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Publié par Abdoullatif

guenons 1932

L’étude des organisations initiatiques est, disions-nous plus haut, chose particulièrement complexe, et il faut ajouter qu’elle est encore compliquée par les erreurs que l’on commet trop souvent à ce sujet, et qui impliquent généralement une méconnaissance plus ou moins complète de leur véritable nature ; parmi ces erreurs, il convient de signaler en premier lieu celle qui fait appliquer le terme de « sectes » à de telles organisations, car il y a là beaucoup plus qu’une simple impropriété de langage. En effet, cette expression de « sectes », en pareil cas, n’est pas seulement à rejeter parce qu’elle est déplaisante et, se prenant toujours en mauvaise part, paraît être le fait d’adversaires, bien que d’ailleurs certains de ceux qui l’emploient aient pu le faire sans intention spécialement hostile, par imitation ou par habitude, comme il en est qui appellent « paganisme » les doctrines de l’antiquité sans même se douter que ce n’est là qu’un terme injurieux et d’assez basse polémique (1). En réalité, il y a là une grave confusion entre des choses d’ordre entièrement différent, et cette confusion, chez ceux qui l’ont créée ou qui l’entretiennent, semble bien n’être pas toujours purement involontaire ; elle est due surtout, dans le monde chrétien et même parfois aussi dans le monde islamique (2), à des ennemis ou à des négateurs de l’ésotérisme, qui veulent ainsi, par une fausse assimilation, faire rejaillir sur celui-ci quelque chose du discrédit qui s’attache aux « sectes » proprement dites. c’est-à-dire en somme aux « hérésies », entendues en un sens spécifiquement religieux (3).

Or, par là même qu’il s’agit d’ésotérisme et d’initiation, il ne s’agit aucunement de religion, mais bien de connaissance pure et de « science sacrée », qui, pour avoir ce caractère sacré (lequel n’est certes point le monopole de la religion comme certains paraissent le croire à tort) (4), n’en est pas moins essentiellement science, quoique dans un sens notablement différent de celui que donnent à ce mot les modernes, qui ne connaissent plus que la science profane, dépourvue de toute valeur au point de vue traditionnel, et procédant plus ou moins, comme nous l’avons souvent expliqué, d’une altération de l’idée même de science. Sans doute, et c’est là ce qui rend possible la confusion dont il s’agit, cet ésotérisme a plus de rapports, et d’une façon plus directe, avec la religion qu’avec toute autre chose extérieure, ne serait-ce qu’en raison du caractère proprement traditionnel qui leur est commun ; dans certains cas, il peut même, ainsi que nous l’indiquions plus haut, prendre sa base et son point d’appui dans une forme religieuse définie ; mais il ne s’en rapporte pas moins à un tout autre domaine que celle-ci, avec laquelle, par conséquent, il ne peut entrer ni en opposition ni en concurrence. Du reste, cela résulte encore du fait qu’il s’agit là, par définition même, d’un ordre de connaissance réservé à une élite, tandis que, par définition également, la religion (ainsi que la partie exotérique de toute tradition, même si elle ne revêt pas cette forme spécifiquement religieuse) s’adresse au contraire à tous indistinctement ; l’initiation, au vrai sens de ce mot, impliquant des « qualifications » particulières, ne peut pas être d’ordre religieux (5). D’ailleurs, sans même examiner le fond des choses, la supposition qu’une organisation initiatique pourrait faire concurrence à une organisation religieuse est véritablement absurde, car, du fait même de son caractère « fermé » et de son recrutement restreint, elle serait par trop désavantagée à cet égard (6) ; mais là n’est ni son rôle ni son but.

 

Nous ferons remarquer ensuite que qui dit « secte » dit nécessairement, par l’étymologie même du mot, scission ou division ; et, effectivement, les « sectes » sont bien des divisions engendrées, au sein d’une religion, par des divergences plus ou moins profondes entre ses membres. Par conséquent, les « sectes » sont forcément multiplicité (7), et leur existence implique un éloignement du principe, dont l’ésotérisme est au contraire, par sa nature même, plus proche que la religion et plus généralement l’exotérisme, même exempts de toute déviation. C’est en effet par l’ésotérisme que s’unifient toutes les doctrines traditionnelles, au-delà des différences, d’ailleurs nécessaires dans leur ordre propre, de leurs formes extérieures ; et, à ce point de vue, non seulement les organisations initiatiques ne sont point des « sectes », mais elles en sont même exactement le contraire.

