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Publié par Abdoullatif

René Guénon - Considérations sur le « jeu divin ».

— Dans le Journal of the American Oriental Society (1941), M. A. K. Coomaraswamy étudie le sens du terme sanscrit Lîlâ, qui signifie proprement « jeu », et qui est appliqué notamment à l’activité divine : cette conception est d’ailleurs loin d’être particulière à l’Inde, et on la trouve aussi exprimée très nettement, par exemple, chez Eckhart et Bœhme. Platon, s’il ne décrit pas expressément l’activité divine comme un jeu, dit du moins que nous sommes les « jouets » de Dieu, ce qui peut être illustré par le mouvement des pièces du jeu d’échecs, et surtout par le jeu des marionnettes (le fil auquel celles-ci sont suspendues et qui les fait mouvoir étant une image du sûtrâtmâ dont nous parlons par ailleurs). Dans tous les cas, le « jeu » diffère du « travail » en ce qu’il est une activité spontanée, qui n’est due à aucun besoin et n’implique aucun effort, ce qui convient aussi parfaitement que possible à l’activité divine ; et l’auteur rappelle en outre, à ce propos, que les jeux avaient, à l’origine, un caractère sacré et rituel. Il montre ensuite, par des considérations linguistiques, que le prototype symbolique de cette conception se trouve dans le mouvement du feu ou de la lumière, exprimé par le verbe lêlây auquel le mot lîlâ est rattaché ; le « jeu » d’une flamme ou d’une lumière vibrante est un symbole adéquat de la manifestation de l’Esprit.

— Dans le Journal of Philosophy (n° du 24 septembre 1942), M. Coomaraswamy revient sur le même sujet dans une note intitulée Play and Seriousness ; l’Esprit ou le « Soi » n’est pas affecté par le sort des véhicules de différents ordres par le moyen desquels il se manifeste, et ceci entraîne naturellement, pour celui qui en a conscience, le désintéressement ou le détachement à l’égard de l’action et de ses fruits, au sens où l’entend la Bhagavad-Gitâ ; mais, si ce désintéressement nous amène à considérer la vie comme un jeu, ce serait une erreur de vouloir opposer cette attitude au « sérieux » qui caractérise le travail. Dans le jeu, il n’y a rien d’autre à gagner que « le plaisir qui parfait l’opération » et aussi la compréhension de ce qui, en réalité, constitue proprement un rite ; mais ce n’est pas à dire que nous devions jouer avec insouciance, ce qui ne s’accorderait qu’avec le point de vue profane et anormal des modernes qui regardent les jeux comme insignifiants en eux-mêmes. Nous jouons un rôle déterminé par notre propre nature, et notre seule préoccupation doit être de le bien jouer, sans égard au résultat ; l’activité divine est appelée un « jeu » parce qu’elle ne peut avoir pour fin une utilité quelconque, et c’est dans le même sens que notre vie peut aussi devenir un jeu ; mais, à ce niveau, le « jeu » et le « travail » ne peuvent plus aucunement être distingués l’un de l’autre.

[René Guénon, comptes-rendus parus dans la revue Études Traditionnelles, années 1945-1946, repris dans le recueil posthume Études sur l’Hindouisme]

— Carlo Kerényi. La Religione antica nelle sue linee fondamentali. Traduzione di Delio Cantimori. (Nicola Zanichelli, Bologna)…– Un autre point important est celui qui concerne la conception des fêtes : il est très vrai qu’il y a des moments qui ont une « qualité » particulière, dans l’ordre cosmique et dans l’ordre humain tout à la fois ; mais, quand on dit que, entre ces moments et le reste de l’existence, il y a comme un « changement de plan » et une discontinuité, cela implique une distinction du « sacré » et du « profane » qui, bien loin d’être « primitive », ne correspond qu’à un certain état de dégénérescence ; dans une civilisation intégralement traditionnelle, où tout a un caractère « sacré », il ne peut y avoir là qu’une simple différence de degré. Ce qui est juste et intéressant, c’est la remarque que toute fête comporte une part de « jeu », qui est d’ailleurs comme une participation au « libre jeu des dieux » tel qu’il fut au « commencement » ; mais il faudrait ajouter que le jeu lui-même, entendu dans son vrai sens (qui n’est point, contrairement à ce que pense l’auteur, le sens profane que lui donnent les modernes), a originairement un caractère essentiellement rituel ; et c’est cela seul qui permet d’expliquer que non seulement il n’exclut pas le « sérieux », mais que même il l’implique au contraire nécessairement aussi bien que toute autre sorte de rites (cf. à ce sujet les articles de M. Coomaraswamy dont nous parlons d’autre part).

