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Publié par Abdoullatif

Michel Vâlsan - Réplique à M. Robert Amadou.

REPLIQUE DE M. VÂLSAN

Il est bien évident que nous ne sommes pas « journaliste », et si M. Robert Amadou tient à nous appliquer cette épithète, et même avec insistance, ce ne peut être que par désir de nous jeter une injure et de nous la faire bien sentir. Il est encore plus évident que la façon de procéder de M. Amadou s’accorde très mal avec ses propres déclarations de respect pour le public et la vérité. Précisons toutefois, pour plus de netteté, que depuis bien plus de 30 ans que nous sommes en France, nous n’avons jamais écrit dans une autre publication que les Etudes Traditionnelles (1).

Toutefois nous sommes content d’accueillir la lettre du préfacier impromptu du Symbolisme de la Croix, tout d’abord parce qu’elle vient justifier parfaitement ce que nous avions écrit précédemment au sujet de sa préface, ensuite parce que cette lettre ajoute des arguments nouveaux contre la présence de M. Amadou comme préfacier de Guénon en général et du « Symbolisme de la Croix » en particulier.

Le fait que M. Amadou ait reçu l'imprimatur — sans « aucune retouche » précise-t-il très fièrement — du mandataire des héritiers de Guénon (§ 1), n’est pas une justification intellectuelle ou morale de son rôle et de son texte, mais seulement une preuve de plus du manque de qualification appropriée, donc de la justification correspondante, de ce mandataire lui-même. De toute façon, n’étant pas un « guénonien », comme il tient à le dire clairement, M. Amadou, aurait dû normalement s’abstenir de présenter et d’enseigner Guénon au public, d’autant plus que Guénon, comme l’écrivait encore M. Amadou, ne se connaît et ne se comprend que par Guénon, et, ajoutons- nous — en tout cas — pas par quelqu’un qui ne connaît pas ou ne comprend pas bien l’œuvre guénonienne (2). Mais puisque tout le monde savait ce qu’est M. Amadou et ce qu’il n’est pas, son investiture comme préfacier ne peut s’expliquer que par une inconscience tout à fait extraordinaire, que confirme d’ailleurs le fait de l’imprimatur accordé ensuite.

Mais venons au fond du procès. Ce que nous avions reproché de façon très précise, sous le rapport doctrinal, à M. Robert Amadou, c’est que dans sa préface il « arrive pratiquement à la constatation que Le Symbolisme de la Croix de René Guénon n’exprime en somme, ni une doctrine islamique, ni une doctrine chrétienne reconnaissable pour telles ». Aussi, qu’il ait été « incapable d’apporter la moindre donnée [ésotérique naturellement]... pour raffermir les bases traditionnelles de la doctrine qu’il a mise cependant en cause » (3). Or, il ne souffle pas un mot de ces objections qui répondent à notre préoccupation capitale en l’occurrence, et (§ 2), sereinement, il «passe».

Il passe à côté, et il parle alors (§ 3) de quelque chose dont nous ne nous sommes pas du tout occupé et qu’il est d’ailleurs difficile d’identifier comme « question » ; c’est en tout cas l’occasion de nous importuner de quelques pages de verbiage creux et de déclamations théâtrales empruntées à sa fameuse préface. C’est de sa part une façon bien abusive d’user du « droit de réponse » tout en oubliant de répondre.

(1) Il est vrai que nous avons tenté, il y a bien des années, de faire une intervention, agréée d’ailleurs au début sur texte, dans « La Tour Saint-Jacques », revue que commençait à publier alors M. Amadou, mais c’était également, comme ici, dans l’ordre des préoccupations doctrinales et traditionnelles, et l’expérience de la collaboration a été bien décevante, de sorte qu’elle s’est arrêtée avant d’avoir commencé ; c’est même là que nous avons eu pour la première fois une idée de ce que peut être un « journaliste » au sens péjoratif du mot.

(2) Le comble est que dans sa préface M. Amadou prend des allures pédagogiques en « proposant » un « inventaire » pour la lecture de l’œuvre de Guénon (nous ne nous arrêterons pas pour juger de la valeur de ses vues à cet égard).

