Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Abdoullatif

Michel Valsan mareL’opuscule de Muhyu-d-dîn Ibn ‘Arabî intitulé Kitâbu-l-i’lâm bi-ishârati ahli-l-ilhâm, textuellement : « Le Livre d'enseignement par les formules indicatives des gens inspirés », est un recueil assez particulier d’énonciations ou définitions métaphysiques et contemplatives. Comme nous l’expliquons dans nos annotations aux premières lignes du traité, à propos des références sommaires que l’auteur fait, liminairement, aux bases sacrées de la notion d’ishâra - littéralement « désignation faite du doigt », « action de montrer avec la main » - les ishârât du Soufisme sont analogiquement, dans l’ordre verbal, des phrases courtes et suggestives, élémentaires de simplicité et cependant d’un effet inattendu et paradoxal. Celles qui figurent ici et qui furent rassemblées sur la demande d’un des amis d’Ibn ‘Arabî, étant toujours des paroles inspirées exprimant l’expérience actuelle des réalités initiatiques, ont un style personnel très prononcé et une forme subjective. De plus, très souvent, elles se présentent comme contradictoires entre elles, qu’elles aient été voulues telles par leurs énonciateurs ou qu’elles apparaissent ainsi plutôt du fait du voisinage que leur impose l’agencement choisi par l’auteur du recueil. Chose particulièrement remarquable ces paroles, émanent presque sans exception, d’hommes spirituels connus et rencontrés personnellement par Ibn ‘Arabî, qui ne les nomme cependant pas et qui précise à la fin du texte : « Le collecteur de ces ishârât déclare : Je n’ai inclus ici que des paroles entendues par moi de la bouche de leurs auteurs, à l’exception de quelques-uns dont j’ai donné les noms. » Cette dernière mention concerne les seules trois citations, faites au début du recueil, de paroles de trois Compagnons du Prophète.

 

L’ensemble, comme le précise encore l’auteur lui-même, est d’un peu plus de 260 formules qui sont classées en 7 chapitres concernant distinctement : la Vision, l’Audition, la Parole, l’Union, la Connaissance, l’Amour et enfin, dans le dernier et le plus riche des chapitres, un certain nombre d’autres sujets. D’après une mention faite à la fin d’un des manuscrits (Carullah, 986), la composition du livre a eu lieu à Bagdad (Dar as-Salâm) à l’une ou l’autre des dates, 601 ou 608 de l’Hégire, où l’on constate un séjour d’Ibn ‘Arabî dans cette ville.

 

Il apparaît que cet écrit, comme en général les petits traités du Cheikh al-Akbar, a dû être très répandu : on signale de nos jours plus d’une trentaine de manuscrits contenus dans des recueils de bibliothèques officielles, la plupart d’Istambul (1). Notre traduction est faite d’après l’édition de Haiderabad (Dekkan), 1948 (basée sur le manuscrit Asafia 376), que nous avons collationnée avec les 5 manuscrits suivants :

 

Nuru Osmaniyye 2406/10e R. fol. 80e - 85e, copie vérifiée d’après l’original de l’auteur ; voyellée.

Bayazîd (Umumiyye) 3750/e R. fol. 158e - 164e, copie vérifiée d’après l’original de l’auteur ; voyellée.

Carullah 2073/11e R. fol. 134e - 138e, copie vérifiée d’après l’original de l’auteur ; voyellée.

Yahya Efendi 2415/10e R. fol. 16e - 19e, et 36e R. fol. 125e - 128e (deux exemplaires, donc, dans le même recueil, et cependant de la même écriture ; dans ce recueil, constitué probablement par adjonctions de parties établies séparément, une pareille répétition se constate au sujet du Kitâbu-l-Jalâli wa-l-Jamâl d’Ibn ‘Arabî).

 

Dans les notes de notre traduction nous avons signalé, à part quelques mots déformés, plusieurs lacunes du texte imprimé à Haiderabad.

 

(1) Cf. O. Yahya, Histoire et classification de l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, I, pp.308-309 (n°281).

 

LE LIVRE D'ENSEIGNEMENT

PAR LES FORMULES INDICATIVES

DES GENS INSPIRÉS

 

Au nom d’Allâh le Tout-Miséricordieux le Très-Miséricordieux ! Par Lui, on a la force et le pouvoir.

 

Ceci est le « Le Livre d'Enseignement par les Formules Indicatives des gens inspirés ». Sa composition nous a été demandée par un de nos frères pour lequel nous avons beaucoup d’estime et dont nous exécutâmes le plan tel qu’il avait été souhaité sans en dépasser les limites. Et Allâh est le maître de la bonne réussite. Pas de seigneur autre que Lui.