[René Guénon, compte-rendu parus dans la revue Études Traditionnelles, années 1945-1946]

— « …L’art traditionnel n’est certes pas un « jeu », suivant l’expression chère à certains psychologues, ou un moyen de procurer simplement à l’homme une sorte de plaisir spécial, qualifié de « supérieur » sans qu’on sache trop pourquoi, car, dès lors qu’il ne s’agit que de plaisir, tout se réduit à de pures préférences individuelles entre lesquelles aucune hiérarchie ne peut logiquement s’établir ; et il n’est pas davantage une vaine déclamation sentimentale, pour laquelle le langage ordinaire est assurément plus que suffisant, sans qu’il soit aucunement besoin de recourir à des formes plus ou moins mystérieuses ou énigmatiques, et en tout cas beaucoup plus compliquées que ce qu’elles auraient à exprimer. Ceci nous est une occasion de rappeler en passant, car ce sont là des choses sur lesquelles on n’insistera jamais trop, la parfaite nullité des interprétations « morales » que certains prétendent donner de tout symbolisme, y compris le symbolisme initiatique proprement dit : si vraiment il ne s’agissait que de semblables banalités, on ne voit pas pourquoi ni comment on aurait jamais songé à les « voiler » d’une façon quelconque, ce dont elles se passent fort bien quand elles sont énoncées par la philosophie profane, et mieux vaudrait dire alors tout simplement qu’il n’y a en réalité ni symbolisme ni initiation. »

[René Guénon, Les arts et leur conception traditionnelle, Voile d’Isis, avril 1935, repris dans le recueil posthume Mélanges, chapître III.]

Note du blog : A propos du « jeu divin », signalons aussi l’étude très intéressante sur La petite fille de neuf ans (Abd ar-Razzâq Yahyâ, Charles-André Gilis) qui représente, « dans les lignées les plus pures et les plus élevées du tantrisme », la théophanie essentielle. L’auteur affirme qu’ « Elle est l'identité secrète de la Grande Déesse et n'est connue extérieurement que par son attribut de Lalitâ : « Celle qui joue ». Elle manifeste l'autorité suprême, absolument inconditionnée, de l'Essence divine. Elle fait souverainement ce qu'elle veut, sans aucun arbitraire, mais d'une manière qui échappe à toute connaissance extérieure. » L’auteur précise par ailleurs qu’ « Au sein du tasawwuf, l'aspect doctrinal permettant d'intégrer l'enseignement métaphysique lié à cette théophanie est celui qui concerne la mashî'a ou Volonté divine suprême envisagée comme « perfection passive » de l'Essence, source de la miséricorde existenciatrice universelle. La réalisation initiatique correspondante est celle de la « servitude parfaite » ('ubûda). Le tantrisme et la cosmologie islamique se rejoignent en privilégiant le point de vue qui met la vie en relation avec le symbolisme de l’ « eau », non avec celui de l’élément « feu » comme c’est le cas dans les Védas. Il est dit dans le Coran : « Nous avons fait à partir de l’eau toute chose vivante » (Cor. 21.30). Du côté tantrique, la référence est vahni (l’ « eau ignée »), expression qui relève d’une bi-polarité dans la procession des tattvas à partir d’Agni (1). Les enseignements ésotériques de ces deux traditions marquent ainsi une certaine prépondérance du symbolisme « féminin » qui actualise, dans le domaine cosmologique, celui qui prévaut dans les doctrines métaphysiques et initiatiques de la Grande Déesse, de la mashî’a et de la servitude absolue. Il est remarquable que ce renversement aille de pair, dans les deux cas, avec l’idée d’un retour à la pureté de la tradition originelle. »

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TheBridge 13/12/2014 20:03

ssalamu Alaykum,

Comment expliquer "Pourquoi punir alors que tout est destiné ?" en s'appuyant sur le symbolisme du "jeu".

En échec, quand une pièce est sacrifiée c'est le joueur qui est le vrai responsable.
Cependant, d'un point de vue des pièces, on pourrait dire que la pièce s'est fait manger de par sa propre faute en se plaçant dans une "mauvaise" case. Bien que le joueur soit le vrai responsable de sa mort, celle-ci n'en est pas moins légitime du fait des règles du jeu. De la même manière, quand une personne en tue une autre sans raison valable, elle doit être puni même si tous les actes viennent de Dieu.

On peut aussi ajouter que les règles ont été établis par le joueur et même si celui-ci est "tout puissant", il se doit de respecter les règles quand il joue.

C'est le joueur qui crée l’échiquier (le côté substantiel) et c'est lui qui crée les règles du jeu (côté essentielle) en déterminant la nature propre de chacune des pièces. C'est lui qui joue, c'est lui qui juge et c'est lui qui gagne.