une ville mystérieuse appelée Luz (3). Ce nom était originairement celui du lieu où Jacob eut le songe à la suite duquel il l’appela Beith-El, c’est-à-dire « maison de Dieu » (4) ; nous reviendrons plus tard sur ce point. Il est dit que l’« Ange de la Mort » ne peut pénétrer dans cette ville et n’y a aucun pouvoir ; et, par un rapprochement assez singulier, mais très significatif, certains la situent près de l’Alborj, qui est également, pour les Perses, le « séjour d’immortalité ».

Près de Luz, il y a, dit-on, un amandier (appelé aussi luz en hébreu) à la base duquel est un creux par lequel on pénètre dans un souterrain (5) ; et ce souterrain conduit à la ville elle-même, qui est entièrement cachée. Le mot Luz, dans ses diverses acceptions, semble d’ailleurs dérivé d’une racine désignant tout ce qui est caché, couvert, enveloppé, silencieux, secret ; et il est à noter que les mots qui désignent le Ciel ont primitivement la même signification. On rapproche ordinairement coelum du grec koilon, « creux » (ce qui peut aussi avoir un rapport avec la caverne, d’autant plus que Varron indique ce rapprochement en ces termes : a cavo coelum) ; mais il faut remarquer aussi que la forme la plus ancienne et la plus correcte semble être caelum, qui rappelle de très près le mot caelare, « cacher ». D’autre part, en sanscrit, Varuna vient de la racine var, « couvrir » (ce qui est également le sens de la racine kal à laquelle se rattachent le latin celare, autre forme de caelare, et son synonyme grec kaluptein) (6) ; et le grec Ouranos n’est qu’une autre forme du même nom, var se changeant facilement en ur. Ces mots peuvent donc signifier « ce qui couvre (7) », « ce qui cache (8) », mais aussi « ce qui est caché », et ce dernier sens est double : c’est ce qui est caché aux sens, le domaine suprasensible ; et c’est aussi, dans les périodes d’occultation ou d’obscurcissement, la tradition qui cesse d’être manifestée extérieurement et ouvertement, le « monde céleste » devenant alors le « monde souterrain ».

(1) La caverne ou la grotte représente la cavité du cœur, considéré comme centre de l’être, et aussi l’intérieur de l’« Œuf du Monde ».

(2) Nous citerons comme exemple le passage où il est question de la « descente aux Enfers » ; ceux qui en auront l’occasion pourront le comparer avec ce que nous avons dit sur le même sujet dans L’Ésotérisme de Dante.

(3) Les renseignements que nous utilisons ici sont tirés en partie de la Jewish Encyclopedia (VIII, 219).

(4) Genèse, XXVIII, 19.

(5) Dans les traditions de certains peuples de l’Amérique du Nord, il est aussi question d’un arbre par lequel des hommes qui vivaient primitivement à l’intérieur de la terre seraient parvenus à sa surface, tandis que d’autres hommes de la même race seraient demeurés dans le monde souterrain. Il est vraisemblable que Bulwer-Lytton s’est inspiré de ces traditions dans La Race future (The Coming Race). Une nouvelle édition porte le titre : La Race qui nous exterminera.

(6) De la même racine kal dérivent d’autres mots latins, comme caligo et peut-être le composé occultus. D’un autre côté, il est possible que la forme caelare provienne originairement d’une racine différente caed, ayant le sens de « couper » ou « diviser » (d’où aussi caedere), et par suite ceux de « séparer » et « cacher » ; mais, en tout cas, les idées exprimées par ces racines sont, comme on le voit, très proches les unes des autres, ce qui a pu amener facilement l’assimilation de caelare et celare, même si ces deux formes sont étymologiquement indépendantes.

(7) Le « Toit du Monde », assimilable à la « Terre céleste » ou « Terre des Vivants », a, dans les traditions de l’Asie centrale, d’étroits rapports avec le « Ciel Occidental » où règne Avalokitêshwara. - À propos du sens de « couvrir », il faut rappeler aussi l’expression maçonnique « être à couvert » : le plafond étoilé de la Loge représente la voûte céleste.

