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Publié par Abdoullatif

René Guénon - Réponse à l’enquête sur Les Appels de l’Orient.

Réponse à l’enquête *

sur Les Appels de l’Orient

Publié dans Les Cahiers du Mois,

numéro spécial Les Appels de l’Orient, février-mars 1925.

Monsieur et cher Confrère,

En prenant connaissance de votre questionnaire, j’ai tout d’abord éprouvé un certain embarras, tant le point de vue où il se place m’a paru différent du mien. Habitué comme je le suis à penser en Oriental, je ne saurais vraiment prendre parti dans des querelles purement occidentales, comme celle qui divise les partisans et les adversaires d’un Orient de fantaisie. Je me soucie fort peu, je l’avoue, des théories du comte Keyserling ou d’Oswald Spengler, et je n’y vois qu’une nouvelle tentative de déformation des idées orientales, à ajouter à toutes celles qui ont déjà vu le jour en Europe, et plus particulièrement en Allemagne. Malheureusement, les gens mal informés prennent trop facilement ces théories pour ce qu’elles ne sont pas, je veux dire pour un exposé authentique de doctrines orientales, et il y a là un danger assez sérieux. Précisément, j’ai pu constater en ces derniers temps l’existence d’une sorte de campagne de presse, qui, sous prétexte de « défense de l’Occident », contribue à entretenir cette confusion : obéissant à je ne sais quel mot d’ordre, des écrivains d’opinions très diverses s’efforcent d’assimiler l’Orient à l’Allemagne et à la Russie, pour opposer le tout au reste de l’Europe. Ceux qui savent ce qu’est la vraie pensée orientale ne sauraient protester trop énergiquement contre de semblables assertions, qui vont sans doute se reproduire une fois de plus dans quelques unes des réponses que vous recevez ; et j’ai pensé que, à côté de celles-ci, il était bon malgré tout de faire entendre cette protestation. Sans doute, cela ne dissipera pas certains partis pris, que j’ai quelque raison de ne pas croire tout à fait involontaires ; mais peu importe, si du moins il est possible de détromper des personnes de bonne foi.

* [« 1° Pensez-vous que l’Occident et l’Orient soient complètement impénétrables l’un à l’autre ou tout au moins que, selon le mot de Maeterlinck, il y ait dans le cerveau humain un lobe occidental et un lobe oriental qui ont toujours paralysés leurs efforts ?

2° Si nous sommes pénétrables à l’influence orientale, quels sont les truchements – germaniques, slaves, asiatiques – par lesquels cette action vous semble devoir s’exercer le plus profondément sur la France ?

3° Etes-vous d’avis avec Henri Massis, que cette influence de l’Orient puisse constituer pour la pensée et les arts français un péril grave et qu’il serait urgent de combattre, ou pensez-vous que la liquidation des influences méditerranéennes soit commencée et que nous puissions, à l’exemple de l’Allemagne, demander à la « connaissance de l’Est » un enrichissement de notre culture générale et un renouvellement de notre sensibilité ?

4° Quel est le domaine – arts, lettres, philosophie – dans lequel cette influence vous semble devoir donner des résultats particulièrement féconds ?

5° Quelles sont, à votre sentiments, les valeurs occidentales qui font la supériorité de l’Occident sur l’Orient, ou, quelles sont les fausses valeurs qui, à votre avis, rabaissent notre civilisation occidentale ? [La Rédaction des Cahiers du mois précise que ce dernier point lui a été suggéré « par la lecture des ouvrages de M. René Guénon »] »]

Je vais donc m’efforcer de répondre à vos questions, dans la mesure où elles me sont compréhensibles ; à vrai dire, je l’ai déjà fait en quelque sorte dans mon dernier livre, Orient et Occident, que je ne puis songer à résumer ici. Je m’excuse de ne pouvoir vous apporter toutes les explications et tous les développements qui seraient peut-être nécessaires ; il y faudrait tout un volume.

1° Si les Occidentaux ne comprennent rien à l’Orient, c’est uniquement par l’effet d’une certaine déviation mentale qui caractérise proprement la civilisation moderne. Il n’y a donc à cela qu’un seul remède : c’est de ramener l’Occident à la véritable intellectualité, dont il a perdu jusqu’à la notion. En dehors de cette condition, il n’y a aucune possibilité d’entente avec l’Orient ; par contre si les Occidentaux retrouvent la connaissance des principes vrais, l’accord se fera de lui-même dans tous les domaines. Aussi le rapprochement ne pourrait-il s’opérer que par en haut ; il devrait donc être l’œuvre d’une élite occidentale, dont la constitution, d’ailleurs, est fort loin d’être immédiatement réalisable.

2° L’influence orientale ne pourrait s’exercer directement que sur cette élite, qui y trouverait le plus puissant appui pour réaliser l’œuvre à laquelle elle se consacrerait. Naturellement je parle d’une influence orientale véritable, et celle-là ne serait sûrement pas transmise par des intermédiaires germaniques ou slaves. Non seulement les Allemands et même les Russes sont en réalité de purs Occidentaux, mais ils sont certainement, avec les Anglo-Saxons, les moins aptes à comprendre la pensée orientale ; on trouverait sans doute plus d’éléments favorables parmi les peuples dits latins.