 

En outre, les « sectes », schismes ou hérésies, apparaissent toujours comme dérivées d’une religion donnée, dans laquelle elles ont pris naissance, et dont elles sont pour ainsi dire comme des branches irrégulières. Au contraire, l’ésotérisme ne peut aucunement être dérivé de la religion ; là même où il la prend pour support, en tant que moyen d’expression et de réalisation, il ne fait pas autre chose que de la relier effectivement à son principe, et il représente en réalité, par rapport à elle, la Tradition antérieure à toutes les formes extérieures particulières, religieuses ou autres. L’intérieur ne peut être produit par l’extérieur, non plus que le centre par la circonférence, ni le supérieur par l’inférieur, non plus que l’esprit par le corps ; les influences qui président aux organisations traditionnelles vont toujours en descendant et ne remontent jamais, pas plus qu’un fleuve ne remonte vers sa source. Prétendre que l’initiation pourrait être issue de la religion, et à plus forte raison d’une « secte », c’est renverser tous les rapports normaux qui résultent de la nature même des choses (8) ; et l’ésotérisme est véritablement, par rapport à l’exotérisme religieux, ce qu’est l’esprit par rapport au corps, si bien que, lorsqu’une religion a perdu tout point de contact avec l’ésotérisme (9), il n’y reste plus que « lettre morte » et formalisme incompris, car ce qui la vivifiait, c’était la communication effective avec le centre spirituel du monde, et celle-ci ne peut être établie et maintenue consciemment que par l’ésotérisme et par la présence d’une organisation initiatique véritable et régulière.

 

Maintenant, pour expliquer comment la confusion que nous nous attachons à dissiper a pu se présenter avec assez d’apparence de raison pour se faire accepter d’un assez grand nombre de ceux qui n’envisagent les choses que du dehors, il faut dire ceci : il semble bien que, dans quelques cas, des « sectes » religieuses aient pu prendre naissance du fait de la diffusion inconsidérée de fragments de doctrine ésotérique plus ou moins incomprise ; mais l’ésotérisme en lui-même ne saurait aucunement être rendu responsable de cette sorte de « vulgarisation », ou de « profanation » au sens étymologique du mot, qui est contraire à son essence même, et qui n’a jamais pu se produire qu’aux dépens de la pureté doctrinale. Il a fallu, pour que pareille chose ait lieu, que ceux qui recevaient de tels enseignements les comprissent assez mal, faute de préparation ou peut-être même de « qualification », pour leur attribuer un caractère religieux qui les dénaturait entièrement : et l’erreur ne vient-elle pas toujours, en définitive, d’une incompréhension ou d’une déformation de la vérité ? Tel fut probablement, pour prendre un exemple dans l’histoire du moyen âge, le cas des Albigeois ; mais, si ceux-ci furent « hérétiques », Dante et les « Fidèles d’Amour », qui se tenaient sur le terrain strictement initiatique, ne l’étaient point (10) ; et cet exemple peut encore aider à faire comprendre la différence capitale qui existe entre les « sectes » et les organisations initiatiques. Ajoutons que, si certaines « sectes » ont pu naître ainsi d’une déviation de l’enseignement initiatique, cela même suppose évidemment la préexistence de celui-ci et son indépendance à l’égard des « sectes » en question ; historiquement aussi bien que logiquement, l’opinion contraire apparaît comme parfaitement insoutenable.

 

Une question resterait encore à examiner : comment et pourquoi a-t-il pu se produire parfois de telles déviations ? Cela risquerait de nous entraîner fort loin, car il va de soi qu’il faudrait, pour y répondre complètement, examiner de près chaque cas particulier ; ce qu’on peut dire d’une façon générale, c’est que tout d’abord, au point de vue le plus extérieur, il semble à peu près impossible, quelques précautions que l’on prenne, d’empêcher complètement toute divulgation ; et, si les divulgations ne sont en tout cas que partielles et fragmentaires (car elles ne peuvent en somme porter que sur ce qui est relativement le plus accessible), les déformations qui s’ensuivent n’en sont que plus accentuées. A un autre point de vue plus profond, on pourrait peut-être dire aussi qu’il faut que de telles choses aient lieu dans certaines circonstances, comme moyen d’une action devant s’exercer sur la marche des événements ; les « sectes » ont aussi leur rôle à jouer dans l’histoire de l’humanité, même si ce n’est qu’un rôle inférieur, et il ne faut pas oublier que tout désordre apparent n’est en réalité qu’un élément de l’ordre total du monde. Les querelles du monde extérieur perdent d’ailleurs assurément beaucoup de leur importance quand on les envisage d’un point où sont conciliées toutes les oppositions qui les suscitent, ce qui est le cas dès qu’on se place au point de vue strictement ésotérique et initiatique ; mais, précisément pour cela, ce ne saurait être en aucune façon le rôle des organisations initiatiques de se mêler à ces querelles ou, comme on dit communément, d’y « prendre parti », tandis que les « sectes », au contraire, s’y trouvent engagées inévitablement par leur propre nature, et que là est peut-être même, au fond, ce qui fait toute leur raison d’être.