(8) C’est le voile d’Isis ou de Neith chez les Égyptiens, le « voile bleu » de la Mère universelle dans la tradition extrême-orientale (Tao-te-king, ch. VI) ; si l’on applique ce sens au ciel visible, on peut y trouver une allusion au rôle du symbolisme astronomique cachant ou « révélant » les vérités supérieures.

Il y a encore, sous un autre rapport, un rapprochement à établir avec le Ciel : Luz est appelée la « cité bleue », et cette couleur, qui est celle du saphir (9), est la couleur céleste. Dans l’Inde, on dit que la couleur bleue de l’atmosphère est produite par la réflexion de la lumière sur l’une des faces du Mêru, la face méridionale, qui regarde le Jambu-dwîpa, et qui est faite de saphir ; il est facile de comprendre que ceci se réfère au même symbolisme. Le Jambu-dwîpa n’est pas seulement l’Inde comme on le croit d’ordinaire, mais il représente en réalité tout l’ensemble du monde terrestre dans son état actuel ; et ce monde peut, en effet, être regardé comme situé tout entier au sud du Mêru, puisque celui-ci est identifié avec le pôle septentrional (10). Les sept dwîpas (littéralement « îles » ou « continents ») émergent successivement au cours de certaines périodes cycliques, de sorte que chacun d’eux est le monde terrestre envisagé dans la période correspondante ; ils forment un lotus dont le centre est le Mêru, par rapport auquel ils sont orientés suivant les sept régions de l’espace (11). Il y a donc une face du Mêru qui est tournée vers chacun des sept dwîpas ; si chacune de ces faces a l’une des couleurs de l’arc-en-ciel (12), la synthèse de ces sept couleurs est le blanc, qui est attribué partout à l’autorité spirituelle suprême (13), et qui est la couleur du Mêru considéré en lui-même (nous verrons qu’il est effectivement désigné comme la « montagne blanche »), tandis que les autres représentent seulement ses aspects par rapport aux différents dwîpas. Il semble que, pour la période de manifestation de chaque dwîpa, il y ait une position différente du Mêru ; mais, en réalité, il est immuable, puisqu’il est le centre, et c’est l’orientation du monde terrestre par rapport à lui qui est changée d’une période à l’autre.

Revenons au mot hébraïque luz, dont les diverses significations sont très dignes d’attention : ce mot a ordinairement le sens d’« amande » (et aussi d’« amandier », désignant par extension l’arbre aussi bien que son fruit) ou de « noyau » ; or le noyau est ce qu’il y a de plus intérieur et de plus caché, et il est entièrement fermé, d’où l’idée d’« inviolabilité » (14) (que l’on retrouve dans le nom de l’Agarttha). Le même mot luz est aussi le nom donné à une particule corporelle indestructible, représentée symboliquement comme un os très dur, et à laquelle l’âme demeurerait liée après la mort et jusqu’à la résurrection (15). Comme le noyau contient le germe, et comme l’os contient la moelle, ce luz contient les éléments virtuels nécessaires à la restauration de l’être ; et cette restauration s’opérera sous l’influence de la « rosée céleste », revivifiant les ossements desséchés ; c’est à quoi fait allusion, de la façon la plus nette, cette parole de saint Paul : « Semé dans la corruption, il ressuscitera dans la gloire (16). » Ici comme toujours, la « gloire » se rapporte à la Shekinah, envisagée dans le monde supérieur, et avec laquelle la « rosée céleste » a une étroite relation, ainsi qu’on a pu s’en rendre compte précédemment. Le Luz, étant impérissable (17), est, dans l’être humain, le « noyau d’immortalité », comme le lieu qui est désigné par le même nom est le « séjour d’immortalité » : là s’arrête, dans les deux cas, le pouvoir de l’« Ange de la Mort ». C’est en quelque sorte l’œuf ou l’embryon de l’Immortel (18) ; il peut être comparé aussi à la chrysalide d’où doit sortir le papillon (19), comparaison qui traduit exactement son rôle par rapport à la résurrection.