(3) Mieux encore, M. Amadou dénature la position doctrinale de Guénon, en écrivant, par exemple : « A l’enseigne du symbolisme de la croix, n’est pas logé ce que le lecteur occidental, de tradition chrétienne, bon gré mal gré, aurait pu croire et sans doute croyait. Le voici muni d’un premier avertissement : Le Symbolisme de la Croix ne relève en aucune manière de son christianisme, ni ne l’allègue » (p. 11 de la préface). Or Guénon soutient au contraire que la conception de base de ce symbole relève du Christianisme, comme de toute tradition orthodoxe dérivée de la Grande Tradition primordiale, et l’allègue ; seulement la conscience actuelle de ce symbolisme se trouve affaiblie. Voici les termes mêmes de Guénon empruntés à l’Avant-Propos de son livre : « ... le Christianisme, tout au moins sous son aspect extérieur et généralement connu, semble avoir quelque peu perdu de vue le caractère symbolique de la croix pour ne plus la regarder que comme le signe d’un fait historique ». Le préfacier donc induit en erreur le lecteur en lui faisant croire que la doctrine de ce livre n’a pas de rapport avec le Christianisme.

Tout triomphant, il continue ainsi, en plein galimatias : « Voici un second avertissement. Dans ce livre nettement musulman, l’Occidental cherche en vain son islam. Qu’il se console : maint Oriental y perdra son arabe. » Et ainsi de suite.

A l’occasion nous apprenons toutefois que le mandataire des héritiers de Guénon n’avait « évidemment » pas à approuver ou désapprouver ces passages. Par quel mystère de l’évidence, le contrôle du mandataire devait-il, par exemple, s’arrêter respectueux devant l’expérience que voulait tenter le préfacier (p. 39) de « démonter Guénon » (vous lisez bien « démonter », non pas « démontrer») et rester paralysé devant la « petite muflerie » finale que nous avons déjà stigmatisée ? Quelle qu’en soit la raison, logiquement il devait y avoir là une sorte de conditio sine qua non : quelle servitude donc, en réalité, pour l’œuvre de Guénon, derrière l’apparence avantageuse d’un droit d’imprimatur !

Nous ajoutons que si nous ne nous sommes pas arrêté à l’examen de son exposé de la doctrine générale guénonienne, cela ne signifie pas que nous lui avons accordé un satisfecit, mais que nous étions spécialement préoccupé par la question de la validité du symbolisme de la croix au point de vue chrétien et islamique.

Mais enfin nous apprenons à l’occasion (§ 4) que trois pages manquent à cette préface historique, qui de ce fait ne répond pas à la question : « Peut-on démonter Guénon ? » Noble et urgente préoccupation pourtant, mais après tout vaut-il peut-être mieux pour tout le monde que les choses en soient restées là cette fois-ci. Nous, en tous cas, nous ne nous plaignons pas de ce qui manque mais de ce qui est de trop, à savoir les 42 pages de cette préface qui dépare un des plus beaux livres du monde occidental ; ce livre n’a pas besoin d’une préface, surtout pas de celle d’un écrivain occultiste comme M. Amadou, et il faudra, certes, la retirer des éditions à venir.

Nous avions reproché également à M. Amadou d’avoir avancé, dans cette préface, « des doutes sur la validité de l’idée que Guénon se faisait de l’Islam en tant que « tradition » et aussi d’avoir jeté la suspicion sur l’orthodoxie de son Islam personnel ». La réponse de M. Amadou à cet égard (§ 5), « un seul sonde les reins et les cœurs », est encore à côté parce que, dans le passage de sa préface auquel nous faisons allusion, les choses étaient envisagées dans une perspective bien différente qui lui permettait de dire, par exemple, que « la religion de l’auteur musulman du Symbolisme de la Croix trouble autant ses coreligionnaires que les orientalistes ». D’ailleurs, dans sa lettre même, M. Amadou en vient à s’exprimer dans le même sens, et après avoir mentionné, d’après des sources modernistes, les contestations faites à l’orthodoxie de « certaines écoles soufies, en particulier de l’école moniste de Muhyi’d-Dîn Ibn Arabî », il parle de « doutes » existants, au point de vue islamique, à l’égard de la doctrine guénonienne. Or cette façon d’envisager les choses est strictement profane : M. Amadou n’a lui-même aucune conviction, ni certitude, donc pas de compréhension, quant au fond des doctrines en question, et en ces conditions on peut se demander : quelle sorte de foi a éventuellement cet homme, si tant est qu’il s’occupe aussi de Taçawwuf ?

