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Publié par Abdoullatif

Quand aux gnostiques (al-‘ârifun bi-Llâh), le plus modeste de leur don est grand, et le plus grand est immense ; ils donnent à Dieu ce qu’ils ont de plus précieux comme ce qu’ils ont de plus vil en eux. Ils appartiennent à Dieu dans leur totalité [kulluhum li-Llâh] et tout ce qui est leur Lui appartient car l’esclave et ce qu’il possède appartiennent à son maître. Lorsqu’ils donnent, c’est par la main de Dieu [ya’tûna bi-yadi-Llâh] et la main qui reçoit est aussi pour eux la main de Dieu. Qu’ils donnent ou qu’ils reçoivent, c’est avec le même détachement et tout en se conformant avec la rectitude la plus parfaite aux usages et aux règles de convenance légale (1). Ils ont donc auprès de Dieu la place que Celui-ci a dans leur cœur (2). « Ils se montrent généreux dans les offrandes faites pour Dieu » (Cor. 22,32) et honorent « les institutions sacrées de Dieu » (Cor. 22,30) (3) et Dieu les honorera « le jour où les témoins se lèveront » sous leurs yeux (Cor.40, 51 : yawma yaqûmu-l-ash’hâd) et où les « derniers » seront installés selon leur rang. Ce sera « le jour de la déception réciproque » (yawm al-taghâbun, Cor.64 titre et 9). Celui qui aura accomplis le mal dira : « Plût au ciel que j’aie accompli le bien ! » (4) et celui qui aura accomplis le bien dira : « Plût au ciel que j’en aie fait plus ! » ; le gnostique, lui, ne dira rien puisqu’il n’y aura aucun changement de son état qui sera dans la vie future comme il était en ce bas-monde, je veux dire sous le rapport de la contemplation (shuhûd) de son Seigneur et du renoncement à toute possession [tabrîhi mina-l-mulk] et à toute autorité (tasarruf). Aucun acte ne lui est donc assignable à propos duquel il pourrait regretter de ne pas avoir fait plus ou de ne pas avoir fait mieux. Et les fautes qu’ils commettent sont décrétées par Dieu et ne sont accomplies par Lui que sous l’effet de ce décret [sans volonté propre de sa part]. Il les lui pardonne en y substituant (tabdîl) un bien exactement équivalent à ses fautes, sans rien de plus ou de moins.

 

(1) [al-istiqâmah wa-l-mashyi ‘alâ sunan al-hadî wa-l-adab al-mahsrû’].

(2) [yakûnûn ‘inda-l-Haqq bi- manzilati mâ huwa-l-Haqq fî qulubihim].

(3) [yu’adhdhimûn sha’âir-Llâh wa hurumâti-Llâh dans l’Ed. Dâr Sâder, se traduit litt. par « ils magnifient les institutions sacrées d’Allâh et les interdits d’Allâh » ; il y a de toute façon erreur sur les numéros des versets coraniques].

(4) [yâ laytanî fa’iltu khayran].

 

Le gnostique revient à Dieu (ou « se repent envers Dieu » : tâ’ib ilâ Llâh) à chaque respiration et en tout acte qui procède de Lui, et son repentir est à la fois celui que prescrit la Loi (tawba shar’iyya) et celui qu’exigent les Réalités Essentielles (tawba haqîqiyya).

 

Le repentir prescrit par la Loi, c’est le regret des infractions commises (al-mukhâlafât). Le repentir conforme aux Réalités Essentielles consiste à renoncer à tout pouvoir, à toute puissance au profit du pouvoir et de la puissance de Dieu. Le gnostique ne cesse jamais de se tenir entre ses deux formes de repentir tant qu’il se trouve dans ce monde-ci, le monde de l’obligation légale (dâr al-taklîf). Même si Dieu lui fait savoir : « Fais ce que tu veux, Je t’ai déjà pardonné » (5), cela ne le conduit pas à sortir de son état de renoncement. Toutefois après qu’il a reçut cette information (ta’rîf), il n’est plus astreint au repentir, car tous ses actes rentrent alors dans la catégorie du licite (mubâh), du recommandé (nadb) ou de l’obligatoire (fard) et aucun d’eux ne relève plus désormais de la catégorie du blâmable (makrûh) ou de l’interdit (mahzûr). En effet, la Loi a fait cesser ce statut pour lui dans ce monde-ci. Cela est rapporté dans une tradition authentique venant de Dieu, qui est de portée générale mais s’applique en particulier aux combattants de Badr. Néanmoins cette tradition, en tant qu’elle s’applique aux combattants de Badr, n’est formulée que sur le mode hypothétique alors que son application générale ne fait aucun doute (6). Pour celui que Dieu a informé qu’il faisait partie de ce groupe (tâ’ifa), cela constitue une bonne nouvelle (bushrâ) venant de Lui pour la vie d’ici-bas. Dieu a dit : « Ceux qui croient et qui craignent Dieu, voici pour eux une bonne nouvelle en cette vie et dans la vie future. Et les paroles d’Allâh ne changent pas ! » (Cor.10, 63-54) (7) Voilà ce qu’il en est du croyant (mu’min) qui craint Dieu. Qu’en est-il alors du pur gnostique [al-‘ârif an-naqî], qui ne s’est jamais revêtu d’une tunique mensongère (mâ labisa thawb zûr) et n’a cessé d’être une lumière dans une lumière (nûran fî nûr) !

 

(5) [if’al mâ shi’t fa-qad ghafartu laka, phrases finales du hadîth qudsî qui figure dans le Mishkât-al-anwâr d’Ibn Arabî : « Mon serviteur a commis un péché. Il sait qu’il a un Seigneur qui pardonne le pêché et l’enlève. Fais ce que tu veux, Je t’ai déjà pardonné ! »].

(6) Un hadîth où l’on retrouve une formule similaire à celle qui conclut le précédent est rapporté au sujet des Combattants de Badr (Ibn Hanbal, II, 295 ; Bukhârî, tafsîr, S.60).  Mais, dans la version que donne Bukhârî, le Prophète emploie en effet une forme qui suggère une possibilité plutôt qu’une certitude : « Peut-être (la’alla) Dieu a-t-Il regardé les Compagnons de Badr et a-t-Il dit : Faites ce que vous voulez car Je vous ai déjà pardonnés ! »

(7) [lladhîna âmanû wa kânû yattaqûn, lahumu-l-bushrâ fî-l-hayât ad-dunyâ wa-l-âkhirah lâ tabdîla li-kalimâti-Llâh dhâlika huwa-l-fawzu al-‘adhîm]

 

Celui qui observe les règles de convenance prescrites par la Loi, et donne à la nature (tabî’a) ce que Dieu lui enjoint de lui accorder conformément à son droit mais rien de plus, celui-là fait partie des gnostiques, respectueux des règles de convenance (al-‘ârifîn al-udabâ’), des Gardiens du secret et des Hommes surs ! « Et Dieu dit la vérité et dirige sur le chemin ! » (Cor.33, 4).

 

[Muhyî-d-Dîn Ibn ‘Arabî, Futûhât, extrait du chap. 437, traduction se trouvant dans l’anthologie Les Illuminations de la Mecque par M. Chodkiewicz, Albin Michel, poche, p. 133-136. Les annotations entre crochets ne sont pas du traducteur et constituent principalement des translitérations que nous avons faites pour les arabisants à partir du texte en arabe des éd. Dâr Sâder, Beyrouth/1424H, T.7, p.56]

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