La tradition islamique est, en tant que « sceau de la Prophétie », la forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle humain actuel. Les formes traditionnelles qui ont précédé la forme islamique (Hindouisme, Taoïsme, Judaïsme, Christianisme,…) sont, dans leurs formulations régulières et orthodoxes, des reflets de la Lumière totale de l’Esprit-universel qui désigne Er-Rûh el-mohammediyah, le principe de la prophétie, salawâtu-Llâh wa salâmu-Hu ‘alayh.
19 Mars 2010
En 874/1469 Jâmî (ob. 898/1492), alors âgé d'une soixantaine d'années, retrouva à Tachkent le Shaykh `Ubaydallâh Ahrâr (ob. 895/1490) et demeura quinze jours auprès de lui. Or ce face-à-face de deux semaines, selon le récit que nous en donne l'auteur des Rashahat `ayn al-hayât (1) fut à peu près totalement silencieux. Que se passe-t-il pendant ce colloque muet ? Nous l'ignorons, bien sûr et non pas en raison d'une lacune accidentelle de nos sources mais parce que ce qui est advenu en la circonstance était par nature au delà des mots. Ce que nous savons, en revanche, et d'autres exemples le confirmeront, c'est que cet épisode illustre symboliquement l'aspect le plus secret dans la tarîqa Naqshbandiyya et laisse entrevoir le rôle et l'importance des techniques initiatiques dont je me propose de parler ici.
Si les particularités du dhikr naqshbandi ont assez souvent retenu l'attention des chercheurs (2), il n'en va pas de même d'autres pratiques dont l'intérêt n'est pas moins grand. Lorsqu'on examine la littérature de l'ordre naqshbandî, qu'il s'agisse de traités ou d'ouvrages hagiographiques, on ne peut pas ne pas être frappé par la récurrence de certains termes et notamment des mots tawajjuh, râbita, et nisbah dont l'emploi est beaucoup plus exceptionnel dans les écrits émanant d'autres turuq et dont le sens chez les Naqshbandî est manifestement assez différent de leur acception usuelle (3). Il suffit de consulter l'index des travaux occidentaux consacrés à l'histoire du tasawwuf pour constater que ces istilâhât n'y ont été traitées que très cursivement ou pas du tout. L'étude des méthodes auxquelles ces mots font référence et des données doctrinales qui sous-tendent paraît pourtant indispensable pour une bonne compréhension du climat spirituel propre à la Naqshbandiyya; et je crois en outre qu'elle offre l'occasion de mettre en évidence des données communes à toutes les turuq et de mieux comprendre la fonction du Shaykh dans le soufisme : car ce qui caractérise la Naqshbandiyya, on va le voir, c'est essentiellement une formulation plus explicite et une mise en oeuvre plus systématique de notions et de moyens qui appartiennent au patrimoine indivis des ahl-Llâh.
Ce qui complique un peu les choses, c'est que les trois vocables que j'ai mentionnés n'ont pas toujours une signification identique, fût-ce dans les écrits d'un même auteur (4). Tel est particulièrement le cas de tawajjuh et de nisbah, qui sont parfois interchangeables, comme le sont aussi tawajjuh et râbita (5). Le dépouillement d'une large quantité de textes et la pratique observée aujourd'hui dans certaines branches de la Naqshbandiyya autorisent cependant à retenir provisoirement une définition simple, correspondant à l'acception la plus courante chez les Naqshbandî et que nous tenterons ensuite d'approfondir.
Le tawajjuh, c'est l'orientation du cœur du maître vers le disciple. La râbita ou, pour être plus précis, la râbitat al-Shaykh, "l'attache au Shaykh", c'est, symétriquement, l'orientation du cœur du disciple vers le maître. La nisba désigne à proprement parler selon l'étymologie la relation qui s'établit entre l'un et l'autre mais, dans le lexique de la Naqshbandiyya, représente généralement l'effet de cette relation, c'est-à-dire le hâl, l'état produit chez le disciple par l'influx spirituel provenant du maître.