En tout cas, nous sommes quelque peu étonnés de l’entendre déclarer sententieusement que « la tarîqah alaouïa » n’est pas guénonienne et aucune secte (sic) guénonienne n’en relève ». Il y a là au moins une mauvaise formulation des choses, car la tarîqah alaouïa est arabe et antérieure à l’œuvre guénonienne. Mais si M. Amadou veut dire que les chefs et les membres arabes respectifs ne connaissent pas ou ne comprennent pas l’œuvre française de René Guénon, il n’y a là rien que de normal et c’est le contraire qui serait surprenant ; il suffirait d’ailleurs que les chefs arabes restent eux-mêmes attachés en profondeur à l’enseignement d’Ibn Arabî, comme l’avait été le Cheikh al-Alaouî, car cela assurerait grandement la concordance avec l’enseignement guénonien lui-même, ce qui justifierait aussi l’accueil, en toute loyauté, de candidats de formation intellectuelle guénonienne, qui, autrement, devraient être obligés ou de se retirer ou de désavouer, préalablement à tout rattachement, leur orientation première.

Ce qui devrait être évident, c'est que du fait du Cheikh al-Alaouî, éponyme de la tarîqah en question, on ne peut être « alaouïte » véritable si on doute de l’orthodoxie d’Ibn Arabî, et tel doit être considéré le cas de quiconque professerait les opinions de M. Amadou à ce sujet. C’est pourquoi jusqu’à preuve du contraire, nous pensons que celui-ci n’exprime là qu’une pensée qui lui est propre, fait qui illustre encore une fois les risques que courent des Européens qui comme lui n’ont pas de préparation guénonienne à la base (4) ; en tout état de cause, les guénoniens concernés de quelque façon feraient bien d’être plus circonspects maintenant.

(4) Nous ne prétendons pas que ceux qui jouissent d’une base doctrinale guénonienne au départ sont assurés contre toute faiblesse et erreurs. Mais au moins de tels accidents ne leur arrivent pas aussi facilement qu’à ceux qui n’ont aucune préparation spéciale ou qui viendraient de milieux occultistes, théosophistes, ou néo-spiritualistes de toutes espèces.

Par contre, si on est attaché à l’enseignement d’Ibn Arabî, on peut être non seulement alaouïte, mais de toute autre appartenance régulière et plénière du Taçawwuf.

D’autre part, on peut, certes, ignorer l’enseignement de Guénon (ce qui serait toutefois un désavantage pour un occidental notamment) et s’intégrer néanmoins à l’Islam et au Taçawwuf, mais on ne peut appartenir valablement à l’ordre du Taçawwuf et être à bon escient — c’est-à-dire de façon compétente — opposé simplement à l’enseignement de Guénon. S’il y avait toutefois des personnes « rattachées » à une des voies initiatiques de l’Islam, qui, connaissant l’œuvre de René Guénon, lui seraient opposées dans l’ordre métaphysique et de la connaissance initiatique (pour laisser de côté les questions secondaires, d’érudition, « historiques » ou concernant d’autres formes traditionnelles), cela signifierait seulement que leur rattachement est une affaire purement extérieure et non fondée métaphysiquement, ce qui du reste n’est pas un cas très rare aujourd’hui.

Puisque M. Amadou ne répond à peu près à rien de ce que nous lui avons objecté, et que ce qu’il articule ne fait que l’accabler davantage, comment peut-il prétendre (§ 6) nous avoir répondu et avoir prouvé que sa préface au Symbolisme de la Croix n’est, ni dans son fond ni dans sa forme, ce que nous tendons à faire accroire ?

Il se demande enfin qu’elle est la raison de notre critique et il trouve qu’on lui reprocherait deux « fautes » ; mais celles qu’il indique sont mal définies et mal attribuées.