 

(1) Fabre d’Olivet, dans ses Examens des Vers Dorés de Pythagore, dit très justement à ce sujet : « Le nom de « païen » est un terme injurieux et ignoble, dérivé du latin paganus, qui signifie un rustre, un paysan. Quand le Christianisme eut entièrement triomphé du polythéisme grec et romain et que, par l’ordre de l’empereur Théodose, on eut abattu dans les villes les derniers temples dédiés aux Dieux des Nations, il se trouva que les peuples de la campagne persistèrent encore assez longtemps dans l’ancien culte, ce qui fit appeler par dérision pagani ceux qui les imitèrent. Cette dénomination, qui pouvait convenir, dans le Vème siècle, aux Grecs et aux Romains qui refusaient de se soumettre à la religion dominante de l’Empire, est fausse et ridicule quand on l’étend à d’autres temps et à d’autres peuples ».

(2) Le terme arabe correspondant au mot « secte » est firqah, qui, comme lui, exprime proprement une idée de « division ».

(3) On voit que, bien qu’il s’agisse toujours d’une confusion des deux domaines ésotérique et exotérique, il y a là une assez grande différence avec la fausse assimilation de l’ésotérisme au mysticisme dont nous avons parlé en premier lieu, car celle-ci, qui semble d’ailleurs être de date plus récente, tend plutôt à « annexer » l’ésotérisme qu’à le discréditer, ce qui est assurément plus habile et peut donner à penser que certains ont fini par se rendre compte de l’insuffisance d’une attitude de mépris grossier et de négation pure et simple.

(4) Il en est qui vont si loin en ce sens qu’ils prétendent qu’il n’est d’autre « science sacrée » que la théologie !

(5) On pourrait objecter à cela qu’il y a aussi, comme nous le disions plus haut, des « qualifications » requises pour l’ordination sacerdotale ; mais, dans ce cas, il ne s’agit que d’une aptitude à l’exercice de certaines fonctions particulières, tandis que, dans l’autre, les « qualifications » sont nécessaires non pas seulement pour exercer une fonction dans une organisation initiatique, mais bien pour recevoir l’initiation elle-même, ce qui est tout à fait différent.

(6) L’organisation initiatique comme telle, par contre, a tout avantage à maintenir son recrutement aussi restreint que possible, car, dans cet ordre, une trop grande extension est, assez généralement, une des causes premières d’une certaine dégénérescence, ainsi que nous l’expliquerons plus loin.

(7) Ceci montre la fausseté radicale des conceptions de ceux qui, comme cela se rencontre fréquemment surtout parmi les écrivains « antimaçonniques », parlent de « la Secte », au singulier et avec une majuscule, comme d’une sorte d’ « entité » en laquelle leur imagination incarne tout ce à quoi ils ont voué quelque haine ; le fait que les mots arrivent ainsi à perdre complètement leur sens légitime est d’ailleurs, redisons-le encore à ce propos, une des caractéristiques du désordre mental de notre époque.

(8) Une erreur similaire, mais encore aggravée, est commise par ceux qui voudraient faire sortir l’initiation de quelque chose de plus extérieur encore, comme une philosophie par exemple ; le monde initiatique exerce son influence « invisible » sur le monde profane, directement ou indirectement, mais par contre, à part le cas anormal d’une grave dégénérescence de certaines organisations, il ne saurait aucunement être influencé par celui-ci.

(9) Il faut bien remarquer que, quand nous disons « point de contact », cela implique l’existence d’une limite commune aux deux domaines, et par laquelle s’établit leur communication, mais n’entraîne par là aucune confusion entre eux.

(10) Voir à ce sujet L’Esotérisme de Dante, notamment pp. 3-7 et 27-28.

 

[René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Chap. XI : Organisations initiatiques et sectes religieuses.]

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