On situe le luz vers l’extrémité inférieure de la colonne vertébrale ; ceci peut sembler assez étrange, mais s’éclaire par un rapprochement avec ce que la tradition hindoue dit de la force appelée Kundalinî (20), qui est une forme de la Shakti considérée comme immanente à l’être humain (21). Cette force est représentée sous la figure d’un serpent enroulé sur lui-même, dans une région de l’organisme subtil correspondant précisément aussi à l’extrémité inférieure de la colonne vertébrale ; il en est du moins ainsi chez l’homme ordinaire ; mais, par l’effet de pratiques telles que celles du Hatha-Yoga, elle s’éveille, se déploie et s’élève à travers les « roues » (chakras) ou « lotus » (kamalas) qui répondent aux divers plexus, pour atteindre la région correspondant au « troisième œil », c’est-à-dire à l’œil frontal de Shiva. Ce stade représente la restitution de l’« état primordial », où l’homme recouvre le « sens de l’éternité » et, par là, obtient ce que nous avons appelé ailleurs l’immortalité virtuelle. Jusque-là, nous sommes encore dans l’état humain ; dans une phase ultérieure, Kundalinî atteint finalement la couronne de la tête (22), et cette dernière phase se rapporte à la conquête effective des états supérieurs de l’être. Ce qui semble résulter de ce rapprochement, c’est que la localisation du luz dans la partie inférieure de l’organisme se réfère seulement à la condition de l’« homme déchu » ; et, pour l’humanité terrestre envisagée dans son ensemble, il en est de même de la localisation du centre spirituel suprême dans le « monde souterrain » (23).

(9) Le saphir joue un rôle important dans le symbolisme biblique ; en particulier, il apparaît fréquemment dans les visions des prophètes.

10 Le Nord est appelé en sanscrit Uttara, c’est-à-dire la région la plus élevée ; le Sud est appelé Dakshina, la région de la droite, c’est-à-dire celle qu’on a à sa droite en se tournant vers l’Orient. Uttarâyana est la marche ascendante du Soleil vers le Nord, commençant au solstice d’hiver et se terminant au solstice d’été ; dakshinâyana est la marche descendante du Soleil vers le Sud, commençant au solstice d’été et se terminant au solstice d’hiver.

(11) Dans le symbolisme hindou (que le Bouddhisme lui-même a conservé dans la légende des « sept pas »), les sept régions de l’espace sont les quatre points cardinaux, plus le Zénith et le Nadir, et enfin le centre lui-même ; on peut remarquer que leur représentation forme une croix à trois dimensions (six directions opposées deux à deux à partir du centre). De même, dans le symbolisme kabbalistique, le « Saint Palais » ou « Palais intérieur » est au centre des six directions, qui forment avec lui le septénaire ; et « Clément d’Alexandrie dit que de Dieu, « Cœur de l’Univers », partent les étendues indéfinies qui se dirigent, l’une en haut, l’autre en bas, celle-ci à droite, celle-là à gauche, l’une en avant et l’autre en arrière ; dirigeant son regard vers ces six étendues comme vers un nombre toujours égal, il achève le monde ; il est le commencement et la fin (l’alpha et l’ôméga), en lui s’achèvent les six phases du temps, et c’est de lui qu’elles reçoivent leur extension indéfinie ; c’est là le secret du nombre 7 » (cité par P. Vulliaud, La Kabbale juive, t. I, pp. 215-216). Tout ceci se rapporte au développement du point primordial dans l’espace et dans le temps ; les six phases du temps, correspondant respectivement aux six directions de l’espace, sont six périodes cycliques, subdivisions d’une autre période plus générale, et parfois représentées symboliquement comme six millénaires ; elles sont aussi assimilables aux six premiers « jours » de la Genèse, le septième ou Sabbath étant la phase de retour au Principe, c’est-à-dire au centre. On a ainsi sept périodes auxquelles peut être rapportée la manifestation respective des sept dwîpas ; si chacune de ces périodes est un Manvantara, le Kalpa comprend deux séries septénaires complètes ; il est d’ailleurs bien entendu que le même symbolisme est applicable à différents degrés, suivant qu’on envisage des périodes cycliques plus ou moins étendues.