 

*

*  *

 

Allâh - qu’Il soit exalté ! - a dit : « et elle le désigna du doigt (fa-ashârat ilay-hi) » (Cor.19, 29) (1).

 

L’Envoyé d’Allâh - qu’Allâh répande sur lui Ses grâces unitives et Ses grâces préservatrices ! - demanda à la négresse (esclave) qui était muette : « Où est Allâh ? », et elle désigna du doigt le ciel (fa-ashârat ilâ-s-samâ’). Alors le Prophète dit au propriétaire de l’esclave : « affranchis-la car elle est croyante. » (2)

 

(1) Il s’agit de la Vierge Marie qui, ayant fait sur conseil de l’Ange Gabriel vœu de jeûne et de silence, ne pouvait répondre verbalement au peuple scandalisé par sa maternité exceptionnelle ; son geste indicatif est interprété comme une invitation faite aux enquêteurs de s’adresser au nouveau-né lui-même, ou même comme une sollicitation de l’enfant pour qu’il réponde à ceux-ci. Le passage subséquent du Coran cite d’ailleurs les paroles que Jésus prononça alors pour proclamer lui-même son cas exceptionnel et son rôle sacré. Le langage muet et concret de la Vierge déclenche donc la manifestation surprenante du Verbe même, qui seul peut parler de façon adéquate à son propre sujet ; ainsi les termes coraniques employés à l’occasion désignent opportunément Jésus comme « Parole de dieu ou de la Vérité » (Qawlu-l-Haqq).

On remarquera que le cas évoqué ici, en tête du traité, de cette ishâra au sens propre du terme, comporte des éléments qui peuvent éclairer la technique et la portée des ishârât au sens analogique qu’on lira ensuite et qui sont des formules initiatiques prononcées, à divers moments et dans des circonstances variées, par des hommes spirituels. Ces autres ishârât sont des désignations verbales élémentaires, non spéculatives, succinctes et immédiates, qui frappent l’esprit et font éclore des significations insoupçonnées et ineffables. Il reste à préciser qu’elles impliquent une inspiration de vérité quant au sens et une discipline de l’arcane quant à l’expression.

(2) Il y a là, donc, encore un cas de mutisme, naturel celui-ci, et une réponse par ishâra. On peut s’étonner que le Prophète n’ait pas demandé plutôt : « Crois-tu en Allâh ? » et qu’il ait préféré poser une question spéciale et apparemment secondaire. Mais à une question concernant directement la foi en Allâh, on peut recevoir une réponse affirmative mais mensongère ou encore, quoique sincère, insuffisante, car cela n’excluait pas la possibilité d’idolâtrie. La question posée par le Prophète avait l’avantage de prendre au dépourvu et de provoquer une réponse qui devait être un signe de reconnaissance authentique et certain. En effet, la désignation « vers le ciel » était, quant à la question de la foi en Allâh, une réponse positive quoique implicite, mais de plus elle excluait l’idolâtrie. On pourrait, certes, se demander si une telle attestation n’est pas toutefois entachée du vice de « localisation » ou de « limitation spatiale ». Or le geste de la muette vers le haut a en vérité une signification de pure transcendance (du reste, le mot arabe samâ’ employé par le témoin de la scène, pour le « ciel », étymologiquement a le sens d’ « élévation » ; le verbe samâ-yasmû signifie « s’élever », « être au-dessus »).

Quelqu’un pourrait s’étonner aussi que le Prophète n’ait usé alors, comme en d’autres circonstances, de son pouvoir d’introspection directe et ait reconnu à cet examen extérieur et indirect pour reconnaître la qualité de croyante de la muette. La chose s’explique par la considération que, dans les situations qui devaient avoir une valeur exemplaire dans la tradition et déterminer des critères pratiquables par toute la communauté, le Prophète ne devait pas recourir à un pouvoir ou un privilège personnel.

 

(Michel Vâlsan, Le Livre d'enseignement par les formules indicatives des gens inspirés, traduction présentation et annotation du Kitâbu-l-i’lâm bi-ishârati ahli-l-ilhâm d’Ibn ‘Arabî dans une série d’articles parus dans la revue des Etudes Traditionnelles, en 1967 : n° 400-401-404 et en 1968 : n°406-407-408, repris dans le recueil posthume du même titre).

Commenter cet article