A nos yeux la « première faute » de M. Amadou (§7) n’est pas de ne pas être « guénonien » ; en vérité, nous préférons qu’il ne le soit pas, car il ne saurait l’être comme il faut, c’est-à-dire d’esprit véritablement traditionnel. Ce qu’on lui reproche c’est de se mêler de ce qui ne le regarde pas et d’apporter ainsi avec lui un genre d’importun touche-à-tout qui, pour employer les termes de Guénon à son sujet (cités par nous dans les E. T. de janvier- février 1971, p. 36, note 2) ne peut que produire des confusions et augmenter le désordre intellectuel ; et, en fait, ce que nous constatons, tant dans sa préface que dans sa lettre, vérifie parfaitement de telles appréhensions, et en même temps infirme ses prétentions à l’« exactitude » et à l’« objectivité » dans l’étude de Guénon; ce que nous constatons ainsi n’encourage pas non plus à avoir confiance dans les libertés que prend sa critique. Quant à la « sympathie » dont peut témoigner M. Amadou pour l’objet de ses études, il la manifeste d’ordinaire avec si peu de discernement (voir ici même dans sa lettre, les références aux écrits de Spencer Trimingliam et de John Levy, ainsi que son recours aux avis d’orientalistes et de médiocres maçons) que dans le cas de Guénon surtout elle ne pouvait être une garantie contre l’hostilité subtile et l’inconvenance désinvolte.

Ce que M. Amadou considère comme « seconde faute » (§ 8), celle d’avoir été « associé par la bande de l'imprimatur » à ce qu’il appelle « les querelles des sectes guénoniennes », n’est pas la sienne, mais celle du mandataire. Sa seconde faute à lui est en vérité d’avoir écrit une préface inconvenante et même nuisible, qui aurait été telle même si elle avait paru sans l'imprimatur. Mais nous ne contestons pas qu’il y a affinité entre les fautes des deux côtés, mandataire et préfacier.

Pour l’incident suivant (§ 9), ce que nous reprochions à M. Amadou c’est d’avoir, sur la base d’une simple mention d’usage dans un document maçonnique collectif de la jeunesse de Guénon, et qui n’était nullement la conclusion d’un travail de chercheur, jeté, sans hésitation ni discrimination, un blâme global sur le Guénon que nous connaissons, et ses capacités historiques et critiques. C’est la disproportion entre le fait incriminé — isolé et bien peu significatif — et la conclusion vexante et définitive de M. Amadou que nous voulions relever, au moment où celui-ci apparaissait, d’autre part, comme préfacier « autorisé » de Guénon. Maintenant quand il annonce qu’il va encore critiquer « comme il le mérite » un autre passage de Guénon rappelé par nous sur la même question, nous lui répondons pour le rassurer : nous ne connaissons pas l’ouvrage cité par Guénon d’après le Spéculative Maçon, et nous sommes disposé à lui laisser tout succès d’investigation et d’érudition sur un point de ce genre — si c’est le droit de la vérité, fut-elle de cet ordre mineur et fut-elle en défaveur de Guénon — car cela ne changera rien à notre constatation précédente, dont il ne parle pas, concernant sa façon de juger, de conclure et de qualifier.

En fin de compte, contrairement à ce qu’il prétend (§ 10), M. Amadou n’a répondu de façon pertinente à aucune de nos critiques précises, et a parlé à faux sur chaque point retenu par lui. Il constitue même un très rare cas d’illogisme constant ; c’est pourquoi des échanges avec lui sont intellectuellement fastidieux et inutiles. Mais il nous a appris sans doute des faits instructifs sur lui-même et l’affaire du « Symbolisme de la Croix » en édition de poche : cela servira à édifier tout le monde.

Nous ajoutons que nous sommes fort peu convaincus de sa volonté de vaincre ses passions et soumettre ses volontés, quand il voit dans notre cas de la fantaisie passionnelle et du fanatisme sectaire. En vérité, il y a bien des méprises sur un tel point — ce qui permet souvent des censures hypocrites — car, selon le hadith, Allah — dont la majesté soit magnifiée ! — exige « qu’on se mette en colère pour Lui ».

M. VÂLSAN.

[Michel Vâlsan - Réplique à M. Robert Amadou - Études Traditionnelles, n° 424-425, Mars-Avr. et Mai-Juin 1971.

Note : cette réplique fait suite à une lettre de Robert Amadou parue dans la même revue comme « droit de réponse » à la critique de Michel Vâlsan d’une préface tendancieuse et « indécente » que celui-là avait réservé à une édition du Symbolisme de la Croix datant de 1970 dans laquelle il voulait « démonter Guénon »… cette polémique ne doit pas cacher le fond de l’affaire qui n’est rien d’autre que la « question de la validité du symbolisme de la croix au point de vue chrétien et islamique » que Michel Vâlsan a démontré de façon magistrale dans son article Références islamiques du symbolisme de la croix.]

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