Le "cœur" dont il est question ici n'est bien entendu ni le muscle cardiaque des anatomistes ni le siège métaphorique des émotions et des passions mais l'un des centre subtils - latâ'if - que l'anthropologie sacrée du soufisme en général et de la Naqshbandiyya en particulier identifie dans la structure totale de l'être humain. L' "orientation" du coeur à laquelle je viens de faire allusion n'est donc pas une simple attitude psychologique plus ou moins vague mais réfère à des techniques définies dont l'usage est soumis à des règles rigoureuses. Dans le cas du tawajjuh, qui est l'apanage des maîtres, la transmission de ces techniques reste cependant discrète à la différence de ce qui se passe pour la râbita, que laquelle il existe une abondante information écrite. Dans les manuels de la tarîqa le tawajjuh, lorsqu'il est mentionné, par exemple comme l'un des éléments essentiels de la conclusion du pacte initiatique, n'est pas autrement décrit que par une formule du genre `alâ l-kayfiyya al-ma`rûfa `indahum, "selon la modalité qui est bien connue d'eux" (= les maîtres) (6). Il faudrait en fait parler de "modalités" au pluriel, cette projection de la himma, de l'énergie spirituelle du Shaykh vers le coeur du disciple pouvant revêtir des formes assez diverses impliquant ou non la présence physique des deux protagonistes, s'opérant ou non à des moments déterminés à l'avance, visant tantôt un individu et tantôt l'ensemble des murîd-s, produisant des effets d'intensité variée et dont certains sont immédiatement perceptibles tandis que d'autres ne se manifestent que plus tardivement. Le cas le plus habituel, notamment lors du rattachement d'un nouveau disciple à la tarîqa est toutefois, conformément à une brève description qu'en donne le Shaykh Khâlid (ob. 1249/1827) (7), celui où murshîd et murîd se font face les yeux fermés.
(1) Fakhr al-Dîn `Alî b. Husayn Wâ`iz al-Kâshifî ( 867-939), Rashahât `ayn al-hayât, introd., notes et commentaires du Dr. `Alî Asghâr Mu`iniyân, 2. vol. Téhéran, 2536, I, 249. ( L'auteur des Rashahât est, rappelons-le, le neveu de Jâmî ). Cette édition, établie d'après trois manuscrits, comporte un index des noms propres ( mais pas, hélas, des termes techniques). Le second volume est entièrement consacré au Shaykh `Ubaydallâh Ahrâr. La traduction arabe du Shaykh Murâd (ed. 1307 h.) comporte un dhayl du traducteur, imprimé en marge, qui poursuit l'histoire des principaux mashaykh de la tarîqa jusqu'en 1303/1885 (cf. p. 254) et même jusqu'en 1306/1888 (cf. p. 182). J. Spencer Trimingham ( The sufi orders in Islam, Oxford, 1971; p. 93 n.2) signale une première traduction arabe due au Shaykh Tâj al-Dîn b. Zakariyya (1050/1640). Plusieurs années après la rencontre ici évoquée ( il y en a eut quatre en tout, cf. Rashahât, I, 248) Jâmî devait composer deux ouvrages en l'honneur du Shaykh `Ubaydallâh Ahrâr : Tuhfat al-ahrâr et Subhat al-abrâr.
(2) Voir par exemple L.Rinn, Marabouts et Khouan, Alger, 1884, p. 286 ; A. J. Arberry, Sufism, Londres, 1950, pp. 129-132; Madelain Habib, " Some notes on the Naqshbandi Order '' , Muslim World, vol. LIX (1969), pp. 42-45 ; Annemarie Schimmel, Mystical dimensions of Islam, University of North Carolina Press, 1975, pp. 174-175; Mir Valiuddin, Contemplative discipline in Sufism, Londres, 1980, pp. 51 - 73 et 109-136. Voir aussi la traduction d'un extrait du Tanwîr al-qulûb du Shaykh Muhammad Amin Al-Kurdî donnée en annexe à Jean Gouillard, Petite philocalie de la Prière du Cœur, Paris, 1953.
(3) Je laisse donc volontairement de côté un autre terme d'emploi fréquent chez les Naqshbandiyya, celui de murâqaba ( qu'on pourrait traduire par " vigilance contemplative '' ), dont l'emploi est, comme celui de dhikr, à peu près général dans le tasawwuf et qui conserve essentiellement la même signification partout. La murâqaba désigne d'ailleurs moins une technique ( qui implique une activité) qu'un état où le murîd " voit Dieu le voyant ". L'analyse la plus subtile de la murâqaba se trouve chez Ibn `Arabî ( Futuhât, Le Caire, 1329, II, 208-212) et les écrits naqshbandî sur ce sujet semble s'en inspirer.
(4) Voir les remarques de Trimingham, op cit., p.211.
(5) Notons au passage que, si les racines verbales WJH, RBT, et NSB sont représentées dans le Coran, les mots tawajjuh, râbita et nisba n'y figurent pas. Sur l'emploi de ces mêmes racines dans la hadîth voir Wensick, Concordance, VII, 147 s. pour WJH; II, 211 s. pour RBT et VI, 425 s. pour NSB.
(6) Cf. un manuel très répandu comme le kitâb al-sa`âda al-abadiyya fî mâ jâ'a bihi l-Naqshbandiyya ( Damas, 1313, p. 41) du Shaykh `Abd Al-Majîd b. Muhammad Al-Khânî.
(7) Yâdî Mardân, Bagdad, 1979, p. 45. Ce recueil de maktûbât du Shaykh Khâlid comporte 196 lettres en persan et 91 en arabe.
(Michel Chodkiewicz, Quelques aspects des techniques spirituelles dans la Tariqa Naqshbandiyya, (texte intégral) source : blog elkorg-projects)