3° L’influence de l’Orient, si elle existait, ne pourrait être qu’éminemment bienfaisante pour l’Occident ; mais je dois constater que, pour le moment, elle est absolument inexistante, sauf le cas de quelques rares individualités isolées, car l’Occident est incapable de la recevoir. Ceux qui perdent leur temps à dénoncer le « péril oriental », alors que les Orientaux ne menacent personne, ne font aucun prosélytisme et demandent simplement qu’on les laisse tranquilles chez eux, ce qui est assez légitime, ceux-là, dis-je, devraient bien se rendre compte que le vrai péril, pour l’Occident moderne, est celui qui vient de ses propres défauts. Si certains combattent telles ou telles influences germaniques ou slaves, ils n’ont peut-être pas tort, mais précisément parce que ce sont là des influences occidentales, même quand elles s’affublent d’un masque oriental. Encore une fois, qu’on ne confonde pas l’Orient avec ce qui n’en est qu’une grossière caricature ; les idées « pseudo-orientales » sont, bien souvent, ce qu’il y a de plus opposé au véritable esprit de l’Orient.

4° Je suis fort peu compétent en fait d’art et de littérature, mais je puis affirmer que ce n’est pas dans ce domaine essentiellement relatif qu’il serait possible d’obtenir des résultats réellement profitables, surtout pour débuter ; ce pourrait même être tout le contraire, s’il s’y mêlait un certain « snobisme » comme il arrive presque toujours en pareil cas ; le goût de « l’exotisme » comme tel me semble parfaitement ridicule. Quant à la philosophie, ce n’est là qu’un point de vue exclusivement occidental, et qui, par les étroites limitations qui lui sont inhérentes et par les préjugés qu’il implique inévitablement, ne peut être qu’un obstacle à la compréhension de la pensée orientale, comme de tout ce qui ne rentre pas dans ses cadres. D’autre part, les travaux d’érudition auxquels se livrent les orientalistes sont sans aucune portée et pour le moins inutiles à l’égard de cette même compréhension, quand ils ne sont pas nuisibles par les fausses interprétations qu’ils répandent, car l’ignorance pure et simple vaut encore mieux que l’erreur. J’ajouterai que la « culture générale », au sens où vous l’entendez, paraît s’identifier à un savoir tout « profane », qui n’a que fort peu de rapports avec ce que nous regardons comme la véritable connaissance ; tout cela est extérieur et superficiel, incapable d’exercer une action profonde comme celle dont j’envisage la possibilité. Il faut commencer par le commencement, je veux dire par les principes ; en d’autres termes, il faut se placer avant tout sur le terrain de la métaphysique vraie, qui, malheureusement, est tout à fait étrangère aux Occidentaux actuels.

5° En fait de supériorité, je n’en puis reconnaître à l’Occident qu’une seule, la supériorité matérielle, que personne ne lui envie. On ne saurait trop insister sur ce caractère exclusivement matériel de la civilisation moderne, dont le développement dans ce sens unique a entraîné fatalement la perte de l’intellectualité. Il serait trop long de dresser une liste complètes des illusions, des préjugés, des superstitions de toutes sortes qui, à notre époque, concourent à fausser la mentalité occidentale : croyance au progrès et à l’évolution, amour du changement et de l’agitation, rêveries démocratiques et humanitaires. Tout cela peut se résumer en deux tendances principales, parfois opposées en apparence, mais en réalité complémentaires : rationalisme et scientisme d’une part, sentimentalisme et moralisme de l’autre, tels sont les deux pôles entre lesquels oscille l’Occident moderne. Si les choses continuent à aller de la sorte, cela risque fort d’aboutir à quelque catastrophe, mais les Occidentaux seuls en auront toute la responsabilité ; comprendront-ils la nécessité de revenir à un état normal avant qu’il ne soit trop tard ?

Si un rapprochement doit se produire entre l’Orient et l’Occident, ce n’est pas à l’Orient d’en faire les frais ; c’est en Occident qu’une transformation essentielle devra s’opérer. Du reste, puisque c’est l’Occident qui y a le plus grand intérêt, et de beaucoup, c’est à lui qu’il appartient de faire les premiers pas dans la voie de ce rapprochement, et de donner tout au moins les preuves d’une bonne volonté sans laquelle nulle action efficace ne serait possible. On ne sauve pas malgré lui un malade qui ne veut pas guérir ; et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que l’Occident actuel se complaît dans sa maladie et, loin de la reconnaître comme telle, s’en fait gloire comme d’une supériorité.

Il va sans dire que, en tout ceci, j’envisage les rapports de l’Occident avec l’Orient d’une façon tout à fait générale, ainsi que je l’ai toujours fait. Je n’ai pas à me placer au point de vue spécialement français, comme vous paraissez le faire au cours de votre questionnaire, pour la simple raison que le cas de la France ne diffère pas sensiblement de celui du reste de l’Occident. Celui-ci doit être considéré comme un tout, car ses traits caractéristiques sont partout les mêmes, en plus ou moins accentué ; peut-être la déformation mentale est-elle moins irrémédiable chez certains peuples que chez les autres, mais, dans l’état présent, un Français et un Allemand, un Anglais et un Russe, sous le rapport intellectuel tout au moins, se distinguent fort peu aux yeux d’un Oriental. Aussi n’y aurait-il qu’à rire de ceux qui veulent assimiler certains Européens aux Orientaux, si cette méprise était inoffensive ; mais, que ce soit de leur part sottise, ignorance ou mauvaise foi, ceux-là contribuent, tout autant que leurs adversaires, à aggraver encore, si c’est possible, la déchéance intellectuelle de l’Occident.

Veuillez croire, Monsieur et cher Confrère, à mes sentiments très distingués.

René Guénon.

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