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Publié par Abdoullatif

Titus BurckhardtExtraits des lettres 3

 

L'intention pure est réellement l'élixir (qui transforme le métal vil de l'âme en or) car c'est elle qui me donna la force de chercher celui qui me conduirait vers Dieu. Et voilà que je l'ai trouvé juste devant moi, tout proche, presque comme si nous habitions la même maison. Mon maître (que Dieu soit satisfait de lui) était extérieurement tout rigueur et intérieurement tout beauté; j'entend par là qu'il pratiquait extérieurement l'abaissement et la servitude, tandis qu'intérieurement il était dans la gloire et dans la liberté. Et qu'a-t-il de pire que l'inverse, c'est-à-dire un état de gloire et de liberté extérieures, qui est intérieurement de l'abaissement et de l'esclavage, ou extérieurement traditionnel et intérieurement innovateur, à l'extérieur conforme à la loi et à l'intérieur sans loi, en apparence dominical et au fond satanique ? "Rien n'empêche autant la réalisation du but que le fait d'avoir négligé les fondements" (1).

 

Il n'y a pas de doute, lorsque des hommes d'élite comme mon maître s'humilient extérieurement et de leur propre initiative, Dieu les élève intérieurement et extérieurement, de sorte qu'ils vivent en une joie perpétuelle, tandis que les hommes ordinaires, quand ils agissent à l'envers, c'est-à-dire quand ils se glorifient extérieurement, sont abaissés par Dieu, aussi bien extérieurement qu'intérieurement, de sorte qu'ils vivent dans une continuelle tristesse.

 

Mon maître était satisfait de la connaissance de Dieu et ne se tournait guère vers le manifesté ni vers le caché; il n'avait d'égards que pour sa relation avec Dieu et ne s'occupait pas de la louange ni du blâme d'autrui. Souvent il récitait ces vers:

 

"Pourvu que Tu sois douceur, que la vie soit amère! Si Tu es content, qu'importe que les gens soient courroucés?

Que toute chose entre moi et Toi soit cultivée, Et qu'entre moi et les mondes il n'y ait que désert! Si Ton amour est assuré, tout est facile, Car toute chose sur terre n'est que terre."

 

Son comportement même disait: ô Dieu, que ma honte soit évidente aux yeux des créatures et mon intégrité visible pour Toi seul et non pas inversement ! Dieu, exalté soit-Il, a dit: "Ils (les hommes) ne te rendront d'aucune façon indépendant de Dieu" (XLV, 19).

 

Ecoute, faqir, quelques-unes des paroles de mon maître (que Dieu soit content de lui): "Alors que d'autres gens se préoccupent de l'adoration, occupe-toi de l'Adoré ; s'ils s'occupent d'amour, occupe-toi de l'Aimé; alors qu'ils aspirent à faire des miracles, aspire aux jouissances de la prière; tandis qu'ils multiplient leur dévotions, voue-toi à ton Seigneur très généreux", et ainsi de suite.

 

Il avait également coutume de dire dans ses conversations spirituelles: "Si vous Le contempliez en toute chose, sa contemplation voilerait toutes choses à vos regards. Car Il est la seule chose en dehors de laquelle il n'y a aucune chose.

Si tu joins l'éphémère à l'éternel, l'éphémère disparaît et il ne subsiste que l'éternel.

Si les qualités du Bien-Aimé devaient se manifester, à la fois le voile et celui dont la vue est voilée s'anéantiraient.

Quand les lumières de la pure contemplation sont révélées, à la fois l'ascète et ce dont il s'abstient disparaissent.

De s'abstenir des choses c'est surestimer leur puissance, et cela vient du voile qui cache Dieu de vous; car si vous Le contempliez dans les choses, ou avant ou après les choses, elles ne vous Le cacheraient pas; Si vous pourriez voir leur existence comme émanant de Lui, leur existence ne Le cacherait pas de vous. La seule chose qui s'interpose entre vous et Celui que vous adorez, c'est la joie pour ce que vous possédez et le regret pour ce que vous ne possédez pas; la seule chose qui vous sépare de la béatitude est cette blâmable qualité.

S'il n'y avait pas l'intriguant et l'espion, vôtre joie dans le Bien-Aimé ne deviendrait jamais parfaite (2).

S'il n'y avait pas le feu et la piqûre des abeilles, on ne pourrait pas goûter le rayon et le miel ". Et ainsi de suite.

 

Il dit également: "Celui là ment qui prétend avoir bu le vin des initiés et d'avoir compris leur vérités spirituelles et qui malgré cela ne s'est pas détaché du monde. De même que le paradis n'est pas accessible à celui qui n'est pas mort et né de nouveau, le paradis de la gnose reste fermé pour celui dont l'âme n'est pas morte à ce monde-ci, au désir d'y agir, d'y choisir, de le posséder et d'en jouir - qui n'est pas mort à toute chose excepté Dieu.

 

Il dit également (que Dieu soit content de lui): "Ne dis pas 'moi' avant d'être éteint (en Dieu). Tu n'auras pas de vie avant avoir subie la mort.

Les soleils ne se lèveront pas en toi avant la mort des âmes (4).

Tu n'atteindras pas le but auquel tu aspires, aussi longtemps que le gens ont encore des louanges pour toi. Tu ne goûteras pas la nourriture de la foi avant que tu ne sors des mondes créés (5)

Tu n'atteindras l'extinction (fana) en Dieu qu'après être mort au monde évanescent.

Si les voiles étaient retirés devant toi tu contemplerais le Bien-Aimé en toi-même.

Si les suggestions de l'imagination cessaient, tu contemplerais l'éternel sans cesse.

Si ton âme ne t'éloignait pas de Lui tu ne verrais aucune réalité excepté ton Seigneur.

Si ton âme était libre de souillure, la Vérité viendrait et la vanité disparaîtrait.

 

(1) Proverbe soufi.

(2) L"'intriguant" et l"'espion" jouent un rôle dans la poésie érotique et signifient ici à la fois l'hostilité du monde profane et des interférences psychiques.

(3) En arabe, tous ces aphorismes ont la forme de versets rythmiques.

(4) Dans cet aphorisme, les "soleils" et les "âmes" sont au pluriel parce qu'ils font allusion aux multiples degrés de la voie spirituelle, chaque nouvelle illumination étant précédée par la mort d'une "âme".

(5) Selon le Coran, la foi (al-imân) peut augmenter sans limite; dans ses degrés supérieurs, elle s'identifie à la gnose.

(6) Allusion au verset Coranique : "La Vérité est venue et la vanité a disparu, certes la vanité est évanescente" (XVII, 81).

 

(Moulay al-‘Arabî ad-Darqâwî, Lettres d'un maître soufi le Sheikh al-‘Arabî ad-Darqâwî, traduites de l'Arabe par Titus Burckhardt).

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