(12) Voir ce qui a été dit plus haut sur le symbolisme de l’arc-en-ciel. - Il n’y a en réalité que six couleurs, complémentaires deux à deux, et correspondant aux six directions opposées deux à deux ; la septième couleur n’est autre que le blanc lui-même, comme la septième région s’identifie avec le centre.

(13) Ce n’est donc pas sans raison que, dans la hiérarchie catholique, le Pape est vêtu de blanc.

(14) C’est pourquoi l’amandier a été pris comme symbole de la Vierge.

(15) Il est curieux de noter que cette tradition judaïque a très probablement inspiré certaines théories de Leibnitz sur l’« animal » (c’est-à-dire l’être vivant) subsistant perpétuellement avec un corps, mais « réduit en petit » après la mort.

(16) Ire Épître aux Corinthiens, XV, 42. - Il y a dans ces mots une application stricte de la loi d’analogie : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, mais en sens inverse. »

(17) En sanscrit, le mot akshara signifie « indissoluble », et par suite « impérissable » ou « indestructible » ; il désigne la syllabe, élément premier et germe du langage, et il s’applique par excellence au monosyllabe Om, qui est dit contenir en lui-même l’essence du triple Vêda.

(18) On en trouve l’équivalent, sous une autre forme, dans les différentes traditions, et en particulier, avec de très importants développements, dans le Taoïsme. - À cet égard, c’est l’analogue dans l’ordre « microcosmique », de ce qu’est l’« Œuf du Monde » dans l’ordre « macrocosmique », car il renferme les possibilités du « cycle futur » (la vita venturi sæculi du Credo catholique).

(19) On peut se reporter ici au symbolisme grec de Psyché, qui repose en grande partie sur cette similitude (voir Psyché, par F. Pron).

(20) Le mot kundalî (au féminin kundalinî) signifie enroulé en forme d’anneau ou de spirale ; cet enroulement symbolise l’état embryonnaire et « non développé ».

(21) À cet égard, et sous un certain rapport, sa demeure est aussi identifiée à la cavité du cœur ; nous avons déjà fait allusion à une relation existant entre la Shakti hindoue et la Shekinah hébraïque.

(22) C’est le Brahma-randhra ou orifice de Brahma, point de contact de la sushumnâ ou « artère coronale » avec le « rayon solaire » ; nous avons exposé complètement ce symbolisme dans L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.

(23) Tout ceci a un rapport des plus étroits avec la signification réelle de cette phrase hermétique bien connue : « Visita inferiora terræ, rectificando invenies occultum lapidem, veram medicinam », qui donne par acrostiche le mot Vitriolum. La « pierre philosophale » est en même temps, sous un autre aspect, la « vraie médecine », c’est-à-dire l’« élixir de longue vie », qui n’est pas autre chose que le « breuvage d’immortalité ». - On écrit parfois interiora au lieu d’inferiora, mais le sens général n’en est pas modifié, et il y a toujours la même allusion manifeste au « monde souterrain ».

(René Guénon, Le Roi du Monde, Chap. VII : Luz ou le séjour d’immortalité).

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Yahya 02/05/2013 22:15

Salam aleykoum,
Votre nouvelle présentation est un peu trop chargée, le visiteur va buguer . Si je peux vous faire une suggestion, privilégiez les libellés, les lecteurs en raffolent .
Amicalement
PS supprimez-moi de ces commentaires, c'est à titre personnel